Botero (2018) 8/10 Don Millar

Un documentaire très agréable, mais aussi net et précis, sur le peintre et sculpteur Botero.

Quand on arrive à un certain niveau qualitatif, on appelle cela un film d’art. On le doit à Don Millar, à l’artiste et à sa famille. On y retrace son histoire, on examine son œuvre et les expositions déterminantes, et on nous présente son influente tribu. Botero ne craint pas de nous révéler des secrets de fabrication. Ce qui est un beau cadeau pour ceux qui apprécient vraiment l’art.

C’est clairement une mise en lumière, des côtés les plus séduisants de l’artiste. Et comme ses créations pleines d’harmonie nous enthousiasment à peu près tous, c’est bien ce portrait glorieux qu’on a envie de voir et d’entendre.

Ils ne devraient pas se sentir obligés de nous dire qu’il est quasi le premier artiste vivant, en tout. Le plus d’expositions, le plus de ceci, le plus de cela.

– – –

Et comme dans toutes les belles histoires d’ascension, cela commence par une enfance difficile, dans un milieu défavorisé et qui ne le destine pas du tout à sa future brillante carrière.

En Colombie ces années là, c’était la galère. Parents pauvres. Professeurs obscurs. Cartels violents. Conditions qui tiennent plus de la survie et dans lesquelles l’art semble un luxe inutile.

Mais progressivement le peintre, qui croit obstinément dans son destin, finit par décoller. Il n’est pourtant pas né avec un pinceau en or dans la bouche. Et il n’a pas été imprégné dans un milieu artistique éclairé. C’était surtout de la débrouille. Il a commencé par des ventes de petites choses à la sauvette. Première œuvre, deux malheureux petits pesos, qu’il a perdu lorsqu’il a couru pour rentrer chez lui. C’est quasi, dans sa famille, la légende du sous fétiche de l’oncle Picsou.

S’en sortant un petit peu mieux, il a eu l’occasion de rencontrer les œuvres majeures des grands artistes, qu’il ne connaissait pas, à Madrid, Paris et Florence principalement. Piero della Francesca, Goya, Velázquez et quelques autres, ont eu l’effet d’une bombe. Il a subitement compris la peinture qu’il serait amené à faire. Il a travaillé, il s’est obstiné.

Il a eu une autre révélation en terminant sa représentation d’une mandoline (1957), par un tout petit orifice central au lieu du grand évent habituel. Cette disproportion a fait apparaître une plaisante monumentalité. Il n’a jamais cessé depuis de jouer avec ce phénomène. Il nous l’explique.

Son style s’est affirmé. Il a rejoint la Mecque de l’art, New-York. Il a énormément créé mais le succès n’était pas au rendez-vous. Son réalisme était en contradiction avec cette abstraction en vogue à cette époque. Il était vraiment sans le sous. Il a été content de vendre un jour toute sa production pour 10 dollars pièce, ce qui lui a permis d’engranger 700 dollars. Je ne suis pas sûr que cela payait le matériel utilisé.

Un rencontre totalement fortuite avec une intelligente professionnelle de l’art, Tania Gres, l’a fait décoller. Il était à deux doigts de tout arrêter. Et le miracle s’est produit.

A partir de là son succès n’a fait que de croître. Il atteint aujourd’hui des niveaux faramineux.

Plusieurs jalons importants ont marqué sa carrière.

D’abord son retour en Europe, on il est bien plus à l’aise. Il est en phase avec l’esprit latin. Il le retrouve en France et en Italie principalement.

Sa première peinture était une sorte de parodie éclairée des grands maîtres. Comme cette Mona Lisa enfant qui l’a fait entrer à la MoMA (Museum of Modern Art). Ou ses réinterprétations très censées de tableaux archi-connus de Piero della Francesca.

Par la suite, il y a eu la série poignante sur son enfant décédé accidentellement à 4 ans. Le documentaire nous explique certaines arcanes de ces tableaux, dont ces minuscules parents en deuil aux fenêtres d’une maison de poupée. Et c’est bouleversant.

Le scandale de la prison américaine en Irak d’Abou Ghraib qui l’a profondément remué. Avec ces corps humiliés, il a fait une série marquante, qu’il n’a jamais voulu commercialiser. Il en a fait don à l’université de Berkeley. Ce qui est admirable.

Il y a eu cette rencontre entre les tableaux de Picasso et les siens, lors de l’exposition d’Aix-en-Provence. Quelle humilité et quelle leçon ! Pour la petite histoire, dans le passé Botero s’était présenté à la porte de la maison de Vallauris du peintre espagnol. Mais un gardien l’a éconduit car il n’avait pas de rendez-vous. J’ai moi même connu un proche qui a fait la même démarche, au même endroit, mais qui a eu plus de chance. Il en a gardé une grande fierté toute sa vie.

