Avis. Nuits de Cabiria. Giulietta Masina prostituée par Fellini – Résumé. (1957) 8.5/10

Film culte de Fellini dans lequel Pasolini a mis sa griffe.

Giulietta Masina obtient le prix d’interprétation féminine à Cannes et le film remporte l’Oscar du meilleur film étranger.

C’est amplement mérité. Mais cela demande sans doute quelques explications pour les jeunes générations peu habitués aux films en noir et blanc et au néoréalisme italien.

C’est à la fois la Comédie humaine et la Tragédie humaine dans toute sa force. Les contrastes les plus saisissants.

La beauté intérieure comme jamais elle a été montrée – Un des plus beaux manifestes humanistes.

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Giulietta Masina est entre autre Gelsomina dans La Strada, et Juliette des esprits. Et c’est la femme de Fellini dans la vraie vie.

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Giuletta est une prostituée des mauvaises rues de Rome.

Toute petite et d’apparence fragile, elle a pourtant la gouaille de l’emploi et de l’ardeur à la tâche. Les « qualités » nécessaires à sa survie.

Elle se prend de plein fouet les aléas de la dure vie des personnes dans sa condition.

Derrière ses mimiques, son sourire triste et triomphant à la fois, elle entretient des rêves de beauté et d’absolu.

Celle que la vie n’a pas arrêté de cogner, conserve une dignité provocante, même sur le trottoir, dans le ruisseau. Mais il ne faut tout de même pas afficher cette superbe car les copines sont sans pitié. Et la vieille prostituée d’à côté qui déraille en se prenant pour autre chose, est un épouvantail qui leur indique qu’il ne faut pas aller trop loin dans ses rêves. La vieille est peut-être chacune d’entre elles plus tard.

La scène complexe et centrale où elle tente de se prostituer sur la huppée Via Veneto est un morceau d’anthologie.

Le grand acteur Alberto Lazzari au sortir d’un night club de luxe se fâche avec la splendide créature qui l’accompagne au point de la laisser en plan. Un peu éméché et désarçonné il se rabat sur Giuletta qui passait par là. Par défit et parce que ce seigneur n’a de compte à rendre à personne, il trimbale ostensiblement cette poupée de chiffon dérisoire dans un night club de luxe. Bien sûr elle n’y est pas à sa place, mais elle y est heureuse.

Puis il l’amène dans sa villa hollywoodienne, dans sa grande décapotable.

Eblouie, elle lui demande un autographe personnalisé qui prouve qu’elle a été là avec lui. Parce que ses copines de galère pourraient ne pas y croire et se moquer d’elle.

Il s’exécute amusé. Lui n’est pas méprisant mais il ne lui accorde pas plus d’attention en réalité qu’à un petit animal de compagnie.

Petit pion dans un monde qui la dépasse, elle termine dans les toilettes où elle doit passer toute la nuit. La créature de rêve est en effet revenue et les deux idoles se sont réconciliées sur l’oreiller.

Elle verse une larme pour cet amour de cinéma qu’elle n’a pas eu. Au petit matin elle voudrait bien être une grande dame et refuser le dédommagement que lui propose l’acteur. Mais dans le domaine des dieux, ce n’est pas elle qui peut décider. Elle doit rester ce qu’elle est.

On est en plein dans l’ambiance de la magnifique chanson d’Edith Piaf, Mylord (*)

Sans trop y croire, à un autre moment, Cabiria se retrouve avec ses collègues de travail dans un pèlerinage champêtre du Divino Amore. Ce genre de scènes pulsionnelles, dérisoires et mystiques que l’on retrouve souvent chez Fellini.

Ces regards presque hallucinés de femmes (et de quelques hommes) qui n’ont plus que cette maigre planche de salut dans leur triste existence. L’espoir superstitieux du paralytique et des grands accidentés de la vie. Une sorte de folie consentie.

Et les prostituées ont tant à demander.

Cabiria a bien une révélation, mais celle que tout cela au final ne sert à rien. Elle crie contre les hommes, contre sa condition, contre le ciel, à deux doigts du désespoir et cramponnée au peu qui lui reste.

