Avis. Laura – Film Gene Tierney, Dana Andrews – Résumé. (1944) 6/10

Mais « qui est Laura ? » (*)

Laura, c’est Gene Tierney, l’ingénue. Elle a été créée comme telle par Hollywood.

A 24 ans, elle est d’une beauté renversante. Elle est sans aucun doute, la femme la plus photogénique de l’époque… Et pourtant, bizarrement, elle n’imprime pas !

Après qu’on ait vu ce film, elle disparaît. On ne se souvient pas d’elle. Elle n’existe pas.

Si vous cherchez « Tierney » sur Google, elle n’est même pas sur la première page. Elle laisse sa place à un obscur footballeur.

Pourtant l’actrice était une valeur sûre. Elle a affolé son public. Elle a tourné une quarantaine de films, avant son retrait volontaire à 44 ans. Totalement lisse, elle a pu interpréter tout un spectre de femmes exotiques, de tous les horizons, de tous les pays. On la retrouve en Indienne, en Chinoise, en Espagnole… On la filme dans toutes les positions, rampant dans la boue en haillons graisseux, ou le port altier dans des robes somptueuses, dans les soirées les plus huppées… (**)


Elle a été désirée, aimée ou protégée par les plus grands personnages de l’époque. Howard Hughes, Tyrone Power, le prince Ali Khan… On lui connaît une idylle sérieuse avec John F. Kennedy. Ça a duré un an ! Mais Kennedy a été rappelé à l’ordre par le clan. Il ne pouvait pas épouser une divorcée.


Elle a joué avec les plus grands noms du cinéma. Mais sans jamais laisser une trace majeure. Elle n’a jamais eu d’Oscar.

Et pourtant elle a été dirigée par Fritz Lang, John Ford, Josef von Sternberg, Ernst Lubitsch, Otto Preminger, Joseph Mankiewicz… Mais aucun de ces réalisateurs n’a vraiment trouvé le bon chemin.

Scorcese, qui bien entendu ne l’a pas fait tourner, est lui aussi ébloui par sa redoutable beauté. Il croit voir derrière son beau visage, un cœur noir, une souffrance.

Mais ça, c’est après coup. De là où il regarde, il connaît son histoire douloureuse.

D’abord la naissance de son enfant retardé, en raison de la Rubéole. Un drame qui aurait inspiré Agatha Christie, dans le célébrissime « le miroir se brisa ».
Il sait aussi, tant d’années après, les longs séjours de l’actrice en psychiatrie, les crises maniaco-dépressives et les électrochocs.

Si le diagnostic est le bon, je crois pouvoir dire que cette pathologie de l’humeur est le plus souvent loin d’être dissimulée. Elle est au contraire une des plus manifestes. Et je ne vois pas vraiment cela en 1944, dans ce qu’elle nous laisse deviner d’elle.

A l’époque, ce qui me semble « dominer », c’est l’effacement, le petit je ne sais quoi qui manque, la voix qui ne porte pas assez, l’énergie défaillante, le peu de réactivité, une sorte de personnalité inachevée.
D’autant plus qu’elle fait très jeune fille conventionnelle, de bonne famille.

On a aussi ce caractère docile et doux chez Kim Basinger, chez Grace Kelly, peut être aussi dans la Bardot des débuts, et bien d’autres. Mais chez ces femmes, il y a quand même ce peps (diminutif de pepper) ou cette révolte larvée, qui change tout. Ce feu qui aurait du couver, chez Gene, il est passablement éteint.

Là où Rita Hayworth, moins jolie qu’elle, dégage à l’écran toute l’énergie d’un soleil, notre Gene Tierney passerait pour une petite bougie chancelante. Cela a du charme aussi, mais nettement moins de portée.

Le film « noir » et blanc :

Laura, c’est la curieuse histoire d’une morte pas si morte que cela, et qui refait surface. C’est une de ses amies qui a été tuée à sa place. Mais comme elle est défigurée, on ne s’en rend compte que quelques jours après. Laura était elle partie à la campagne.


