Avis. De Caligari à Hitler – documentaire Kracauer. Cinéma allemand, âge des foules 6/10 — (2013)

C’est un documentaire discutable, dont on nous dit qu’il est centré sur le cinéma de Weimar. Ce qui n’est que partiellement vrai.

En tout cas il emprunte à la thèse controversée de Siegfried Kracauer, dans son livre De Caligari à Hitler (1947). Mais le reportage simplifie à sa manière.

En résumé, dans cette Allemagne de l’entre deux guerres, il y a au cinéma des évocations du « mal » » qui sont centrées sur des personnages puissants, dingues et malfaisants. Kracauer, revu par nos documentalistes, y verrait une transposition ou une préfiguration de la main mise d’Hitler sur l’Allemagne.

Le récit commence d’ailleurs par ces mains qui sur des plans s’emparent des villes. Comme dans M le Maudit ou dans le Dr Mabuse.

Il souligne aussi que dans M le Maudit, le staff des truands n’est pas bien différent de celui des forces de l’ordre. D’où la tentation de faire un lien entre les deux comme avec ces gangsters nazis qui vont prendre le pouvoir.

Les thèmes diaboliques, la sinistrose visible dans l’expressionnisme cinématographique, et toutes ces choses brutales seraient sur-représentées et donc annonciateurs du drame politique à venir.

La démonstration est totalement tirée par les cheveux. Et on a vite fait de la démonter en citant des exemples criant d’anachronisme ou d’autres contradictions. Le « mal » a toujours été présent dans la création et ses racines sont ailleurs.

  • Le Faust de Goethe, qui a donné un film cité par nos donneurs de leçons, a été créé bien avant ces guerres là.
  • Nosferatu de Murnau n’est pas un symptôme allemand. Il vient du Dracula de Bram Stoker, un auteur irlandais. Et il est lui aussi antérieur à tout cela.

Kracauer et les réalisateurs de ce docu sont simplement abreuvés de mauvais psychologisme. Ils n’ont pas compris que ce qui est noir n’est pas forcément hitlérien. Ce serait un peu trop facile.

  • Je pensais que ces psychanalyses tuyaux de poêle, ne captivaient plus que de rares survivants lacaniens français.

Le reportage insiste aussi sur l’importance de « l’ornement de la foule ». Et on voit en effet de très intéressantes prises de vue de masses en mouvement, comme dans Metropolis par exemple.

Mais là encore, il n’y a rien de spécifiquement allemand. King Vidor a fait précisément un film intitulé « la foule » en 1921. Cet Américain n’était pas taraudé par des préoccupations germaniques me semble-t-il.

Tout est du même tonneau. De plus, c’est un peu fourre-tout. On en arrive même à disserter sur Leni_Riefenstahl qui n’est pas précisément dans le cinéma de Weimar !

Si le documentaire s’était seulement intitulé « regard sur le cinéma noir germanique de l’entre deux guerres » et s’il n’avait pas tellement voulu convaincre de sa thèse monomaniaque, on aurait pu en faire quelque chose.

Les réalisateurs cités et les extraits de films, restent très intéressants, si on n’écoute pas les fadaises des commentaires.

J’ai cité la présence de M le Maudit et du Dr Mabuse. Mais il y en a bien d’autres de films abordés. Et on a bien envie de les voir dans leur intégralité :

De ce côté, le contrat est rempli.



Kleinberger Alain, « Siegfried Kracauer, De Caligari à Hitler (1947). Illustration et défense d’une histoire (du cinéma) controversée », Cahiers philosophiques, 2015/4 (n° 143), p. 9-32. DOI : 10.3917/caph.143.0009. URL : https://www.cairn.info/revue-cahiers-philosophiques1-2015-4-page-9.htm

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