Avis. Le Mans 66. Film – Matt Damon – Shelby – Résumé (2019) 7/10

Avec ces monstres polluants, son éloge de la vitesse et du risque, ses combats machistes, ce film sort totalement de la route et donc de la bien-pensance actuelle. (Ford v. Ferrari)

Ce climat très années 60 sent bon l’essence et la testostérone. Mais il n’échappe pas à des conventions hollywoodiennes passablement datées elles aussi.

Ford, le mastodonte, veut se réinventer. Ses bagnoles ne font plus rêver. Fini les ailes géantes, les gabarits de paquebot, les moteurs titanesques, énergivores et à petit rendement. La mode des happy fews est aux petites voitures de sport européennes. La foule commence à se laisser séduire par ces sirènes.

Les Américains sont à des années lumières de la technicité artisanale de certains ateliers de course de l’ancien monde. Il y a là derrière des décennies de travail. Difficile à rattraper, alors autant tenter des rachats technologiques et d’image.

Au début des années 60, Henri Ford II est parachuté à la tête du groupe. A priori il n’a pas l’étoffe de son grand-père. Pourtant il va tenter un coup. Il sait que Ferrari va très mal. Il se lance dans un très coûteux audit de la compagnie. Il est profondément blessé dans son amour propre quand Enzo Ferrari se joue de lui et refuse au final son offre de rachat. L’Italien madré va profiter de la surenchère de Fiat pour se faire plus de sous et garder son âme. Ce qui peut paraître un simple combat d’égo est volontairement amplifié dans le scénario.

Le film en fait une sorte de combat personnel entre Enzo et Henri. Ils se seraient apostrophés indirectement et vertement. Il s’agit donc maintenant de faire plier le genou au gourou Enzo Ferrari. Je ne sais pas si la réalité a été aussi simple que cela. Mais cela fait une belle épine dorsale au film.

L’entreprise de Détroit est encore dans l’esprit de taylorisme initiée par le grand ancêtre. A ceci ce sont rajoutées d’épaisses couches administratives et des strates de commandement assez rigides. On est dans la recherche absolue d’efficacité, sans prendre trop de risque. Cela marche pour faire des autos pour les masses.

Cela ne colle pas du tout avec la souplesse et le génie créatif nécessaires pour une équipe resserrée autour d’un projet élitiste. Le divin se cache dans les détails. Ces « petites choses » qui peuvent faire la différence. Ici on est encore dans le intuitions géniales… les modèles 2021 montrent que l’histoire a largement tourné la page de ce rêve là.

Le premier modèle GT40 sort d’un atelier anglais, déjà un peu lié à la maison mère. Le prototype ne vient pas de nul part. C’est en fait une reconfiguration d’une Lola GT Mk6 avec un moteur Ford. Une sorte de F1 qui a déjà participé au Mans.

En raison de défauts de conception, les deux nouvelles voitures ne dépasseront pas les essais dans la première compétition sarthoise de 1964. Les monstres ont tendance à s’envoler.

Le film n’insiste pas beaucoup sur cette filiation et préfère laisser la part belle au Texan Shelby et son équipe de mise au point. C’est plus romanesque. Pourtant ils ne seraient intervenus sérieusement que dans une seconde phase, à partir de 1965.

Shelby connaît le circuit français mythique comme pilote. Il a remporté les 24 Heures du Mans en 1959.

Pour des raisons de santé, il s’est rangé et se consacre à la préparation et à la vente de voitures de sport améliorées. Il s’est déjà frotté à Ferrari en vendant les fameuses AC Cobra bien moins chères que les jolis monstres italiens. Il créera par la suite une Ford Mustang Shelby GT largement boostée par rapport à l’original.

A présent il va accepter de se consacrer pleinement au développement du projet GT40 à l’aide de son pilote d’essai et ami Ken Miles. Comme il faut à tout prix sauver le bébé, il obtiendra un chèque en blanc et une relative indépendance. Mais cette affaire est avant tout un grand coup de pub. Et donc, le staff chargé de valoriser l’exploit veille au grain. Pas question de lâcher la bride à ces électrons libres.

