A la recherche de Vivian Maier (2013) 8/10

Lorsqu’un reportage sur l’art devient lui aussi une œuvre d’art.

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Un jeune chineur de Chicago, doublé d’un réalisateur et d’un agent immobilier, est à la recherche de photos historiques. Il souhaite illustrer le livre commandité par une association locale méritante qu’il préside.

Il tombe sur une incroyable collection de clichés, dans une vente aux enchères. Pour trois fois rien, ce curieux décidé de 25 ans embarque un nombre incalculable de chefs d’œuvre.

Ces photos prises par une inconnue sont d’une qualité rare. Vivian Maier s’illustre en particulier dans ces portraits de rue qui esthétisent la misère et les balafres de la vie. Mais elle a su maîtriser presque tout ce qu’on peut capter en 6×6 avec un Rolleiflex, ou plus tard en 24×36. Elle excelle dans les binômes intéressants, les jeux de miroirs, les trésors à l’intérieur des poubelles… la liste est longue.

Son regard est d’une perspicacité incroyable. On peut dire qu’elle sonde les âmes, même si sa fascination est visiblement doublée d’un certain goût morbide. Une sorte de Bacon réaliste.

Un commentateur parle avec justesse de la distance qu’elle a réussi à minimiser entre elle et son sujet. La visée plongeante permise par le bi-objectif diminue le caractère intrusif de la prise de vue. La tête du photographe reste visible du photographié. Elle est inclinée de surcroit vers le verre de visée, situé à plusieurs dizaines de cm de son oeil. Ce mode induit de l’indirect et une distance respectable, contrairement aux appareils modernes conventionnels, où on « vise » la personne comme avec un fusil. Rien que le geste de monter l’appareil à hauteur de nez suscite la défiance.


Le moyen format donne une qualité remarquable dans les détails. Le noir et blanc finement tiré permet des nuances infinies. Mais elle a aussi fait de la couleur.

Cette production égale ou dépasse les grands maîtres du genre. On en est là. Même pour un béotien, il rapidement clair qu’on a à faire à un des photographes majeurs du vingtième siècle.

Et pourtant la créatrice Vivian Maier est une totale inconnue, et qui a tout fait pour le rester.

Conscient de sa découverte, le jeune homme y reviendra et s’assurera d’obtenir l’intégralité de le production. Il ira jusqu’à racheter des caisses de négatifs aux autres enchérisseurs. On parle de 100 ) 150.000. On voit bien par cela que notre fouineur est non seulement un fin nez mais aussi un bon spéculateur.

C’est un peu puéril de vouloir la rattacher à des courants. On cite Helen Levitt, Lisette Model , Wee Robert Frank, Diane Arbus… S’obstiner à lui trouver des parents putatifs témoigne d’une difficulté à estimer l’essence de son œuvre. Et ceux d’autant plus qu’elle a une certain antériorité.

Il existe des documentaires sur des faussaires. Et donc on se demande tout de suite si c’est de l’art lard ou du cochon. On ne serait pas en train de nous monter un bateau ?

Les experts interrogés semblent sur le même pied. Quand la notoriété n’est pas clairement délimitée, peu de professionnels prennent le risque de se prononcer sur ces créations.

Ils vont jusqu’à douter de l’intérêt de développer des négatifs qui étaient restés inexploités dans leur boite. Des photos finales que n’a même pas vu Vivian ! On croit rêver ! Les spécialistes ont plus une approche mercantile, quant au statut de produits posthumes, qu’une simple curiosité artistique. Et je ne parle même pas là de cette authentique fascination qui me semble s’imposer.

  • Ce qui met un sérieux doute sur les qualités intrinsèques de leur jugements. La plupart d’entre eux ne sont en fait que des techniciens.

Outre son œil, sa vigilance, son ouverture et sa capacité de sentir une composition, Vivian Maier a clairement un grain. Une folie qui va s’amplifier avec le temps. On va le découvrir au fur et à mesure. Je ne vais pas tenter un classement psychiatrique pour une fois. Restons à hauteur de vue commune. C’est mieux comme cela.

  • Son «  collectionnisme » est vital pour elle. Il y a un certain animisme de la représentation dans son monde. Elle vit emmurée dans sa solitude hautaine et derrière des piles de journaux (des mètres cubes) et des valises pleines de ses prises de vue, avec juste un petit chemin pour se déplacer. Sa vie, ce sont ses archives, elle l’a dit clairement. Et personne n’a le droit de pénétrer son univers reconstruit d’images, protégé par un lourd cadenas.
  • Cette attitude concentrée sur elle-même avec juste l’interface de la camera quand il s’agit de prendre en compte les autres, dit quelque chose de nous mêmes, en tout cas à certains moments. Mais nos efforts introspectifs conjoncturels (aux moments où on a été cabossé par la vie?) n’ont pas abouti à une telle Création.
  • Quand le génie s’en mêle, les classifications psychopathologiques ont un certain côté insignifiant.

C’est aussi le talent de cette reconstitution de ménager le suspense. On est à la fois dans la peau du découvreur et dans celle de la photographe. Et on avance patiemment et pour tout dire intelligemment. Et ce d’autant plus que les personnes interviewées qui l’ont connu, on des avis divergents. Un tel la dira française, un professeur nous prouvera par a + b qu’elle ne l’est pas. Et on retrouvera cependant le village des pré-Alpes de son enfance.

Ce personnage a travaillé comme nounou dans plusieurs foyers. Du fait de ses « particularités » elle n’est pas toujours restée longtemps en service. Bien que profondément « originale » et solitaire, elle a parfois laissé de bons souvenirs. Des enfants reconnaissants iront jusqu’à lui fournir un logis, vers la fin de sa vie, quand elle est quasi clocharde. D’autres par contre se souviennent des sévices qu’elle leur a fait endurer.

Les auteurs reconnaissants organiseront une cimaise dans la bourgade de Saint-Julien-en-Champsaur (250 habitants) où Vivian a vécu jeune avec sa mère.

Ce documentaire sur une absente, qui a tout fait pour vivre cachée, est très habile. Il entretient l’aura du génie méconnu. Et pour une fois c’est à juste titre. Il donne un regard intéressant sur le découvreur, lui même créateur à sa façon. Et surtout il nous permet de voir des centaines de clichés époustouflants en même temps. C’est un cocktail particulièrement bien réalisé. Mais avec tant de bons ingrédients, le sujet ne méritait pas moins.

J’applaudis des deux mains.

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%80_la_recherche_de_Vivian_Maier

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