Avis. Mort à Venise – Visconti – Bogarde – Mangano – Résumé. (1971) 8/10

Rester lucide et critique ? Ne pas céder à l’émotion, se cramponner au bastingage ? Ou bien lâcher prise E la nave va ? (Morte a Venezia)

Pour le primo-spectateur, ce film se déguste d’abord au premier degré.

  • Et ainsi, il n’oppose aucune résistance à une histoire prodigieuse, telle qu’elle nous est transmise par un réalisateur exceptionnel.
  • Il suffit de se laisser guider et on part immédiatement à l’aventure.
  • Et ce n’est pas que métaphorique. Dès le départ, ce bateau à vapeur nous dit presque tout. Tantôt petit et solitaire dans la lagune, tantôt massif, voire menaçant en arrivant au port. Tout, absolument tout, peut prêter à plusieurs lectures. Ce qui est en haut est en bas, et vice versa.
  • Dans une posture naïve, c’est à dire débarrassée des préjugés et du lourd bagage des idées, on se laisse prendre très facilement par le faste, la musique, les états d’âme et la beauté des images.
  • Bien que principalement en mode mineur, tout concourt à nous élever et à nous faire du bien. Mais pour que cela marche, il faut partir de tout en bas. Le récit s’y emploie.

Mort à Venise est basé sur un livre du prix Nobel Thomas Mann (édité en 1912). La plupart d’entre nous ne l’ont pas lu. Et ce n’est pas plus mal. Cela évite de partir dans des confrontations.

Il y a pourtant un biais de ce fait. Visconti sait, interprète et modifie. Et nous, souvent, on ne peut que tenter de deviner. Cela occasionne des trous. Il n’est pas raccord.

  • Ce qui n’est pas si grave, car il n’est pas là pour une traduction littérale. En réalité il fait autre chose et c’est bien comme cela.

Mais les plus curieux, les plus analytiques, savent qu’il nous laisse en plan sur plusieurs points:

– Finalement, la musique du célèbre professeur est-elle bonne mais incomprise de son vivant ? Ou bien n’est-il qu’un imposteur, comme cela est suggéré par son ami le plus proche ?

  • Précisons en préambule, que cet éminent compositeur dans cette réalisation n’est qu’un écrivain dans le livre. On est donc dans un autre paradigme.
  • Si l’on en reste à l’idée d’un musicien célèbre, la bande sonore magistrale nous susurre que ce n’est pas n’importe qui. Elle est miraculeusement en phase avec l’état d’esprit du personnage central. Quand il se relève, elle monte crescendo avec lui. Le plus souvent elle est mélancolique et d’une beauté étrange. Elle est indissociable du héros. C’est sa raison de vivre, mais aussi sa mystique. Elle accompagne forcément cet amour esthétique qui le porte vers Tadzio.
  • Espérons que cette musique soit véritablement la sienne ou qu’on en soit simplement convaincu. Gustav Mahler est évidemment au premier plan et la symbiose est parfaite. Lui et le héros ont le même prénom. Mais d’autres interviennent : Modeste Moussorgski, Ludwig van Beethoven, Franz Lehár…
  • Cet homme entier est fondamentalement musical. Il doit se battre contre le bruit ambiant. Il est venu chercher un improbable repos. Mais ses contemporains sont par nature criards car ils sont ordinaires, normaux, formatés. Même en beaux habits et respectant les convenances et la discrétion aristocratique, ils parasitent sa pensée. Et le service a beau se plier à un rituel d’infinie non-agression, il reste là et bien là, comme autant de gêneurs.
  • Les vendeurs de « fragole » qui hurlent leur message sur la plage, illustrent ces nuisances sonores, cet empêchement de l’imaginaire, ce bâton dans les roues de la création. Seul le puissant refrain de l’amour surmontera cette difficulté. La vue de son amant virtuel, son giton abstrait (tel une statue antique), lui redonne l’envie d’écrire.

Et quelle point de vue théorique l’emporte ? Le film ne cache pas la discussion houleuse entre l’artiste et son conseil.

