Ben-Hur (1959) 8/10 blockbuster de William Wyler

Un péplum de plus de 60 ans et qui n’a pas pris une ride. Je l’ai revu avec autant de plaisir pour la quatrième ou la cinquième fois de ma vie.

Le chemin magique qui mène aux onze Oscars : c’est une vaste épopée qui démarre par l’amitié, puis dégénère en injustice et vengeance et qui se termine par une salutaire guérison, des corps et des âmes.

Il est doué notre William Wyler. Ben-Hur n’a jamais existé. Et il finirait presque par nous faire croire à cette légende. Il faut dire que beaucoup de jalons du scénario ont été préalablement fixés dans nos têtes par notre héritage chrétien. Il suffit donc d’en rajouter ici ou là, pour en faire une belle histoire de cinéma.

Et puis il y a un tour de force là derrière, puisque la confession juive de Willi ne le prédispose pas à valider ce Messie. Et pourtant ce Jésus, dont on ne verra jamais le visage, est plus vrai que nature.

Ce brillant réalisateur est une fierté dans sa ville natale de Mulhouse. On le connaît ici sous le nom de Wilhelm – Willi – Weiler. Mais j’ai beau chercher dans nos paysages, je n’y vois pas la moindre ressemblance avec les sites grandioses du film. La très réaliste ascension du Golgotha ne s’est visiblement pas inspirée de la montée au Rebberg, qui est la seule petite colline de la ville alsacienne. Notre minuscule canal intra-muros n’a jamais vu de grandioses batailles navales.

Ce coup de maître dure quand même plus de trois heures et demi. Pourtant, grâce à la conjonction de nombreux talents il capte en permanence notre attention.

  • Il s’agit d’abord à l’évidence d’un film qui sort du lot, par son projet et sa conception (Oscar du meilleur film), avec une mise en scène parfaite (Oscar du meilleur réalisateur), avec des acteurs qui donnent leur meilleur (Oscar du meilleur acteur – Oscar du meilleur acteur dans un second rôle), avec un parfait ensemble visuel, esthétique et artistique, grâce au travail des décorateurs, accessoiristes etc (Oscar de la meilleure direction artistique), avec une prise de vue superbe et des plans de très haut niveau (Oscar de la meilleure photographie), avec un rendu historique convaincant (Oscar de la meilleure création de costumes), avec des scènes grandioses (Oscar des meilleurs effets visuels) et grâce à une découpe excellente qui nous donne ce rythme prenant (Oscar du meilleur montage) A quoi on peut bien entendu rajouter la musique en soi et dans sa fusion avec le film (Oscar de la meilleure musique de film + Oscar du meilleur mixage de son)

Venons en cependant à un petit point (un clou dans le pied ?) qui me fâche. Le côté lépreux-gore est certes indispensable à l’histoire, mais il me fait plonger dans un abîme de perplexité médicale et théologique.