L’enquêteur qu’incarne Dana Andrews, a le physique de l’emploi. Ce beau jeune homme, dont la virilité ne fait pas de doute, joue son Marlowe. Il est tenace comme il se doit, et ne se laisse pas impressionner par ce milieu bourgeois.

A part ces deux là, le casting est pourri.

Le premier soupirant de Laura, c’est Lindecker, un dandy défraîchi. C’est aussi un chroniqueur madré et influent. Il est interprété de façon assez maniérée par Clifton Webb. Bien qu’il n’ait alors que 55 ans, à l’écran, il en paraît bien plus. On vieillissait vite et mal à l’époque.

Je n’ai rien contre les amours d’un vieux et d’une jeune, au contraire. Mais là, ce dandy sur le retour n’a aucun charme. Son permis de chasse semble vraiment avoir atteint sa date de péremption. Pas crédible, quand on a une des plus belles femmes de l’époque en face de soi.

Le deuxième soupirant est une autre incongruité. Qui peut penser que Laura puisse être amoureuse du très chevalin Vincent Price ? Ce grand dadais massif tient plus du percheron, que de l’étalon pur sang.

Et pourtant le scénario voudrait que la belle plante passe, quasi instantanément, de l’un à l’autre, pour finir tout aussi vite dans les bras du troisième, l’inspecteur.

C’est totalement fabriqué et mal goupillé.

Scorcese est admiratif de la scène de l’interrogatoire de la belle. Son visage est d’abord dans une violente surexposition, car on braque les lampes sur elle. Puis, c’est une lumière latérale qui donne du relief. Et enfin, quand l’inspecteur se penche sur elle, cela devient un visage sombre, presque imperceptible. Les réalisateurs aiment bien ces « trucs ».

Mais ces effets de lumière ne suffisent pas à rendre son jeu suffisamment contrasté. Elle reste une petite chose qui doute et qui ne tranche jamais.

Gene Tierney dépitée dira, qu’on retient plus son portrait mythique en longue robe noire (façon Harcourt) qui se trouve dans le salon, que sa prestation tout au long du film.

Le réalisateur n’est pas Hitchcock et c’est bien dommage.

Si on fait le bilan de sa carrière, elle semble avoir raté tous les bons films. Elle aurait fait une magnifique interprète dans « fenêtre sur cour », « psychose », « les oiseaux » et bien d’autres… toutes ces œuvres qui pourchassent avec talent, de délicieuses victimes. Elle avait besoin d’un Maître inspiré qui sache la diriger, et qui la mène malgré ses faiblesses, aussi loin qu’elle pouvait aller. Il lui a sans doute manqué ce costume sur mesure.

Elle a quand même réussi une chose. C’est qu’avec tous ses à peu près, ses fêlures manifestes (failures) et sa beauté éblouissante, on a envie de la tenir dans ses bras et de la protéger. Plusieurs d’entre nous on eu l’occasion de rencontrer dans leur vie, une de ces fées abîmées. Et qui n’a pas été tenté de les aider, pour le meilleur et bien souvent pour le pire ?

Un milliardaire texan l’a compris et accepté. Il l’a épousé en attendant patiemment qu’elle sorte de son asile psychiatrique. Il lui a offert une fin de vie paisible et heureuse. Ce qui lui a permis entre autres, de s’occuper de ses enfants et d’écrire une intéressante autobiographie, où semble-t-il, elle ne cache rien.

(*) Le côté « qui est Laura ?», et donc qui est Gene Tierney, a été instrumentalisé comme « teaser » du film. Le thème musical mystérieux, participe à l’atmosphère énigmatique. Il est devenu un classique facilement identifiable.

(**) Sur son côté trop lisse, trop parfait.

On dirait presque une créature de synthèse, comme on en fait maintenant dans les jeux vidéo. Voire dans les films (Ex machina). En en faisant un peu trop, on tend vers l’insignifiance.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Laura_(film,_1944)

Gene Tierney
Dana Andrews
Clifton Webb

Laura / Tierney vous est offerte sur un plateau.

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