Le film scénarise amplement les rivalités internes. Les créatifs qui ont les mains dans le cambouis ont besoin de coudées franches. Ken Miles est très doué, mais il est assez incontrôlable et ne correspond pas à l’image de héros pilote qui faut à la marque.

La victoire de 1966 est volontairement embellisée par les gars du marketing. Alors que vers les dernières minutes, Miles a réalisé l’exploit d’être largement en tête, ils vont lui ordonner de réduire la vitesse pour que les trois GT40 franchissent la ligne d’arrivée en même temps, telles des Panzers au défilé. C’est quand même une belle victoire des fils de pub.

Pour des raisons de règlement, il ne faut qu’un vainqueur cependant et du coup ce ne sera pas lui. Frustration pour l’un, mais beau rebondissement pour les spectateurs de maintenant. Ceux de l’époque ne retiendront que la configuration en trio du final. Miles est passé à la trappe. Tant pis pour le fighting spirit.

L’ambiance générale est plutôt stock-car. En ce temps là, la casse faisait partie de ce spectacle de gladiateurs sur char. Il y a d’ailleurs dans les premières courses de type Daytona, des combats à la Ben-Hur avec les véhicules qui se frôlent volontairement pour s’envoyer en l’air.

Au Mans, on donne une sale gueule de méchant retors au compétiteur Bandini sur cheval cabré. C’est une vieille méthode consistant à dévaloriser l’adversaire pour rendre le combat plus « légitime ». L’Amérique doit triompher, c’est une règle du box-office, de ce côté de l’Atlantique.

Et même le Commendatore est traité irrespectueusement. On le transforme en une sorte de clown de commedia dell’arte. Ce n’est pas très fair play cela !

Et pour poursuivre dans les références, Matt Damon en Shelby fait dans le genre cow-boy à la Steve McQueen (ce dernier roulera dans une Ford Mustang préparée par Shelby dans Bullitt !). Il y aura des « explications » à la John Wayne. C’est à dire qu’ils se bagarreront à coups de poings et ils se rouleront dans la poussière. Curieux qu’on en soit toujours là dans un monde qui se veut civilisé.

Le récit minimise sciemment la part du constructeur industriel au profit du couple Shelby/Miles. Certes, ces deux là ont été indispensables pour l’assaut final, mais la voiture n’est pas née de rien. Mais il faut bien ce genre d’arrangements avec la réalité, pour qu’un film soit palatable, pour le grand public.

Ce mythe de la suprématie de la débrouille du petit David face à la toute puissance envahissante du Goliath n’est pas née d’hier. Elle sert l’imaginaire des plus humbles. Comme un grossier coup de marteau bien placé fait mieux que la technologie hermétique, eux aussi peuvent être dans la course. A ceci près, qu’en flattant ces illusions on contribue à l’obscurantisme généralisée, doublée d’une haine des élites. Autant le dire. Et puis de toute façon il n’y a pas un Shelby sur chaque fauteuil de la salle obscure, n’en déplaise à ceux qui s’identifient trop facilement.

Miles est une autre figure de roman qui aide bien à l’acceptabilité du long-métrage. Il figure le héros ordinaire, non reconnu par les puissants, et que l’establishment condamne à retourner au néant. Tel un martyr, il mourra lors d’un essai. Mais avant cela on nous fera le coup de la femme et du fils inquiets, tels des augures. Ça marche toujours le lourd climat des prémonitions.

  • Sam Shepard interprète une figure analogue, avec le pilote Chuck Yeager dans L’Étoffe des héros (1983). C’est une sorte de sous-rêve américain. Héros self made man toujours, mais héros caché.

Cette histoire est donc bien linéaire, et il y aurait pas mal d’accommodements avec la réalité, pour les besoins de la cause. Mais du coup, on se laisse plus facilement prendre au jeu.

Matt Damon fait très bien le job, mais la vedette principale est la GT40. Et là, avec les moyens visuels et sonores contemporains, on est servi ! Et le film nous donne un milestone numérologique facile à repérer, avec ce chiffre mythique des 7000 tours et sa légende. On va nous le servir plusieurs fois. Et on marche tel un chien de Pavlov.

