Down by the law (1986) 8.5/10 Jim Jarmusch

Très intéressant !

J’aurais à vous proposer un sous-titre de circonstance : « confinés », évadés en sursis, mais toujours libres quelque part.

Jim Jarmusch nous a trouvé ici un produit rare : une perle noire ? une perle blanche ? Une perle en noir et blanc. Attention, ce film n’est pas pour tout le monde (*)

Il y a quelque chose de grisant, quand on flaire quelque part l’odeur suave et capiteuse de la matière grise. Surtout en ces temps de pénurie.

Je vous conseille chaudement de voir le film, avant de lire ce qui suit.

* * *

Il s’agit de trois destins de jeunes atypiques, qui finissent par se retrouver « confinés » dans la même cellule de prison. Ils finiront par s’évader.

L’un est un maquereau efficace. C’est John Lurie qui joue ce rôle de taiseux, qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Il sera piégé en pensant pouvoir recruter une jeune candidate. Elle est supposée avoir presque 18 ans. En réalité elle a plutôt douze et c’est un coup monté. Ambiance fétide.

L’autre est un DJ passablement égoïste, peu bavard lui non plus, et qui se laisse aller. C’est le célèbre musicien Tom Waits qui s’y colle. Cet énigmatique personnage finira par être embarqué dans une affaire de transport de marchandise illicite. Traquenard pour lui aussi. La flicaille avertie, le coince avec un cadavre, dans le coffre de la voiture qu’on lui a fourni. Pas gai du tout.

Ces deux non-conventionnels là, sont des durs. Ils ne font pas de cadeau aux jolies femmes, perle blanche ou perle noire, qui les entourent.

Dans la cellule, ils sont rejoints par un troisième larron improbable. Il suffit de dire qu’il s’agit de Roberto Benigni. Un Italien a priori fantaisiste, et qui de plus parle mal la langue du cru. Lui est tombé pour meurtre. En réalité, c’est une sorte d’homicide involontaire par jet de boule de billard, en voulant se défendre.

On peut révéler la trame ici, car finalement ce n’est pas dans l’histoire proprement dite, que résident les qualités principales du film.

D’ailleurs l’évasion qui s’en suit, et qui dans n’importe quel film devrait être le clou du spectacle, est volontairement traitée par une pirouette. D’abord, un protagoniste annonce qu’il a trouvé un moyen de se faire la belle. Puis les comparses lui disent que c’est impossible. Et enfin les voilà dehors, sans que l’on comprennent très bien ce qui s’est passé. Le tout en une minute.

Non, ce qui compte n’est pas là.

Il faut noter en premier lieu les qualités plastiques du film. Une image limpide et forte. Des plans savants. Des évocations judicieuses, très variées, et délivrées par petites touches. Presque rien n’est dit. Presque tout se devine. Ce sont des belles ellipses, de simples indications visuelles, qui nous aident à comprendre les situations. On peut parler d’épure. C’est propre, sans bavures.

Et tout cela est très réfléchi, et transpire l’intelligence.

En voici, un modeste exemple. Un revolver est noyé dans une scène initiale. Au début quasi invisible et insignifiant, compte tenu de ce qui se passe, il finira par nous sembler de plus en plus évident pour caractériser un des délinquants. Sans qu’on ait besoin de nous mettre la pétoire sous le nez.

Il y a par ailleurs, une sorte de tension, voire de « suspense », des plans entre eux. Le réalisateur sent parfaitement que nous sommes dans l’attente, et ne délivre les scènes et les indices, que lorsqu’il nous sent prêt. C’est un procédé bien ficelé.

On peut noter aussi une évocation discrète et réussie du temps qui passe, en particulier en prison. Elle résulte là aussi, d’une combinaison entre des marques tangibles comme ces traits au mur, de forte valeur comptable, et des éléments indirects, mais tout aussi signifiants, comme l’évolution des prisonniers.

L’évasion ne fait pas l’objet de longs préparatifs ou de fastidieuses explications. Son intention n’est figurée que par le dessin vigoureux, d’une fenêtre sur un mur. Et c’est plus que parlant, comme entrée en matière !

