Avis. Le ruban blanc – Trintignant – Haneke – Résumé (2009) 7/10

Cela se passe en 1913.

C’est fait dans ce noir et blanc annonciateur de sombres menaces, que l’on avait dans le fameux « Scènes de chasse en Bavière » (*). Un film pamphlet de 1969, qui a marqué son époque.

D’ailleurs cela ne se passe pas si loin de là (Haneke est Autrichien, le pays à un jet d’Anschluss). Et il s’agit aussi d’un village replié sur ses codes moraux très stricts. On y trouve également ces rejets épidermiques et cette violence. Un village très à cheval sur les principes, mais qui vomit sans façon, tout ce qui ne lui convient pas.

Toutes les contradictions d’un peuple allemand corseté et rigide, à la fois capable du pire et du meilleur.

Cette paysannerie du monde d’hier (façon Stefan Zweig) vit dans une apparente cohésion sociale.

Le micro-césaro-papisme local tient ce petit peuple besogneux.

Le baron dirige les activités. C’est lui qui distribue du travail aux uns et aux autres. De ce fait, il n’est pas vraiment aimé, mais respecté. Il est cultivé, il est puissant, et donc c’est lui qui oriente le devenir du village. Sans contestation possible. On attend de lui la direction la plus éclairée possible et pas grand-chose d’autre.

Il est en quelque sorte, secondé par le pasteur, une forte personnalité, qui est le gardien de l’ordre moral. Un personnage intelligent également, mais d’une rigidité intégrale quant à l’observance des grands principes. Il attend une parfaite soumission de ses ouailles et de sa famille. Il « sait » où est le bien. La pratique religieuse doit être suivie à la lettre. La discipline ne peut être qu’absolue.

Il ne rechigne pas aux punitions corporelles. Même s’il prend soin de dire aux « victimes », que cela lui fait plus mal à lui, qu’à eux.

Il pourchasse l’auto-sexualité adolescente, à l’ancienne. Après un interrogatoire sournois, il parvient à faire avouer son propre fils. Ce dernier est ligoté au lit pour lui ôter l’envie de cette pratique réputée alors médicalement dangereuse, voire mortelle. Tout le monde s’en accommode à l’époque.

Il est convaincu d’un idéal d’accomplissement, dans le labeur et l’institution traditionnelle du couple marié procréateur. Le mari a toute autorité sur sa femme, réputée « mineure ».

L’obéissance est la règle pour tous.

La messe du dimanche réunit toute la paroisse, sans exception. Les nobles sont tout devant. Le baron a même le droit d’interpeler les concitoyens dans cette enceinte. Dieu a bon dos pour asseoir la connivence tacite avec le pouvoir nobiliaire.

On voit bien les principes de coercition et d’ostracisme, qui maintiennent l’équilibre social. Comme les règles sont intenables, l’hypocrisie est la règle. Personne apparemment ne s’en plaint.

Pourtant il se passe des choses étranges depuis quelques temps.

Un filin quasi invisible a été tendu entre deux arbres. En raison de cet acte malveillant, le médecin, de retour chez lui, tombe de cheval et se blesse gravement. Qui a bien pu faire cela ?

Une paysanne a été obligée de travailler à la scierie. Elle aura un accident mortel. Un simple accident sans doute, mais qui d’une certaine manière engage la responsabilité de ceux qui l’ont contraint à occuper ce poste. A cette époque, les patrons ne se sentaient pas coupables dans de telles circonstances. Tout au plus, ils aidaient la famille meurtrie. Ce qui n’est même pas le cas ici.

Le très jeune fils du baron sera torturé. L’enfant débile de la sage-femme subira le même sort. S’agit-il de règlements de compte, par enfants interposés (façon Vologne) ?

Un champ de choux sera détruit volontairement. On découvrira plus tard qu’il s’agit d’une vengeance d’un des fils de la paysanne tuée à la scierie. Il sera par contre disculpé des autres méfaits et crimes. Leur père se suicidera car le baron ne fera plus appel à lui pour le travail.

Le petit monde est ébranlé. Le baron et le pasteur font tout pour restaurer l’ordre et l’équilibre millénaires.

Le nouvel instituteur se pose des questions. Il fait sa petite enquête et parvient à se demander s’il ne s’agit pas d’une petite bande de jeunes. Ces filles et garçons qui vont à son école, son apparemment bien sous tous les rapports. En surface, ils respectent tous les codes de l’obéissance.

