Chasseur blanc, cœur noir (White Hunter, Black Heart) (1990) 6.5/10

Cela commence mal, le titre «  Chasseur blanc, cœur noir. » est ambigu. C’est pourtant la phrase accusatrice proférée contre notre anti-héros, par un peuple africain autochtone révolté.

Un occidental comprend parfaitement ce qu’on entend pas la noirceur du coeur. Par contre il est pour le moins étonnant que cette pigmentation sombre ait une telle connotation négative pour les natifs.

  • J’avais plutôt entendu que notre peau claire – notre blancheur – n’était pas si appréciée que cela. C’est pour eux un rappel de la pâleur qui résulte de la décoloration des cadavres. Pas de quoi se vanter !

Mais c’est vrai, je chipote.

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Ce film est bien curieux et il ressemble à un caprice d’enfant gâté. D’ailleurs la Warner n’a accepté ce projet que du bout des lèvres. Elle a exigé que Clint Eastwood fasse aussi une autre réalisation à titre de compensation. Vu le désastre, financièrement parlant, elle a eu bien raison.

Ce long métrage (2 heures) comporte pas mal de mises en abîme. Et ce serait dommage d’avoir une lecture simple de cette œuvre. Ce n’est pas juste le récit d’un tournage différé en raison d’une passion subite d’un réalisateur pour la chasse. Il y a pas mal de couches imbriquées.

Désolé pour ce qui suit, cela va être un peu compliqué.

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Ainsi, Clint Eastwood est le réalisateur en vrai. Et le personnage qu’il incarne fait le même boulot que lui. Et donc Clint tourne un film en Afrique sur un réalisateur désorienté qui tourne un film en Afrique. Et ce faisant Clint semble tout aussi mal à l’aise que le caractère qu’il interprète. On dirait qu’il est vraiment proche de l’abîme. Concordance des destins ou jeu habile ?

En tout cas c’est un bon prétexte pour parler de lui (Clint).

Voilà un réalisateur qui semble pris par le doute et qui met en scène un réalisateur qui lui même renâcle à faire son film.

D’ailleurs le tournage du film dans le film est constamment retardé et ne démarrera qu’à la toute dernière seconde. Un film finit quand un autre (le même) commence.

Ce genre d’exercice cérébral me paraît assez froid et stérile.

De plus le spleen de l’un (Clint) se multiplie par la désespérance de l’autre (Huston), ce qui ne nous donne pas de la profondeur mais de l’ennuie au carré. Crise de la soixantaine ?

Ce scénario est basé sur un épisode bizarre de la vie du grand John Huston, qui a été relaté par l’écrivain Peter Viertel, qui était vraiment présent sur les lieux. On sent bien qu’Eastwood a besoin de cette caution du réel pour cette histoire assez irréelle. Sans cela cela ne tiendra pas debout.

Donc on a l’équation suivante : un vrai réalisateur (Clint Eastwood) traite d’un faux réalisateur (John Wilson) qui s’inspire d’un vrai réalisateur (John Huston).

Et le sujet est un épisode de flottement dans sa (leur ?) vie, sous les Tropiques, avec perte d’intérêt pour la réalisation, dont on peut penser qu’il est vrai, en tout cas en partie. Clint était également plutôt en panne de succès à cette époque. Encore cette satanée identification. Clint oublie pourtant l’incidence sérieuses de l’excès d’alcool chez les prédécesseurs et l’importance de la guerre.

La transposition se poursuit avec le personnage de Pete Verrill, joué par Jeff Fahey et qui serait le romancier Peter Viertel. Il réécrit dans le film l’histoire qui est en train de s’élaborer. Un pied dedans, un pied dehors. Peut-on changer le cours des choses ?

Autre fioriture, le triple réalisateur Eastwood / John Wilson / John Huston, n’aime pas la fin du scénario. Alors il le dit dès le début. Et par une nouvelle mise en abîme, il aura beau jeu de rappeler lors du drame final, qu’il avait bien raison et que ce n’est pas une fin agréable et qui plaira au public.

D’une part cela dédouane par avance Clint de ne pas faire un beau happy end hollywoodien. Et d’autre part cela tient de la prémonition. Ce qui fait toujours joli.

C’est bien d’ériger des protections en tiroirs vis à vis de la critique comme cela. La fin est décevante, mais vous étiez prévenu… et c’est (ce serait) la réalité.

