Avis. Anna et les loups – Geraldine Chaplin – Carlos Saura – Résumé (1973) 7/10

Trois ans avant son grand classique Cria cuervos, Carlos Saura embarquait déjà Geraldine Chaplin dans son monde imaginaire. (Ana y los lobos)

L’histoire est simple. La jeune fille sexy rejoint une grande hacienda isolée, en tant que gouvernante. Elle doit s’occuper de trois gamins… et de trois adultes.

La grand-mère infirme règne sans partage sur sa tribu. Mais elle montre une parfaite dévotion pour sa progéniture, dont on peut dire que ce sont de grands malades psychiatriquement parlant. Géraldine va servir de catalyseur à cette grande famille pathologique.

Il s’agit de trois frères entre deux âges qui vivent sous le même toit. Ils sont chacun tourmentés à leur manière. Ils se répartissent les rôles comme dans une comptine.

– L’un est un obsédé sexuel honteux, mal marié de surcroit. C’est le père des petits enfants. Il va écrire des lettres salaces, faussement venues de l’étranger, à Géraldine. C’est une sorte de rituel pervers. La provenance épistolaire, d’abord d’extrême orient, se rapproche dangereusement… comme lui. Il se couche dans le lit défait de la belle pour sentir son odeur. On est dans le fantasme à l’état pur.

L’employée plaisante et coquine jouera avec lui au point de mettre en péril le couple de ce dernier. Le jeu de la frustration, un grand classique du cinéma espagnol de ces années là.

  • Je n’aime pas procéder par analogie dans la critique. Mais il me paraît clair que le film est assez pauvre en soi, si l’on prend soin d’enlever les emprunts multiples. Je dis emprunts, car on sent que les folklores adoptés ne sont pas si naturels chez Saura alors qu’ils sont parfaitement à leur place chez d’autres auteurs.
  • Ici cela sent le Buñuel à plein nez : je pense à ce qui arrive à la bonne dans Le Journal d’une femme de chambre (1964) – On peut y voir aussi une œuvre qui lui succédera : Cet obscur objet du désir (1977)

– L’autre se veut un anachorète. Il a entrepris de vivre à genoux, dans le dépouillement total, dans une minuscule grotte toute proche, tel un moine qui aurait fait de même toute sa vie. Il est même sur le point de renoncer à s’alimenter, tellement il est sûr que l’expérience le nourrira d’elle-même.

Le mysticisme poussé à l’extrême est également une préoccupation bien vivace chez Buñuel. Et Saura jouera l’ambiguité puisque à la fois ce fou se précipitera sur une pomme de terre, mais aussi on le verra léviter « pour de vrai ».

Géraldine, sans doute autant intéressée par l’expérience que fondamentalement incrédule, se pliera à certaines règles imposées par ce frère. Elle renoncera à ses produits de beauté. Mais butera quand il lui demandera de renoncer à sa féminité en coupant ses cheveux telle une moniale. Faut pas pousser tout de même !

  • On se croirait dans l’ambiance mystico-réaliste de La Voie lactée (1969), toujours du même Buñuel, où l’on doit admettre le surnaturel, au moins un peu. Ou dans L’Ange exterminateur (1962) avec cette impossibilité « réelle » et « irréelle » de sortir d’une pièce ou d’une église. C’est à dire une concession faite à la fois à l’irrationnel et au rationnel. De quoi torturer notre esprit.

– Le dernier frangin est un autoritaire. Il se prend pour le chef de la maison. C’est un passionné monomaniaque, qui chérit exagérément sa collection d’armes et d’uniformes. Et bien entendu de là viendra le coup de grâce. Saura ne sait pas laisser les victimes en paix.

  • Cette sexualisation de l’uniforme et des bottes bien cirées, est également bien présente chez Buñuel.

Pour en finir, je me permettrais de dire que si ce Saura est un peu trop Buñuel, il n’est pas assez Pasolini. En ce sens qu’il n’a pas l’audace d’une sexualité assumée et multiple comme dans Théorème (1968) – L’intruse passe son temps à jouer avec le feu. Mais le réalisateur est bien incapable d’aller plus avant avec elle. Il se contente d’un commode sacrifice. Et même si elle est violée physiquement, il y a dans ces œuvres (en dehors de Cria cuervos) quelque chose d’inachevé qui tient du coitus interruptus et c’est bien frustrant. Cinématographiquement il ne s’élève jamais assez pour échapper à la gravité.

Je ne pense pas, comme tant d’autres, que son œuvre soit « politique ». Pas plus que celle de Buñuel ou Pasolini. Aujourd’hui il est clair qu’autant les gens de droite que de gauche peuvent s’y retrouver.

Simplement ces auteurs ont été soumis à des contraintes qui découlaient des options politiques de la guerre civile ; avec chez les gagnants, le poids de l’armée, de la religion, de la censure. En cela, leurs œuvres baignent dans ces conjonctures. Et leur originalité vient de là. Ce n’est donc pas une dénonciation mais une transfiguration de ces affres là.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Anna_et_les_Loups

Geraldine Chaplin
Fernando Fernán Gómez
José María Prada 
José Vivó

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