Le problème c’est qu’ils sont pratiquement toujours là au moment des faits. De plus une gamine lui révèle avoir « rêvé » qu’un des faits se produirait. Et en effet, il se produit quelques temps après. A moins de croire à la puissance des rêves, on peut se douter qu’elle a entendu les préparatifs. La police intervient et suit ces quelques pistes. Mais sans succès. Omerta des enfants, mais aussi des parents, dont le pasteur lui-même. Ce dernier mettra en cause violemment l’instit, le menacera de poursuites, l’obligeant à se taire.

Le médecin, avec sa grave chute, pourrait avoir subi des représailles. Il est veuf et attend de la sage-femme qui le seconde, des services sexuels. Mais en réalité, elle le répugne et il l’a méprise.

Il cesse cette dégoûtante relation. Elle vide son sac devant lui. Il n’a jamais aimé personne, il l’a utilisé, elle l’a vu faire des attouchements à sa fille adolescente. Ce qui sera confirmé dans un plan habile par la suite. Le médecin abuse bien de sa propre progéniture.

Ce médecin disparaîtra mystérieusement, ainsi que son supposé enfant adultérin. Un sacrifice expiatoire pour sauver la communauté ?

Une scène touchante allège les pesanteurs du film. Le très jeune garçon du pasteur lui amène un oiseau blessé. Il quémande à son père autoritaire le droit de le garder. Une fois n’est pas coutume, l’homme d’église cède. Non sans avoir obtenu du gamin qu’il lui assure qu’il a bien compris ce qu’il aurait désormais des obligations vis à vis du petit animal. Il lui fait la leçon en long et en large.

Plus tard, le pasteur verra son propre oiseau tué aux ciseaux, à titre de sourdes représailles.

Le jeune fils lui ramènera en offrande son propre volatile rescapé, pour le consoler. C’est beau comme l’antique.

C’est le magnifique spectacle de l’innocence absolue qui infléchit un court instant la machine à broyer.

Cette folle spéculation sur l’innocence est très présente dans le film.

L’instituteur de 31 ans convoite une jeune fille modeste de 17 ans, justement parce qu’elle ne voit le mal nulle part et qu’elle est d’une totale candeur. Elle sera même virée de son travail chez la Baronne pour une faute qu’elle n’a pas commise. L’innocence est piétinée.


Le médecin rejette sa vieille maîtresse fripée et malodorante pour les charmes incestueux de sa toute jeune fille. Le viol de l’innocence.

Et ce sont ces enfants d’apparence totalement « innocente » qui pourraient bien être les coupables.

Enfin, le titre « ruban blanc » est le symbole de la pureté originelle perdue et qui doit être retrouvée.

L’innocence contre l’hypocrisie et l’organisation sociale étouffante ? L’histoire de s’affranchir d’une légitime révolte ? La seule voie qui permettrait de s’en sortir.

Une seule personne osera s’opposer vraiment. C’est la femme du baron qui s’enfuit en Italie pour mettre en sûreté son fils traumatisé. Elle en reviendra pour signifier à son mari qu’elle le quitte. Elle n’en peut plus de ce monde de violence sournoise, d’ignorance et de brutalités. Elle préfère son délicat soupirant italien.

Mais ils sont nombreux sans doute à vouloir secrètement en finir avec ce vieux monde, ce monde de vieux. Mais ils ne savent pas encore comment.

C’est la guerre qui s’annonce, qui va totalement bousculer l’ordre établi. Mais cela, ils ne s’en doutent même pas quelques mois avant.

Le rigorisme protestant le plus austère a laissé des traces dans certaines couches du peuple allemand. Il lui doit sa force mais aussi sa faiblesse. Sa détermination sans faille, frise parfois la rigidité. Son obéissance légendaire, lui a fait commettre quelques graves erreurs, mais aussi de grandes réalisations collectives.

Le film a été palme d’or à Cannes. Je ne suis pas un fan de Haneke. J’ai critiqué vertement son affligeant Happy end (2017). Mais là, c’est un film méticuleux, assez bien construit, agréable visuellement bien qu’austère, et qui mérite qu’on le regarde. Ce n’est pas pour rien, que notre talentueux Jean-Claude Carrière a aidé au scénario.

Les gosses et les adultes y sont brillamment interprétés.

Il y a cependant un truc bizarre dans la version française. La voix off, c’est l’instituteur qui raconte l’histoire. C’est Trintignant qui s’y colle. Mais quand l’instit parle en vrai dans le film, c’est une autre voix, très différente. Un peu déroutant au début, cette distance (l’âge?). Soit.

(*) le film est tourné en couleur et transformé en noir et blanc.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Ruban_blanc

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