A noter que le scénario en interne est toujours en instance. Il doit être profondément revu par l’écrivain (la résultante du trio fusionné Peter Viertel / Pete Verrill / Jeff Fahey.). Le film montre cette impréparation dans l’histoire mais aussi dans la réalité du tournage de Clint. En tout cela en a tout l’air.

Pour compliquer le tout, Eastwood / John Wilson / John Huston confiera la réécriture du script à mi parcours à un indigène en qui il a toute confiance… pour la chasse, mais qui ne s’exprime pas en anglais. A nouveau ces jeux de miroirs ! Cela ne semble pas plausible au demeurant.

Et ce n’est pas fini, puisqu’un petit singe apprivoisé se chargera de détruire et/ou disperser toutes les pages qui ont été revues. Donc retour à la case départ. On envoie tout bouler.

Autre sérieuse mise en abîme : Eastwood en tant qu’acteur est John Wilson / John Huston. Mais il jouera à être un autre, lorsqu’il accueillera la troupe fraîchement débarquée. Les vieux amis remarquent que ce rôle de composition passablement affecté, ne colle pas du tout. Miroir mon beau miroir ! Paul Landers / George Dzundza / Sam Spiegel, le producteur qui vient d’arriver sur les lieux, lui demandera de cesser ce petit jeu et d’enfin s’atteler enfin à du travail sérieux.

Mais qu’est ce qui pousse Eastwood / John Wilson / John Huston à l’inaction ? Ce faisant il met en péril le film, la production et les acteurs. Le temps c’est de l’argent.

Au centre il y aurait une drôle d’histoire de chasse au gros gibier. Est-ce l’alibi ou bien est-ce vraiment une passion irrépressible ?

Notre homme veut absolument tuer un grand éléphant et si possible le plus gros. Il ne retravaillera qu’une fois son vœu viril/puéril réalisé.

Son ami Peter Viertel / Pete Verrill / Jeff Fahey lui dit clairement que tuer un éléphant, c’est un meurtre. Ce n’est pas un meurtre lui rétorque Clint, c’est un péché, ce qui pour lui est pire. Il faut le comprendre comme une offense directe à la Création. Le défi ultime.

  • « It’s not a crime… it’s bigger than that… it’s a SIN, »

Et ce crime/péché, il finira par le commettre, indirectement. Il prend trop de risques, et son guide chasseur né, sera écrasé par le pachyderme en s’interposant pour sauver le réalisateur borné.

Il y a mort d’homme, c’est le désarroi. On ne peut décidément pas changer la fin.

Il apparaît clairement que cette chasse n’est pas grisante du tout. Le Créateur lui s’en contrefiche. Il n’était même pas au courant du défi.

Clint tombe de haut… la tension dévorante est tombée. A présent, il est confronté à un triste lui même. Et comme il ne reste plus que son égoïsme flagrant et son égotisme exacerbé, il est bien penaud.

Il faut des arrangements. La vie parmi ses semblables ne se résume pas en courage ou lâcheté, obstination ou lâche prise, amitié ou traîtrise, amour ou mépris.

Le réel reprend ses droits. Dévasté, Eastwood / John Wilson / John Huston se remet derrière la caméra et parvient à peine à dire « action »…

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Clint Eastwood manifestement joue avec le cinéma et joue avec nous. Surtout qu’il semble lui-même enfermé dans une énigmatique introspection et qu’on a l’impression d’être à peine toléré en tant que spectateur.

On est en droit de ne pas aimer cela.

Ce film inspiré du tournage d’African Queen est contrarié par le choix des acteurs. Clint Eastwood n’est pas John Huston, et il est singulièrement envahissant. Peu de place pour les autres. Marisa Berenson n’est pas Katharine Hepburn. Et qui reconnaîtrait Humphrey Bogart (Oscar du meilleur acteur pour cela) et Lauren Bacall dans ces modestes seconds rôles ?

A décharge, l’Afrique coloniale est assez bien racontée, la prise de vue est de qualité et il y a quelques belles anecdotes. Et l’écrivain initial Peter Viertel a été le conjoint de Deborah Kerr, cela ne peut donc pas être un mauvais homme.

Mais la réalité du box office est la suivante : 24 millions de dollars d’investissement pour à peine 2.3 millions de recette. On a bien là une crise de la réalisation. CQFD.

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