Avis. Un mauvais fils – Patrick Dewaere – Résumé. (1980) 8.5/10

Ça c’est du cinéma ! C’est à dire une heureuse surprise, résultant le plus souvent d’une thématique intéressante et nouvelle, et qui est traitée avec le plus grand soin. Mais c’est aussi l’heureuse résultante d’une imposante équation technique, avec de très nombreux facteurs et souvent d’une complexité incroyable. Les maîtres mots ici sont justesse et sobriété.

C’est un art forcément difficile, puisque si peu y arrivent. Et chez un même réalisateur, le résultat peut se révéler inégal. C’est le cas précisément chez le metteur en scène de ce long métrage, Claude Sautet, ex-communiste pratiquant, à qui il arrive d’être si embarrassé par son pesant bagage politique. Il a fait quelques ratages notables.Cela a été le cas par exemple avec ce lourdingue Un coeur en hiver (1992) dont j’ai fait la critique ailleurs.

Un mauvais fils est une œuvre qui a quelque chose à dire et qui le dit bien. Mais qui s’exprime aussi avec peu de mots, comme c’est souvent le cas dans les familles.

Un fils revient en France après 5 années passés en prison pour un petit deal de drogue. Lui-même se shootait et il n’a trafiqué que pour s’acheter ses propres doses. Au Canada on l’a désintoxiqué. Et là il est de nouveau en forme et partant.

A peine arrivé, il rejoint son père veuf. Cet homme proche de la retraite, non seulement ne l’attend pas, mais lui met aussi sur le dos la déchéance et la mort de sa mère. Totalement dépressive, bourrée de médicaments, son coeur a fini par lâcher. Elle serait morte de la tristesse de voir son fils en perdition, en quelque sorte.

Le père et le fils, comme la plupart des personnages, se comprennent à demi-mots. Mais entre ces deux là, le courant ne passe pas bien. Il y a également plein de non-dit dans l’air. Malgré la gène, le père héberge son fils dans ce petit deux pièces.

Le jeune trouve du travail. Au plus bas de l’échelle comme le dit son père, qui n’en manque pas une pour le rabaisser. Et en effet, il charge des camions avec ses camarades d’infortune émigrés. Il est sérieux et bosseur. Mais sa formation initiale est dans l’ébénisterie. Et pour l’instant, il n’y a pas d’opportunités en ce sens.

Lors d’une visite médicale de suivi post-cure, il obtient un autre job. Un libraire accepte de prendre en charge les ex-drogués dans son échoppe.

Là il se trouve nez à nez avec une jeune femme qui a plongé dans les drogues dures elle aussi. Elle se reconstruit doucement, mais n’est pas encore parfaitement clean. Le fait de mettre ensemble deux personnes avec ces mêmes graves antécédents, n’est peut être pas la meilleure idée.

Le patron est un homosexuel esthète d’une grande générosité, avec le coeur à gauche comme il se doit. Il apprécie tout particulièrement son employée, car elle est douce, sensible et compétente. Elle le seconde même dans des missions compliquées. Il surveille l’évolution des deux jeunes en péril, avec quelques appréhensions justifiées. Il sait que dans ce domaine, il y a des rechutes.

Au début, il y a peu de sympathie entre ces deux beaux jeunes gens. Mais Patrick, qui est tombé amoureux de la gracieuse personne Brigitte Fossey, finit par rompre la glace. Elle est attirée elle aussi. Ils se mettent ensemble. S’en suit une belle scène de débat amoureux. Pas vraiment une romance mais une prolifique et chaleureuse suée.

Désormais, les états d’âme de Dewaere combinés aux phases de faiblesses de Fossey, vont décider profondément de leur sort. Or il se trouve que le psychique du garçon est lui même largement altéré par les rejets répétés de son père. Et que la fille est d’autant plus fragile que son compagnon souffre. C’est une dangereuse double spirale négative.

Et en effet, à un moment ce sera le désastre. Le père rayera à nouveau son fils de sa vie. Patrick plonge la tête la première. Brigitte suit. Ils s’enferment quelques jours, volets fermés, cuiller et seringue à portée.

Le libraire intervient. Brigitte se ressaisit et choisit de repartir en cure. C’est la bonne décision, il n’y a rien d’autre à faire. Patrick, qui est assez solide pour ne pas replonger pour autant, maintient un bon moment le contact à distance. Mais une thérapie de cet ordre, c’est long. Il espacera ces lettres. Comme naguère depuis la prison il a espacé ses lettres à son père.

En retournant une fois de plus chez son paternel, afin en quelque sorte de quémander son approbation, il finira par obtenir un regard un peu moins malveillant. Du coup, il se sentira mieux et tentera de retéléphoner à sa belle. Voilà pour le message d’espoir délivré au cinéma. Et on y croit volontiers pour une fois.

Tout cela est d’une rare délicatesse, alors même que leur monde est âpre et bourru. Une vie « normal », sans amour et sans concessions.

Alors un mauvais fils ou un mauvais père ? Il n’y a pas de réponse simple à cette question.