Elle flamboie intérieurement, envers et contre tout. Mais c’est au prix d’une nécessaire et dangereuse naïveté.

Dans la scène initiale son amant maquereau la jette dans le fleuve pour lui piquer son sac. Elle ne sait pas nager. Sauvée des eaux, elle en met du temps à déconstruire son lien avec son bourreau.

Elle a réussi à se constituer un petit capital et se met à rêver d’un grand et bel amour désintéressé qui l’a fera sortir de là. Bien sûr elle sait que ce serait là le vrai miracle tant espéré. A l’occasion d’une rencontre « magique » avec un beau parleur, elle finit par y croire. Mais cela c’est plus tard dans le film.

A l’issue de cette grande tragi-comédie fellinesque, la musique de Nino Rota sacre la magnifique scène finale.

C’est un moment transcendant. N’ayons pas peur des mots.

Cabiria marche douloureusement sur une petite route nocturne, alors qu’elle était prête à mourir. Des jeunes jouent de la musique et la rejoignent.

Elle a une grosse larme de clown sur le côté. Et elle marche. Et ils marchent à leur rythme. Et la musique monte. Cette musique à la fois entraînante, puissante et clownesque de Rota. Progressivement, le regard de Cabiria s’éclaire à nouveau.

Tout est à la fois fragile, dérisoire, absurde, sublime et étincelant. Comme l’est la vie.

On retrouve cette « résurrection » à une autre échelle et dans un autre temps avec la danse/chanson en charabia de Charlie Chaplin, dans la scène du restaurant des Temps Modernes.

C’est aussi le sourire surhumain de De Niro dans le final de Il était une fois en Amérique.

De vrais moments de grâce.

Bravo les artistes !

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Nuits_de_Cabiria

La beauté intérieure – Un des plus beaux manifestes humanistes.

(*) Edith Piaf – Mylord

Paroles

Allez venez, Milord

Vous asseoir à ma table

Il fait si froid dehors

Ici, c’est confortable

Laissez-vous faire, Milord

Et prenez bien vos aises

Vos peines sur mon cœur

Et vos pieds sur une chaise

Je vous connais, Milord

Vous ne m’avez jamais vue

Je ne suis qu’une fille du port

Une ombre de la rue

Pourtant, je vous ai frôlé

Quand vous passiez hier

Vous n’étiez pas peu fier

Dame, le ciel vous comblait

Votre foulard de soie

Flottant sur vos épaules

Vous aviez le beau rôle

On aurait dit le roi

Vous marchiez en vainqueur

Au bras d’une demoiselle

Mon Dieu, qu’elle était belle

J’en ai froid dans le cœur

Allez venez, Milord

Vous asseoir à ma table

Il fait si froid dehors

Ici, c’est confortable

Laissez-vous faire, Milord

Et prenez bien vos aises

Vos peines sur mon cœur

Et vos pieds sur une chaise

Je vous connais, Milord

Vous ne m’avez jamais vue

Je ne suis qu’une fille du port

Une ombre de la rue

Dire qu’il suffit parfois

Qu’il y ait un navire

Pour que tout se déchire

Quand le navire s’en va

Il emmenait avec lui

La douce aux yeux si tendres

Qui n’a pas su comprendre

Qu’elle brisait votre vie

L’amour, ça fait pleurer

Comme quoi l’existence

Ça vous donne toutes les chances

Pour les reprendre après

Allez venez, Milord

Vous avez l’air d’un môme

Laissez-vous faire, Milord

Venez dans mon royaume

Je soigne les remords

Je chante la romance

Je chante les milords

Qui n’ont pas eu de chance

Regardez-moi, Milord

Vous ne m’avez jamais vue

Mais vous pleurez, Milord

Ça, je l’aurais jamais cru

Eh, bien voyons, Milord

Souriez-moi, Milord

Mieux que ça, un petit effort

Voilà, c’est ça!

Allez riez, Milord

Allez chantez, Milord

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