  • Pour simplifier : le personnage critique prétend que la musique est basée sur la réalité, le vécu et les sens. Pour lui la musique de son ami est « mort-née ». Et lors de son échec, il lui lance à la figure qu’il n’est qu’un imposteur et qu’il est démasqué, que ses idéaux de beauté pure, de sagesse, de dignité, de vérité n’ont rien à faire dans son travail. Que se sont des boulets.
  • Alors que le Professeur (il faudrait dire « maître ») défend l’idée que ses créations doivent être débarrassées de l’ancrage émotionnel. « La réalité nous distrait, nous détourne ». « la beauté est spirituelle, l’artiste doit dominer les sens ». Ce qu’il vise c’est l’abstraction, les états supérieurs. Pourtant il sent la fin proche et le combat perdu : « aucune impureté n’est plus impure que la vieillesse »
  • On pense aux grands précurseurs de la musique « moderne » du début du vingtième siècle. Le public était révolté. Et pourtant des décennies après, à peu près tout le monde sait que la majeure partie des contemporains de cette époque s’étaient lourdement trompés.
  • La solution est sans doute dans une phrase du film : « l’art est ambiguïté, surtout la musique » – Balle au centre.

– De quoi meure le héros ? Le livre a sans doute la clef. Mais nous, les ratiocineurs, on en est réduit à des suppositions.

  • Mort d’épuisement, de fatigue, puisqu’il est venu dans ce contexte là ?
  • Mort d’une maladie infectieuse ? Laquelle, le cas échéant ?
    • Le choléra, puisque c’est précisément l’épidémie qu’on lui cache ?
    • Une syphilis, la maladie qui a emporté bon nombre d’artistes ? Pour cette thèse, il y a la curieuse réminiscence (flash-back) de la maison de passe, où l’on ne sait même pas s’il a consommé cette fois. De ces deux maladies, il n’en a pas vraiment les symptômes. Mais Visconti n’est pas un médecin.
  • Mort de trop d’émotion, ce qui traduit en médical oriente vers un problème d’irrigation cardiaque.

– Quid de l’homosexualité ou non du personnage ?

  • Le vieux héros sur le déclin a une famille. Et les retours en arrière, nous montrent bien l’amour qu’il ressent pour sa femme et sa fille. Il n’y a pas de question là dessus.
  • Pourtant, il lance de loin sa confession à un Tadzio qui ne peut l’entendre, un profond « je t’aime ». Est-ce que cela fait de lui un homosexuel ? En me basant sur le film, et non pas sur le livre, je ne le crois pas. Son amour est abstrait et/ou esthétique. En tout cas, j’aime à le voir comme cela. J’ai du mal à accepter la thèse contraire, qui en ferait une sorte d’homo refoulé jusque là.

Je pressens des lecteurs qui se cabrent. A quoi bon chercher la petite bête, pourquoi prendre le risque de se perdre dans le détail. Et ils ont bien raison. Mais d’autres ont lu le livre ou ont couru sur les sites et connaissent la solution. Ceux-là sourient sans doute à ces questionnements. Mais je le répète ici, je pense qu’il faut prendre le parti des naïfs. Heureux les innocents qui découvrent cette beauté.

La fidélité au livre n’a pas d’importance, tant c’est un travail de re-création. Il suffit de dire qu’il n’y a pas de son, et à fortiori pas de musique tangible dans le bouquin (et que le prof n’est pas un musicos) – Alors qu’ici la musique révèle à peu près tout. On voit immédiatement une différence irréductible.

L’histoire stricto sensu peut n’être que secondaire. Place à cette résultante artistique complexe, mêlant savamment musique, esprit et images. On peut la voir comme une création hors sol, qui tient toute seule.

Cette manière de procéder comporte un autre bienfait. Débarrassé de tant d’attaches, on peut espérer éviter les « grilles de lecture » et la dissection systématisée. Ces enfermements mentaux qui veulent circonscrire cette bouffée de liberté et la ramener dans telle ou telle case/prison.

Deux forces principales s’opposent, au sein même du personnage principal. Comme chez tout un chacun :

  • D’un côté, quand il est plaqué au sol, la contingence, la bassesse, la petitesse, la vacuité qui viennent de tous côtés, tant en lui qu’au dehors. C’est traduit par sa démarche maladroite d’albatros obligé de marcher parmi les humains. On retrouve cette condition de « victime », chez son « frère » Tadzio, quand ce dernier est humilié et maintenu dans la boue, par un « ami ».
  • De l’autre l’élan libérateur, la force amoureuse transcendantale et la musique des sphères. C’est parfaitement exprimé par certains regards, mais aussi par ce rire final qui le prend tout à coup.

Cette œuvre d’art est servie par un talent évident de la mise en scène, avec en particulier ce don pour nous renvoyer l’image d’une époque. Même pour nous les roturiers, le tout-venant, il est difficile de ne pas céder aux charmes fastueux de ces privilégiés, des élites mondialisées avant l’heure. Lesquelles paradoxalement « font société » comme on dit bêtement de nos jours.

