Correspondant 17 (Foreign Correspondent) (1940) 6/10

Il est de bon ton de nos jours de critiquer le cinéma d’Hitchcock. Eh bien, profitons de ce film de circonstance pour y aller gaiement.

Bien que l’on retrouve ici les grands ressorts de son style, ce long-métrage d’espionnage a du mal à cacher que c’est essentiellement une œuvre de propagande.

Ce film à thèse veut aider l’entrée en guerre des Américains. Il désigne clairement les gentils et les méchants, et provoque ceux qui sont neutres.

D’ailleurs une référence en la matière ne s’y est pas trompée. D’après Wikipédia, Joseph Goebbels, le ministre de la propagande nazie, appréciait beaucoup le film qu’il qualifia de «  chef-d’œuvre de la propagande, une production de première classe qui fera sans aucun doute impression sur les larges masses du peuple dans les pays ennemis « .

Mais le scénario semble avoir été façonné dans l’urgence. Comme cela a été fait à la va vite, il est plus facile de déceler les recettes, les atouts et les failles du cinéaste, en général. Et c’est vrai qu’il y a un parfum de déjà vu antérograde et rétrograde. On connaît déjà certains de ces trucs exposés ici et on en verra encore dans son cinéma à venir.

Faisons un sort d’abord à cette dénomination sans cesse bêlée de maître du suspense.

Il y a indéniablement un numéro que sait mettre en piste notre Monsieur Loyal. C’est le frisson de l’angoisse. Il parvient à nous l’asséner quand on s’y attend le moins, puis le développe astucieusement et finit bien entendu par nous en délivrer.

Son talent consiste à ne pas nous en montrer trop au début, puis à multiplier les situations qui nous terrorisent et donc nous égarent. Avec lui, nous ne sommes pas innocents. Il y a une véritable jouissance mystérieuse qui consiste à nous laisser attraper dans ce climat un brin pervers. Il parle lui même du « plaisir de la peur ». Les dentistes sont plus terre à terre et parlent simplement de « douleur exquise ». C’est un plaisir du fruit défendu, qui va au-delà. Cela ne date pas d’hier, et c’est consubstantiel au cinéma post chrétien de ces années là.

Buñuel va beaucoup plus loin encore dans l’exploitation de notre sentiment de culpabilité, en nous baignant directement dans une faute originelle débarrassée de la plupart des artifices. Fellini fréquente le même fleuve du péché, mais le détourne en nous posant en spectateurs neutres d’un spectacle qu’il élève au niveau de l’absurde. Ce qui détourne l’inquiétude par l’abstraction et l’esthétique.

Chez l’Anglais, ce n’est pas à proprement parlé une maîtrise du suspense. Cela demanderait plus de cohérence, plus de réalisme,. Il faudrait moins de ce hasard qui tombe toujours un peu trop bien, pour faire un peu trop mal.

Il y a quand même la béquille de la souffrance. En ce sens qu’il est facile de nous entraîner dans une émotion irrationnelle, quand on nous menace directement avec un couteau tranchant. On sera moins vigilant sur la vraisemblance. Cela tient plus du numéro d’illusionniste que de la démonstration éclatante du véritable savant. Maître est donc un titre usurpé.

Entrons dans le vif.

Le journaliste américain joué par Joel McCrea est sur le point de se faire lourder. A nouveau un beau et grand jeune monsieur, comme sans doute notre réalisateur rêvait d’être.

Et comme de bien entendu ce sera cet insolent presque looser qui sera désigné comme le plus apte à aller recueillir des informations chez les British. On ne peut pas vraiment parler de logique. Même si le scénario explore l’idée qu’il faut du sang neuf.

Quand il arrive sur l’île, il s’éprend immédiatement de la fille d’un haut dignitaire du parti de la paix. Et réciproquement. Ce qui n’est pas forcément logique, mais c’est indispensable au bon déroulement des dilemmes et quiproquos futurs. C’est instantané, car on n’a pas de temps à perdre.

Il s’avère que le père de l’oie blanche est en fait un espion pro-allemand aux antipodes de ces paisibles opinions affichées. C’est vraiment torturer facilement la raison que d’imaginer qu’un tel personnage retors puisse se hisser au sommet, sans qu’il y ait le moindre doute.

S’en suit un abracadabrantesque assassinat du sosie parfait d’un vieil homme célèbre. On l’a substitué au chef de ceux qui s’opposent à la guerre. Lequel est encore plus respecté que le traître masqué.

Le vrai dignitaire connaît une clause secrète d’un traité, que les nazis ont absolument besoin de connaître. Il est leur prisonnier. Il faut le faire parler. Et bien entendu Hitchcock qui connaît la bonne réputation de ces bandits en matière de torture, va nous en mettre jusque là, le non-dit non-vu et le quand-même-entendu aidant. Cette affaire de meurtre initial ne tient pas debout.


Je passe sur le faux kidnapping de la fille du Judas. On n’est plus à cela près.

Cela continue comme cela tout le long. Avec pour apothéose du non sens, le fait que justement tout le monde va prendre l’avion au final, et que cela ne loupe pas, l’aéronef est descendu par les affreux teutons. Il tomber à l’eau en pleine tempête au milieu de l’Atlantique. Les méchants sont châtiés et les gentils s’en sortent bien sûr. On nage, si j’ose dire, dans le grand n’importe quoi.

Il y a un couplet sur la rédemption et une franc appel à l’entrée en guerre des USA.

Autres ficelles ?

Cette frêle femme, au teint clair, aux yeux confiants, irradiant de bonté et de grandeur d’âme, est une victime désignée récurrente. Laraine Day rajoute même un côté bonne sœur martyr.

En tout cas il n’est pas question de relations avant le mariage. Une frustration de plus.

Elle est nécessairement tiraillée et souffre moralement, d’un bout à l’autre du film. C’est un personnage hitchcockien indispensable. Notre homme madré a vite compris qu’en persécutant les plus fragiles, elle et le vieil homme sans défense, le sursaut du spectateur était garanti.

Et puis il y a ce journaleux, héros malgré lui, que personne ne croit, sauf les spectateurs. Pour parfaire l’histoire, ses partenaires du film doivent s’en moquer. De quoi susciter encore plus d’indignation à bon compte. Cela resservira à Roger Thornhill (Cary Grant).

Personne ne doute qu’il sera salué dignement à la fin et qu’il fournira un travail journalistique hors norme.

Les poursuites où les coups de feu n’atteignent jamais ceux qui sont du bon côté.

La gradation millimétrée d’un suspense suffocant nous est administrée, avec tous les déblocages « in extremis » que cela nécessite pour contrôler au plus près la pression.

Il y a d’ailleurs aussi dans cette accumulation forcée de péripéties, d’image en image, et qui concerne un journaliste, quelque chose qui rappelle étrangement les aventures de Tintin.

Pendant ces deux heures, on assiste indiscutablement à une succession de numéros de foire. Il y a même des tentatives d’humour entre les tableaux. Ce qui n’exclut pas de saluer les intuitions de l’artiste, dont on voit bien cependant qu’il n’est pas un maître es-sciences. J’insiste.

Et ouf, on a échappé à la psychanalyse de comptoir qui pollue plusieurs de ses créations. Ce n’était pas encore le moment ?

Merci à Alfred Hitchcock d’avoir fait ce pensum patriotique, qui par ses faiblesses criantes, nous aide à mieux comprendre sa façon de faire.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Correspondant_17

Joel McCrea
Laraine Day
Herbert Marshall
George Sanders

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