Il en est de même de ces caractères denses, qui se révèlent au fur et à mesure, et qui évoluent sans doute, avec le même impératif minimaliste, au sens noble du terme. Il y a une véritable psychologie du non-dit. Ce qui d’ailleurs est plus conforme à nos réalités, que les habituels verbiages inutiles et les pesantes redites du cinéma classique.

Cette mise à nue, se démontre encore plus clairement lorsqu’ils sont confinés. Les situations de crise en vase clos, sont très révélatrices de ce que nous sommes vraiment. Tout le monde sait cela.

Et cela se complique après, quand ils se retrouvent affamés, désorientés, épuisés, en colère, dans le bayou.

La réalisation met en place une sorte d’élastique tendu et fragile, qui relie les personnages. C’est un lien ténu, qui fait qu’ils tendent à se rapprocher, alors que tout les éloigne. La force centrifuge est énorme. Un tout petit rien, pourrait les séparer à jamais. Les va-et-vient sont nombreux. Je n’ai que rarement senti, aussi nettement que dans ce film, ce jeu subtil.

Dans cette volonté de survie, tout a un sens. A nous de le deviner, lors de ce parcours initiatique.

C’est donc une œuvre qui nous rend créatifs, nous les spectateurs. Un peu comme un livre, dans lequel notre imagination joue un si grand rôle.

Ce film est beaucoup plus sérieux qu’il n’y paraît. Il traite d’une chose très importante, l’amitié et la différence.

Grâce à de constants réajustements, ces personnages condamnés à être ensemble, restent grosso modo à égalité. L’un ou l’autre, alternativement, pouvant se proclamer chef. Mais cela ne dure pas. Et pour cause, personne ne sait où est l’Ouest ou l’Est.

Ils sont toujours en train de négocier leur place, comme dans une meute de loups (allez les voir au Zoo de Mulhouse, c’est édifiant)

Mais une figure, est un catalyseur.

Benigni, déjà au sommet de son art, est l’innocence poétique, qui fait irruption dans ce monde sérieux et brutal. Et c’est une partition difficile, que de se faufiler parmi ces costauds.


Figurez-vous, qu’en plus, il déclame des poésies du Whitman, le célèbre Américain.

Ses co-détenus, pas si bêtes, mais qui se foutent sur la gueule, ne sont pas préparés à cela. Cela détonne. Et d’ailleurs cela ne rend personne meilleur, surtout qu’il récite en italien. Même le public est surpris.

Et cela n’est pas fait pour faire rire, contrairement à ce qu’on pourrait penser. On est plutôt dans le « qu’est-ce qu’il vient nous emm… celui-là ».

Du coup, on ne peut pas s’empêcher d’évoquer Charlot. Pas un charlot de tartes à la crème, mais le Charlot intemporel, celui qui danse et chante la Titine des « Temps modernes » (**) C’est à dire une des plus audacieuses tentatives de conjurer le sort, de communiquer avec son prochain, par le rythme, l’absurde et l’hermétisme.

Notre Italien, profession tricheur, aime vraiment son prochain, aime ses compagnons d’infortune, et leur dit. Il n’est pas plus accepté pour cela. Au contraire cela crée de la gène, voire du rejet.

Cet amour primordial et débordant, il va le partager avec une jolie bistrotière égarée dans cette jungle. Au premier regard, offrant ainsi à tous une planche de salut.

Au point d’impressionner ses deux comparses. Eux, pour qui la séduction est soit un passe-temps habituel, soit un métier. A lui le jaillissement, à eux le calcul.

Je pense qu’il y a trente cinq ans, je serais passé à côté de ce film. C’est quelque chose d’important et qui doit se trouver dans notre parcours au bon moment.

Il y a un message caché là dedans, de l’ordre de la parabole existentielle – eh oui ! N’ayons pas peur des mots –

* * *

Enfermés dans nos vies, bon nombre d’entre nous, n’avons au fond, pas vraiment d’amis, au sens idéalisé du terme. Ce sont plutôt des compagnons de voyage (Pythagore), dont la proximité varie selon plusieurs critères.

