Avis. Affreux, sales et méchants – Scola – Manfredi – Résumé (1976) 8/10

25 ans et pas une ride. En transposant aussi intelligemment les travers humains, dans leur plus profonde crudité, au sein d’un des pires bidonvilles de Rome, Ettore Scola a réalisé une œuvre intemporelle. (Brutti, sporchi e cattivi)

La société policée atténue nos penchants profonds ; qu’il s’agisse de nos pulsions d’amour sans limites, de nos désirs de possession, comme de nos envies de domination, voire de meurtres. Mais à l’intérieur du ghetto de la misère, il est plus facile de s’affranchir de certains codes. On pourrait dire qu’on va à l’essentiel.

Le patriarche, joué par Nino Manfredi, a un œil de travers. Il a été dédommagé pour cela avec un million de lires. Son magot est convoité sans vergogne par ses proches. Et comme il vit avec une vingtaine de personnes entassés dans son taudis, il est difficile de cacher son trésor. Lequel est ouvertement recherché par tous. Il ne veut rien partager, pas une lire. Même pour de bonnes causes, comme l’achat d’un salon de coiffure pour un fils.

Chacun se débrouille comme il peut. La mère est grosse et vulgaire. Tout le monde est vulgaire d’ailleurs. Elle voit d’un sale œil que son mari se tape une jeunette obèse, dans son propre lit, alors qu’elle est couchée elle aussi. La conquérante est une énorme masse de chair dont les seules protubérances mammaires doivent avoir le volume de 3 pastèques chacune.

Cette gourgandine se fait tringler accessoirement par deux des fils. L’un est un travesti de circonstance, mais qui garde ses penchants pour les filles, et l’autre est un chomdu non indemnisé tout venant, qui prend ce qui est devant lui sans états d’âmes.

C’est le grand partage, et le père lui-même s’est farci une belle-fille dans les chiottes. Ici on dit chiottes car il n’y a plus d’autres mots pour cela.

Dans cet univers grouillant et sordide, une cabale visant à tuer le paternel est mise sur pied. Lors d’un baptême, on lui fera avaler un demi kilo de mort au rat. Lui qui pensait retrouver là un semblant de cohésion familiale, va s’écrouler sous les rires de sa tribu toute entière. Belle union sacrée ! Mais il parviendra a dégobiller le poison et retrouvera sa « belle » .

Nino Manfredi est ici un souverain menacé mais magnifique.

C’est du grand art, à la limite du supportable.

De nombreuses scènes intéressantes nous sont proposées.

  • Comme ces deux petites vieilles qui tiennent un commerce multiforme, allant de l’épicerie à la maison de passe.
  • Comme cette mère si fière que sa fille soit une « artiste ». Sa photo en nu intégral, les poils bien apparents, est dans une revue légère. Et elle rentre au bercail dans la belle Mercedes d’un « protecteur ».
  • Ou bien ces enfants parqués toute la journée dans un enclos grillagé.
  • Le partage scabreux de la pension de la vieille.

Et paradoxalement tant de drames s’accompagnent d’une profonde humanité. Pas au sens empathique du terme, mais dans l’idée de ces invariants qui nous constituent et donc qui nous parlent à tous.

Cette famille amour/haine n’est pas si inconcevable que cela. Pour s’en convaincre, il suffit de changer le décor.

Les lois de la jungle qu’on a jugulé au niveau de la société mais qui persistent dans certaines sous-structures. La famille peut être tyrannique. Et il est bien connu que les rivalités dans certaines associations peuvent être énormes et même incontrôlables, en dépit d’un semblant d’organisation.

Et en se remémorant un peu de l’histoire de France, on n’a pas de mal à trouver des situations analogues. Untel n’hésitant pas à tuer un de ses proches, pour s’emparer ou conserver le pouvoir. On se souvient du duc de Guise qu’on n’évoque plus que dans la locution « l’assassinat du duc de Guise ». Une trentaine de coups d’épée + dépeçage par le bourreau + destruction par la chaux vive : on avait la rancune tenace du côté de la « civilisation ».

A l’échelle européenne, ce sera un père César trucidé, une cousine royale décapitée et bien entendu le plus souvent un frère… tout y passe.

Et pourtant on n’y trouve rien à redire.

Vous voyez bien que les règles libres de ce sous-monde sont des constante, viscéralement attachées à l’être humain, quel que soit son rang.


Vu l’époque, il y a bien entendu une critique sociétale. Mais on peut parfaitement s’en dispenser. D’ailleurs les bidonvilles n’ont pas régressé du fait de simples postures politiques, mais principalement grâce aux actes du boom économique. Le capitalisme prospère est encore capable de faire progresser la société, n’en déplaise aux redistributeurs de clopinettes des paradis socialistes.

On peut aussi voir dans cette œuvre, un autre cri contre ces « salauds de pauvres » (cf La Traversée de Paris (1956)). C’est à dire une vision qui ne fait pas obligatoirement du lumpenprolétariat, des vertueux.

En cela, c’est bien courageux à cette époque, bien que post-stalinienne, où l’on ne s’était pas encore débarrassé de l’emprise mentale du communisme-roi.

L’humour le plus fort vient du fait qu’on s’en prend aux plus puissants. Et la tétanisation des esprits venait bien de ce côté en ce temps là. La possibilité de se moquer des travers de pauvres, on la doit à cette brèche de Scola.

Bien qu’en 2015, le journal l’Humanité n’avait pas encore digéré l’oeuvre et se permettait ce jugement : « Affreux, sales et méchants, une belle tranche de mépris de classe ». Je rigole encore de ce blabla désuet au service de tant de « perspicacité ».

https://fr.wikipedia.org/wiki/Affreux,_sales_et_m%C3%A9chants

Nino Manfredi

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