Le soin dans le détail et l’authenticité est assez inégalé. Même si le Kubrick de Barry Lyndon y était parvenu pour une époque antérieure (les deux films ont utilisé Marisa Berenson).

Ces chapeaux de dames qui sont autant de messages adressés à la caste, peuvent faire sourire maintenant. Pourtant, en se donnant un peu de peine, ils peuvent être compris encore maintenant, ainsi que toutes ces « politesses ». Ce sont autant de codes non verbaux. Ils signifient parfois l’audace, parfois la retenue, et bien d’autres choses encore. Un langage un peu perdu et qui mériterait un nouveau Champollion.

Ce cinéaste prend son temps et nous fait partager son goût des belles choses.

« Le sablier est vide et l’on n’a plus le temps d’y réfléchir ». Mais qui donc est vraiment préparé à mourir ?

La passivité de l’anti-héros est celle d’un homme qui attend que le destin interventionniste se manifeste. Ce n’est pas de la paresse. Il est spectateur de ce qui lui arrive. Et les autres sont des acteurs d’un théâtre qu’il a du mal à comprendre. En plus leur contact fait mal. Il fait tout pour remettre de la distance. C’est humain.

Il y a aussi cette culpabilité primordiale, cette honte non fixée. Mais aussi cette timidité, au sens premier de timeo (je crains).

Il a peur de ses semblables. Et Visconti montre bien comme il est « torturé ». Il est impuissant devant ce gondolier qui cherche à le rouler. Il ne peut rien faire contre les mensonges de l’encadrement qui ont pour consigne de minimiser l’épidémie.

Et comme il est incapable d’attendre quelque chose des autres, il dit « c’est en moi que je dois trouver mon équilibre ». C’est l’impasse. Il ne peut pas entrer dans le cercle.

Le réalisateur donne parfaitement cette mesure des choses. Fellini avait aussi ce regard d’observateur inopérant de la comédie humaine.

Chez lui, comme ici chez Visconti, il y a des personnages intercesseurs.

C’est le cas pour ce chanteur clown et sa petite troupe. Ce sont des sans-dents et ils viennent manifestement du peuple.

Pour quelques sous, ils vont devoir affronter une sorte d’Olympe, en forçant la porte de ce grand hôtel de luxe. Le leader ira de sa ritournelle, mi-servile, mi-moqueur. Il terminera en tirant sa langue.

Ils sont juste tolérés, sous couvert qu’ils ne restent pas trop longtemps et n’embarrassent pas les résidents.

Le chanteur est manifestement le fou du roi, susceptible de dire des choses pas forcément agréables, mais qui doit constamment rester sur ses gardes. Son rire est grinçant. Il « attaquera » le professeur à trois reprises.

C’est une scène déterminante, à laquelle fait écho le rire final du mourant et le bris de cet interdit qu’il s’est infligé jusque là : « tu ne dois pas sourire comme cela, à personne ». Un peu comme s’il venait de comprendre quelque chose de fondamental.

Visconti, le noble, n’a rien contre un certain élitisme. On est loin des préjugés de classe du néo-réalisme italien. On voit sa sensibilité dans sa manière élégante de nous exposer cette belle aristocratie.

Et puis ce musicien est forcément au dessus du lot, mais ils respectent les coutumes, il est donc ce monde.

La fin est allégorique comme pourrait l’être un tableau de la Renaissance, la cinétique en plus.

La mort approche au fur et à mesure que Tadzio s’éloigne et s’enfonce dans la mer. Avec un doigt majestueux pointé sur le ciel, le jeune lui montre le chemin et l’accompagne. C’est du non-dit, du non-explicite. Ils « savent » quand l’un ou l’autre regarde, voilà tout. Ils ont appris à décoder le moindre frémissement.

Les acteurs sont bons pour la plupart, y compris dans les seconds rôles.

Dirk Bogarde est efficace, mais il me laisse pourtant une impression mitigée. Il me semble un peu trop contraint dans son rôle de perdant/perdu, de quasi-pantin, surtout quand il se recroqueville sur sa serviette en cuir comme un malheureux. Je peux surmonter cela et quand même me régaler de ce chef d’œuvre.

Silvana Mangano est la Vénus sortant de l’eau. Une belle personne dans toutes les dimensions possibles. Elle montre ici une élégance vigile toute particulière. Un rôle magnifique.

On a dit beaucoup de bien du jeune Bjorn Andresen. Et ce n’est que justice.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mort_%C3%A0_Venise

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