Sénèque conseillait ceci : « Commence déjà à être l’ami de toi-même. Tu ne seras jamais seul. »

On peut pourtant tenter de catégoriser les différents types d’amitiés.

A la base c’est toujours un pacte de non agression.

– D’un côté ce qu’on nomme amitié, serait plutôt des alliances de circonstance, de l’entraide en quelque sorte. Des camaraderies, en cas de besoin. Mais aussi le partage d’expériences. Dans le film, c’est figuré par les deux durs. D’ailleurs ils proclament haut et fort, qu’en dehors de ces impératifs, l’autre n’existe pas. Ce qui signifie qu’ils veulent sa disparition, s’il n’a plus d’utilité.

– D’un autre côté, l’amitié serait des désirs d’amis, une sorte de projection bienveillante de nous-mêmes. Bien entendu, c’est flagrant dans le cas de Benigni. Il tente par tous les moyens de susciter chez eux, le même désir d’amis. C’est un pari.

Si les deux faisceaux projetés se croisent, un lien amical est possible. On parle d’affinités. Chacun verra une partie de lui-même en l’autre. On peut rechercher des points communs.

Elle se surajoute au projet d’entraide de l’amitié intéressée. On n’en attend pas de bénéfices immédiats, mais un accroissement du moi. C’est a priori du renforcement positif des deux côtés.

Cette version est plus émotionnelle. On parle de chaleur, de sympathie et de respect.

C’est en ce sens d’économie émotionnelle, qu’on peut comprendre la phrase de Francis Bacon : « L’amitié double les joies et réduit de moitié les peines. »

On peut aussi trouver dans cette extension de nous-mêmes, un miroir de nos souvenirs, de nos ambitions, ou une assistance à notre développement personnel.

Pour citer Pythagore « Un ami, c’est un autre moi ». Ou Diogène : « Un ami est une seule âme qui habite deux corps. »

Et curieusement l’amitié ainsi décrite, n’a pas besoin de continuité. On retrouve avec plaisir de « vieux » amis, même des années après.

Et puisqu’on parle de miroir : « Mon miroir est mon meilleur ami, car lorsque je pleure, il ne rit jamais. » –  On doit cette pensée profonde, digne d’un haïku, à Charlie Chaplin.

Le rapport amical est nécessairement déséquilibré. Si l’on pousse ce raisonnement au maximum, il faut méditer sur la sentence d’Alphonse Karr : « Entre deux amis, il n’y en a qu’un qui soit l’ami de l’autre. »

Preuve que l’un se projette sur l’autre, c’est l’indulgence témoignée. Indulgence parfois coupable, comme avec soi-même.

André Malraux disait : « Le difficile n’est pas d’être avec ses amis quand ils ont raison, mais quand ils ont tort ». On pourrait s’appliquer la phrase à soi-même.

D’ailleurs la morale intervient moins que l’on pense dans ce domaine.

Paul Verlaine aurait énoncé cette profonde vérité : « Il ne faut jamais juger les gens sur leurs fréquentations : Judas, par exemple, avait des amis irréprochables. »

Mark Twain optait lui aussi pour une attitude prudente : « Je n’aime pas l’idée d’avoir à choisir entre le ciel et l’enfer : j’ai des amis dans les deux ».

Le penseur méconnu Alain Delon s’est mêlé de ce débat amitié et morale : «Un ami ? C’est quelqu’un à qui on peut téléphoner à trois heures du matin en disant qu’on vient de commettre un crime et qui vous répond seulement : « Où est le corps ? » »

Les amis sont-il des semblables ou des complémentaires ? En toute logique, ils seraient d’autant plus complémentaires qu’ils ont besoin l’un de l’autre. Et d’autant plus similaires qu’ils seraient désintéressés. Mais ce n’est pas si simple.

Les amitiés sont-elles nécessairement rares ? C’est plutôt un constat.

