C’est pas mon jour (Thursday) 1998 7/10

Même si ce n’est pas le plus grand chef-d’œuvre de tous les temps, il y a une indéniable recherche formelle dans ce film de dealers et de gangsters.

Revu ici :

Le scénario peut sembler classique, avec ce sympathique malfrat (Aaron Eckhart) qui débarque chez un ex-complice rangé (Thomas Jane), et qui lui pourrit involontairement la vie, avec ce lourd fardeau. Ces kilos de drogue dure, qu’il a planqué pour quelques heures chez son hôte méfiant, sont bien compromettants.

Mais quelle idée pour cet architecte redevenu honnête, que de contourner le problème en s’en débarrassant dans son évier ?

Tous les spectateurs savent qu’il ne faut jamais faire cela, que cela va coûter un max. Certains se lèvent de leur fauteuil pour lui crier : non, ne fais pas cette énorme bêtise ! Quand on parle de millions, tout le monde comprend.

Le gentil a certes la morale pour lui et sera plus tranquille en cas de descente policière. Mais il aura aussi les très méchants revanchards à ses trousses. Tous vont débouler. Il y a des comptes à régler.

Dans ce film, tous ces jongleries avec les codes du genre sont faites avec une certaine « délicatesse », nonobstant des situations de violence, de sang et/ou de sexe, d’intensité maximale.

C’est du à la stylisation. Bien que ce « réalisme » de cinéma soit de plus en plus cru avec ces outrances criardes, la mise en forme tend à le dégager du premier degré, pour le travestir avec les pastels de l’onirisme et/ou de la licence poétique. Certes on finasse avec le rêve, mais plutôt avec ces états limites, à cheval sur le cauchemar. Du genre, c’est désagréable, c’est improbable, mais je veux quand même connaître la fin, avant de me réveiller dans ce monde réel si ordinaire.

Le coup de la tronçonneuse devient artistique. Le « découpeur » n’hésite pas à signaler à la future victime qu’il fait cela pour passer le temps. C’est en quelque sorte de l’art pour l’art, car il connaît déjà très bien les informations qu’il est supposé obtenir. Et puis cet happening est réalisé « proprement » puisqu’il a trouvé l’astuce de cautériser au chalumeau ! Double peine et belle émotion artistique !

D’ailleurs cet instrument sera bien utile pour se débarrasser de plusieurs cadavres. Mais là on est dans le banal plaisir du bricolage.

Les agressions sont souvent tempérées d’une certaine bonhommie. Mais parfois elles sont présentées comme « nécessaires » et donc on est censé ne rien avoir à redire. Et même si la réalisation part dans l’escalade, comme pour ces tirs dans le ventre d’une femme enceinte, le spectateur comprend très bien que l’on joue avec lui et que tout cela c’est du cinéma. Sur le même principe il connaît la fin d’avance. Le suspense n’est pas l’enjeu. Ce qui compte c’est ingéniosité de la réalisation dans ces gammes complexes qui déjouent ces plans archi-balisés. En musique cela tient des cadenza, c’est à dire des improvisations très personnelles d’un soliste, au sein d’une œuvre d’un autre auteur.

La première scène est un morceau d’anthologie. L’action se déroule dans une petite échoppe. Un des deux personnages, dont on ne connaît pas encore le rôle, veut s’acheter un café. Tout est calme. Ce bel homme souriant profite pour cela d’une promotion à 69 cents ; qu’importe le volume, et de plus il y aura un cookie gratis. Il choisit un gobelet d’un litre et se présente au comptoir. La préposée lui signale qu’il fallait choisir dans une autre gamme de récipients, bien plus petits. Et il n’aura pas droit au cookie. Et les billets de 20 dollars ne sont pas acceptés. Deux logiques s’affrontent. A chaque étape le ton monte. Qui n’a pas vécu cela ? Cet embrouillamini promotionnel qui fait qu’on se sent généralement berné à la fin. Oui, vous risquez de vous énerver pour de si petites choses. Et certains, forts de leur bon droit, vont dépasser les bornes. Mais vous, vous n’allez pas tirer sur le vendeur pour autant. Ce cauchemardesque emballement du quotidien vaut le détour.

Le spectacle de l’horreur n’est pas fait ici [que] pour céder aux bas instincts du spectateur. Il s’agit de brouiller les conventions de cinéma, mais en restant sur ses gardes pour ne pas tomber dans la rigolade. On est clairement dans un registre décalé et esthétisant à la Tarantino. Il s’agit donc de saturer le récit conventionnel tout en flirtant avec ses limites. Un art d’équilibriste que semble déjà bien maîtriser le jeune réalisateur-scénariste Skip Woods, alors que c’est son premier film derrière la caméra.

La scène de viol est inversée. C’est la belle louve qui va dévorer le joli petit mouton. Un beau numéro de la comédienne Tchèque Paulina Porizkova, qui va jusqu’à glisser son doigt dans son sexe pour montrer à sa victime mâle qu’elle n’a pas ses règles. C’est pour la bonne cause. Elle veut faire taire ainsi le cliché sexiste qui voudrait qu’une femme soit infecte pendant ses périodes. Elle, elle est insupportable tout le temps. On est dans la nuance, n’est-ce pas ?

Vous ne croyez pas qu’une femme puisse violer un homme ? Attendez de voir ce que la Porizkova a sous le capot.

Mickey Rourke, décadent à souhait, fait une belle apparition en tant que flic ripoux à l’extrême. Sa patine est absolument incroyable. Voilà quelqu’un qui a su négocier le tournant artistique qui correspond à sa propre évolution (involution?). On est loin de ceux qui veulent à tout prix rester ce qu’ils ont été. Lui nous impose ce qu’il est devenu. Et on en redemande. Jusqu’à où pourras tu aller cher Mickey ?

En arrière plan, il y a une histoire d’amitié impossible entre deux hommes et concomitamment une mise à l’épreuve d’un couple qui s’aime. C’est une intrigue cornélienne bi-turbo à double flux inversés. Le tout avec au dessus de nous un compte tours qui nous permet d’ajuster nos pendules en permanence ; d’où le thursday. Vous comprendrez chemin faisant.

Et cela se termine bien pour les gentils, bien évidemment.

Un bon film d’intellos, qui a peu vieilli. Il existe en deux versions, l’une plus gore et sexy que l’autre.

Il est totalement passé sous les radars. Peu de gens dans le monde ont vu ce Thursday. Si vous êtes là à me lire, c’est que vous faites partie des happy fews.

https://fr.wikipedia.org/wiki/C%27est_pas_mon_jour_!

Thomas Jane
Aaron Eckhart
Paulina Porizkova
James LeGros

Envoi
User Review
0 (0 votes)

Laisser un commentaire