Le coupable c’est avant tout la drogue elle-même, c’est à dire son pouvoir, et ceux qui la diffusent.

  • Comme le montre bien le film, pour le petit cercle, la tension est permanente. Et peu de gens résistent à un tel stress. Il y a ce que ressentent les torturés par l’addiction mais aussi la pression sur l’entourage. Il est malmené en permanence et sur le qui-vive forcément. Les familles sont des victimes collatérales. Elles balancent entre la volonté d’aider et la lassitude d’une certaine impuissance. L’empathie ne marche pas si bien dans ces cas là. Car on ne peut pas et on ne doit pas se mettre dans la peau de ceux qui plongent. Le mieux à faire est de se faire aider par des pros.
  • Certains parents démissionnent, comme le père ici. Mais c’est souvent au bout d’un long parcours, qui a le plus souvent démarré avec beaucoup de générosité. Et il n’en est pas moins vrai que cette bulle est teintée de culpabilité. Celle de ne pas pouvoir solutionner le problème malgré tous les efforts. Celle de ne pas l’avoir vu venir. Celle de se sentir responsable de l’éducation qu’on a donné. Celle d’aspirer à changer d’air et de vouloir se préserver.
  • Les drogués, dont le corps et l’esprit cherchent par tous les moyens à satisfaire leurs besoins néfastes, ne manquent pas de renvoyer en miroir cette supposée faute originelle aux familles. Ils leur arrivent même de l’instrumentaliser, de l’amplifier, afin d’ériger une barrière et de se défausser. Ce n’est pas simple de gérer cette guerre des nerfs, cette guerre d’usure, il faut bien le reconnaître.

L’acteur lui-même a été profondément blessé par le fait son vrai géniteur n’ait pas voulu le reconnaître légalement. Il y aurait aussi de sales histoires d’abus sexuels pendant l’enfance et une affaire de spoliation d’héritage par la suite. Mais cela ne suffit pas à expliquer. Certains s’en sortent dans les mêmes conditions et parfois même cela les aguerrit. Et quelles qu’en soit les raisons, il a fini par dépendre des drogues dures. Il est devenu parfois très violent comme dans l’« affaire de Nussac ». Il s’est tiré une balle dans la tête deux ans plus tard, à l’âge de trente-cinq ans. On dirait un copier coller du film, mais qui se termine mal !

Ce n’est pas peu dire que Patrick Dewaere est un immense acteur, ici comme dans de nombreux films. Quelle perte !

Brigitte Fossey joue tout en nuances également. Elle montre une finesse remarquable dans ce rôle de femme plutôt en perdition mais qui cherche à se redresser en permanence. Loin du consternant pathos habituel.

Yves Robert nous fait un père prolétaire, droit dans ses bottes de chantier. Une prestation de tout premier ordre.

Jacques Dufilho campe un libraire progressiste, à la personnalité hors du commun. On est loin du côté poussiéreux qu’on prêtait à cette profession alors. Il incarne la gauche sociatalement et moralement décomplexée.

L’image est claire et parlante. La prise de vue est excellente. Tout a un sens. Le réalisateur prend le temps de bien nous expliquer les tenants et les aboutissants. La psychologie est habile. Voilà de quoi me réconcilier avec Claude Sautet.

  • Il peut être bon quand il ne fait pas trop lourdement de la politique. Il y en a un peu pourtant ici aussi, avec par exemples ces affiches communardes placardées ici ou là, ou ces Cause du peuple distribuées devant nos yeux, ou quelques allusions. Mais cela reste en arrière plan et donc on lui pardonne.
  • L’image d’alors de l’intellectuel de gauche était à son apogée et il a fallu un bon moment pour qu’on se rende compte de ses sérieuses limites.
  • Il s’agissait plutôt d’un ensemble de signes d’appartenance, tenant de l’habillement (sans cravate exigé !), de l’habitat, des loisirs et du cercle de fréquentation. La profession de foi se résumant à dire ou suggérer par ses codes : « je suis de gauche ». L’enfer étant clairement localisé à droite. C’est d’ailleurs bien observable dans le film, quand Dufilho dit de son amant « dommage qu’il ne soit pas de gauche » et juste cela.
  • Les œuvres de Sautet sont emblématiques de cette mouvance, constellée de signes de reconnaissance, mais avec somme toute peu de réels projets exposés. Et je ne pense pas que cela soit une pudeur du réalisateur. A bien y regarder, le formalisme prime sur la stricte idéologie ou les idées. Et ça c’est facile à véhiculer par la caméra.

Ce fut un film mal compris et mal accueilli par la critique à l’époque, mais le temps lui a rendu justice. Mais il y a encore quelques égarés qui prennent cela pour un film « social ». C’est vraiment chercher « la faute à la société » dans tout et n’importe quoi. Il serait temps de surmonter les leitmotivs des années 60.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Un_mauvais_fils

Patrick Dewaere
Yves Robert
Brigitte Fossey
Jacques Dufilho

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