  • Aller se frotter volontairement aux lépreux n’est pas un acte très hygiénique. Et dans ce film ils ne se gênent pas. Ils en tirent même une certaine fierté. Jésus ne peut arranger le coup que pour une dizaine d’individus, tout au plus, c’est écrit. Et donc je réprouve ce mauvais exemple, qui risque de propager l’infection dans le cas général !
  • Et les guérisons par la foi de ce genre me posent problème en soi. Passe encore pour les maladies psychosomatiques ou équivalentes, où la religion psychanalytique prétend également faire des miracles. Mais franchement pour les maladies incurables, les handicaps irréversibles, c’est pousser le bouchon un peu loin.
  • Sans oublier que ce créneau est un repère de charlatans avérés. Lesquels sont souvent plus convaincants que les religieux officiels, si l’on prend la peine d’évaluer la réalité de ce juteux business.
  • Les méfaits et les retards occasionnés par des traitements fumeux ou à l’eau bénite, sont responsables d’aggravation de la maladie. Il faut le dire.
  • Concrètement, on voit mal le mode de traitement que permettrait une simple imposition des mains. Et dans le film c’est encore plus capillotracté, puisque les lépreuses concernées sont à distance respectable du guérisseur. On est dans un registre où Uri Geller se serait accoquiné avec des mages philippins.
  • Ensuite, parce que cette générosité divine n’est en fait qu’une contrepartie de ce qui serait une conversion brutale. C’est un deal. C’est un chantage assez curieux à la croyance aveugle.
  • Et puis c’est sélectif. Les autres lépreux restent eux sur le carreau. Or ils ne sont pas moins gentils que ceux qui ont reçu ou qui vont recevoir la grâce. Ils n’ont même pas été informés de la proche présence du guérisseur en chef. Ce n’est pas très fair-play ces cachotteries. Peut-être que ceci devient plus criant si l’on se réfère à ce propos prêté à Jésus, après la guérison d’un lépreux : « Garde-toi d’en parler à personne »
  • Mais ce qui me choque le plus, c’est la contradiction fondamentale que cela suppose.
  • Si vous êtes libre d’adhérer à votre religion, alors le miracle qui s’impose de lui-même et vous force à croire, n’a pas de raison d’être.
  • Si vous croyez au miracle, qui se passe là, sans équivoque, devant vos yeux et il n’y a plus de libre arbitre.
  • C’est surtout le cas pour la cible principale qui est en dehors du guéri, le reste de l’auditoire et/ou des spectateurs. Ils croient ce qu’ils voient et entendent, car ils ne font que constater ce qui serait une évidence. Ils ne sont même pas impliqués personnellement. Mais si en effet le miracle, dans ces grands meetings, peut leur faire changer leur état d’esprit, alors pourquoi les instances suprêmes n’en produisent pas davantage et à plus grande échelle ?
  • Pour sortir de cela on en vient à la curieuse notion que le miracle doit être équivoque et même « douteux » pour ménager la chèvre et le chou. On pourrait bien y croire sous réserve qu’on ait une certaine capacité d’émerveillement et que cela reste un choix d’y croire totalement ou non. C’est tarabiscoté.
  • D’autres pourront même alors se rendre volontairement pour raison thérapeutique sur un lieu de prêche du prophète ou à Lourdes pour juste attendre la preuve sur les autres. A partir de là, bien entendu ils croiront. Et comme ils croient, ils seront à leur tour guéris. Ils sont bien dans le deal pur et dur, et là en théorie c’est sans risque. CQFD.
  • Et puis les malades tout-venant finissent par être suspects, de ne pas être des fidèles assez engagés. Si la maladie est guérie par la foi, implicitement c’est qu’elle est créée ou amplifiée par le doute ou l’incroyance. Surtout pour la disgracieuse lèpre qui est presque synonyme d’impureté. Une telle horreur ne peut pas venir sans motif. C’est implicite si on analyse le terme dis-grâce par perte de la grâce sanctifiante.
  • C’est le même ressort culpabilisateur qui faisait des tremblements de terre des punitions divines. Voltaire s’est insurgé à juste titre contre ce piège là.
  • Tout le monde est embêté par ces histoires. Et les miracles ont de moins en moins la cote. Les religions plus distanciées, tentent d’en sortir en portant cela au niveau du symbolisme.
  • Chez les catholiques, les miracles demeurent pourtant indispensables statutairement pour les sanctifications. Et les guérisons sont assez floues parfois pour remplir ce rôle quasi administratif. D’où pas mal de contorsions. J’ai lu quelques rapports en ce sens qui m’ont fait bondir.
  • D’autres religions sont plus restrictives. Les musulmans n’admettent ces guérisons que si elles sont pratiquées directement par un prophète. Il n’y a plus de prophètes actuellement, donc il n’y a plus de miracles. Et basta.
  • Au fait, est-ce que la grâce thérapeutique d’essence divine va s’étendre à ceux qui ont touchés préalablement les lépreuses miraculées ? Et là il faut distinguer d’un côté leurs gentils transporteurs volontaires et de l’autre tous ces quidams touchés au passage, dont on ne connaît pas les pensées, dans cette foule dense. Eux ils n’ont rien demandé. Ils se trouvaient par hasard à cet endroit du chemin de croix. Manquerait plus qu’ils soient punis par le terrible bacille de Hansen ! Épidémiologiquement c’est possible, mais théologiquement qu’en est-il ? Le diable se cache dans le détail et le bon dieu dans sa barbe. On n’en finit plus si on commence à réfléchir. Heureux les simples d’esprit, ils échapperont à une vaine scolastique.

Je ferme la digression.

Ce film reste un indiscutable chef-d’œuvre. Il y a bien entendu les tics de la romanitude (si bien épinglées dans les Mythologies de Barthes), mais cette transposition fictive est devenue notre langage. Hollywood a fait les Romains comme cela. Il faut vivre avec désormais.

Toute cette affaire de chevaux est une merveille. Cela va des beaux dialogues dans la tente de l’arabe fortuné aux prestigieux jeux du cirque. On mesure le privilège d’avoir connu une époque sans ces trucages 3D faciles. Les 15 000 figurants sont bien là. La sueur et l’exploit sont ici parfaitement réels. La valeur cheval est bien visible dans ce monde d’avant. Quelle leçon !

Dommage que Charlton Heston, qui en tant que Ben-Hur, semble au final convaincu par les arguments de la non-violence et du désarmement, soit devenu un tel prosélyte des armes à feu à la fin de sa vie. Décidément, il n’y a pas de miracle.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ben-Hur_(film,_1959)

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