Pour ceux qui connaissent l’ivresse des 300 chevaux et plus, ceux qui n’ont pas l’esprit embrumé par la propagande anti-vitesse et anti-progrès, ou ceux qui ont juste un peu d’imagination au volant de leur petite auto, c’est un régal d’assister à cela, même sur écran. On doit sortir de la séance avec des vrooms vrooms plein la caboche… et de dangereuses envies d’appuis sur la champignon.

  • Un des morceaux épiques du film c’est quand Shelby embarque Henri Ford II pour un tour d’anthologie dans la GT40. Ce dernier tombe en sanglots à la fin : « je ne m’étais pas rendu compte… si mon grand-père pouvait voir cela… ». Je ne suis pas sûr qu’une scène d’une telle émotion ait réellement eu lieu. Mais quelle force ! C’est bien Ford qui est à genou, là.. terrassé par Shelby et ses chevaux d’Apocalypse.
  • Visionnage déconseillé sur Smartphone. Configuration 4k et 5.1 minimum.

Et quand je parle des 300 chevaux, c’est juste pour mesurer le chemin parcouru jusqu’à maintenant. Le Ford de course au meilleur de sa forme a juste un V8 de 310ch – Il fait le 0 à 100 km/h en 4,2 s.

Ironie de l’histoire l’AC Cobra de 2020 est la première sur la liste avec la même accélération. Elle se situe à la 965ème place des véhicules commercialisés, sur ce seul critère. La première Ferrari visible sur nos routes de ce classement est SF90 Spider (2021) avec 1000 chevaux et 0-100 km/h en 2.5 secondes ! Elle n’est pourtant que 32ème. https://www.motorsdb.com/classements/accel/asc/1.html

  • Je ne vais pas jouer au vilain qui a eu le privilège de rouler longuement à 250 km/h (limitateur de vitesse) sur les autoroutes allemandes avec des puissances approchant les 500 ch.Dans un silence, un confort et une sécurité sans égal. Silence les ayatollahs, retournez dans vos cavernes ! La vitesse et les déplacements faciles sont des conquêtes de l’humanité. Je peux rajouter que l’approche des 300 km/h, sur d’autres bolides, n’est pas si agréable que cela. Effet tunnel et grosse appréhension.
  • Il est important de rappeler pour plaire au CSA et au CNOM que la vitesse tue… mais l’immobilisme et la sédentarité massacrent encore bien plus de monde (*)

A noter que l’année 1965, qui précède la victoire au Mans, sera celle de l’arrivée de la légendaire Mustang. Preuve que Ford n’était pas aussi amorphe que cela.

Les 4 victoires consécutives de Ford au Mans ont quelque chose de sinistre. Elles tendent à démontrer que l’argent roi est capable de faire la différence à lui seul. La grosse machine industrielle a eu raison du rêve. Fini le romantisme de la piste. La magie a disparu. C’est grosso modo l’époque où j’ai cessé de regarder.

Le comble de ce film, c’est qu’il est lui même archi-contrôlé par ce marketing tenace, qu’il feint de dénoncer chez Ford. Bien plus bridé semble-t-il que Shelby et Miles en leur temps.

J’ai été long mais il faut cela. Le film dure près de 3 heures.

  • (*) Selon le British Medical Journal of Sports Medicine, l’inactivité physique serait responsable de 7,2 % des morts toutes causes confondues chaque année.
  • A rapprocher des 2 550 personnes qui ont perdu la vie sur les routes de France métropolitaine en 2020. Pour l’ensemble des 668 800 décès la même année. Soit à la louche 0.4 % – Les chiffres n’étant pas dans les mêmes pays et pas forcément strictement comparables. Et bien entendu la conduite aux limites, bien que certes très physique, n’est pas vraiment recommandable en tant que sport pour tous. On est bien d’accord.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Mans_66

Matt Damon
Christian Bale

Avis. Le Mans 66. Film – Matt Damon – Shelby – Résumé (2019) 7/10
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