Picasso est pour lui un phare. Comme lui il a voulu être le premier. On connaît cette phrase fameuse de l’Espagnol : Ma mère me disait :  » si tu deviens soldat, tu seras général ; si tu te fais moine, tu seras pape. » Au lieu de cela, je voulais être peintre, et je suis devenu Picasso ».

Il comprend parfaitement sa peinture, qui a connu aussi une phase monumentale. Comme lui il a commis une colombe de la paix. De nombreux autres points les relient, le sens de la couleur, de l’harmonie, le fait de s’être confronté à la plupart des expressions picturales possibles, le fait qu’on l’ait décrié, l’humour, la passion latine etc.

Un petit cirque minable lui a permis de se lancer dans une nouvelle série émouvante. Il en fera une autre sur la corrida.

Il se frottera aussi à Manet, Dürer…

Il a remercié son pays en lui offrant deux musées clefs en main, truffés de ses œuvres mais aussi de grands peintres classiques. Le tout totalement sur ces deniers.

Et puis il y a cette gigantesque colombe de la paix à Medellín. Les narcotrafiquants l’ont fait exploser de l’intérieur, ce qui a fait 26 morts sur la place. Botero en a refait une autre pleine et entière qui est désormais en vis à vis de celle qui est restée détruite, en l’état. Quels symboles parlants !

La sculpture monumentale a été une autre révélation pour l’artiste. Partant de la glaise, il améliore sa création dans le plâtre, et termine en beauté dans le bronze. Cet homme qui maîtrise la composition, les couleurs, les harmonies sur la toile, arrive à nous éblouir à nouveau dans la sculpture. Quel don, quel phénomène !

Ces sculptures ont été présentées au sein de la cité. C’est d’abord Paris, ville qui a intelligemment permis cet exploit. Plusieurs grandes capitales ont suivi. Une exposition particulièrement audacieuse a été celle de la cité interdite à Pékin. Un évènement considérable vu par des centaines de milliers de Chinois. A noter à ce sujet que le reportage ne met jamais en porte à faux l’artiste. Il n’est donc pas question de parler ici du problème des droits de l’homme en Chine.

On en vient maintenant à la famille. Elle est omniprésente dans le film. Sans doute un peu trop, mais il fallait sans doute cela pour que la plupart des portes s’ouvrent. On voit que ce sont des gardiens vigilants du temple. Le patriarche est toujours au sommet, mais une grande partie de l’intendance passe par le clan désormais. Et on comprend bien qu’ils ne sont pas perdants. Plusieurs générations se rencontrent annuellement à Pietrasanta en Toscane.

Ce sont ces enfants directs qui permettent d’ouvrir devant nous ce grand coffre fort new-yorkais, dans lequel se trouve des plans des ébauches, des œuvres inachevées, des notes explicatives, des photos. Et c’est très intéressant d’observer les tâtonnements de ce peintre, dont on ne voit habituellement que ses œuvres parfaites.

Le mystère Botero (sur l’air du mystère Picasso – Clouzot 1956) :

L’art de Botero est évident, mais il n’en demeure pas moins un exploit. Cette trompeuse facilité a fait que bon nombre de critiques l’ont boudé. On en voit une dans le film qui n’a pas peur d’affirmer que sa peinture et ses sculptures sont grotesques et vulgaires.

C’est souvent une expression douce, pastel, harmonieuse et généreuse, ce qui ne signifie pas qu’elle soit naïve et insignifiante. Bien au contraire, elle a du sens. Et ceci d’autant plus que le message peut rester caché, sous cette belle simplicité apparente.

Quand on prend la peine de regarder sans a priori, qu’on s’y laisse glisser en profondeur, on ne peut être que bouleversé par ce talent dans la composition, les couleurs et les formes. Une force incroyable se dégage. C’est vraiment un grand artiste, comme il y en a peu. Et ses vrais chefs-d’œuvre sont innombrables. Ses femmes grosses, auxquelles on le rattache trop souvent, n’en sont qu’une toute petite partie. Il est capable de génie même dans une simple nature morte, une composition florale. Cela touche à l’essence des choses. Et ce regard perçant est un don rare. Il lui permet de savoir toujours quand il est dans le vrai ou quand il doit reprendre. Cela ne s’apprend pas.

https://www.imdb.com/title/tt8031054/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fernando_Botero

Envoi
User Review
0 (0 votes)

Laisser un commentaire