Le Jésuite Louis Bourdaloue nous a délivré une vérité profonde : « L’ami de tout le monde n’est ami de personne. » Mais Aristote disait déjà : « Ce n’est pas un ami que l’ami de tout le monde. »

Et sans doute qu’il y a là derrière, une question de temps. Car pour faire prospérer nos amitiés, il faut s’y consacrer avec un minimum de sérieux. Ce n’est pas pour rien que l’on parle de « l’histoire d’une longue amitié ».

Le temps consacré est la monnaie d’échange de l’amitié. Et sa valeur en bourse dépend de la durée. Plus tôt on investit et plus fort sera le lien. On ne retrouve jamais la force naïve des amitiés d’enfance.

A l’échelon proximal, on sait que tout cela est fragile, comme c’est avant tout une projection volontairement de soi. Il nous suffit, avec le moindre prétexte, d’éteindre l’émetteur. Et ceci d’autant plus que l’on pratique une amitié reposant sur ces petits riens que sont les « atomes crochus ».

La jalousie joue un curieux rôle. Une sorte de force contraire consubstantielle de l’amitié.

Ainsi, pour poursuivre avec cette « économie » de l’amitié prodigue, on peut citer Cocteau : « Le bonheur d’un ami nous enchante. Il nous ajoute. Il n’ôte rien. Si l’amitié s’en offense, elle n’est pas. » Quoique, ici cela me semble plus dans la mise en commun patrimoniale de la fraternité.

Moravia : « Il est plus difficile de ne pas jalouser un ami heureux que d’être généreux envers un ami dans le malheur. »

Oscar Wilde déplace cela vers la psychologie : « N’importe qui peut sympathiser avec les souffrances d’un ami. Sympathiser avec ses succès exige une nature très délicate. »
Confucius enfonce le clou : « Pour connaître les amis il est nécessaire de passer par le succès et le malheur. Dans le succès, nous vérifions la quantité et dans le malheur la qualité. »

Tout comme Eschyle : « Il est peu d’hommes enclins à rendre hommage, sans quelques mouvements d’envie, au succès d’un ami. »
A décharge, tous ces personnages étaient célèbres et sans doute confrontés aux jalousies.

Avez-vous noté que l’inverse de l’amitié, n’est pas la non-amitié (l’indifférence) ? Non, l’antonyme c’est l’inimitié, donc la guerre. On parle volontiers de trahison, en fin de parcours. On peut donc penser qu’en dehors de l’amitié conjoncturelle, qu’est la recherche d’avantages (besoin), il existe une amitié qui est pulsionnelle (désir).

Mais cette amitié « affective » est délicate, elle n’est pas si naturelle que cela. On y parle souvent de confiance.

Il faut quelque chose en plus, pour faire tomber les inévitables défiances et permettre le rapprochement. Elle peut ainsi se nourrir des hormones apaisantes du sport collectif, pratiqué ou visionné, ou de celles de la musique et/ou de la danse.

Elle a parfois besoin d’un bon repas, de vin, de drogue ou de la sobre ébriété de l’esprit.

Contrairement à l’amour, qui lui a sa propre substance. D’ailleurs l’amour se veut bien distinct, car il a pour soucis constant d’éviter la « friendzone ».

Balzac en savait long sur les limites de l’amitié : « On n’est point l’ami d’une femme lorsqu’on peut être son amant. »

L’ami écoute-t-il plus qu’il ne parle ? La question est piégeuse puisque arithmétiquement, il y en aura toujours un qui parlera plus que l’autre. Sans doute qu’il se crée une sorte de déséquilibre « équilibré » librement accepté, et pouvant fluctuer en fonction des caractères et des situations.

Amitié choisie. Ils sont nombreux à avoir pensé comme La Fontaine « Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ; Mieux vaudrait un sage ennemi. »

Comme ce proverbe Ourdou : « Mieux vaut un ennemi sage qu’un ami stupide. »

Ou chez Musset : « Un ami est comme un melon. Il faut en essayer plusieurs avant d’en trouver un bon. ». On est loin des grands serments.

Ou chez Kipling : « Il n’y a pas de plaisir comparable à celui de rencontrer un vieil ami, excepté peut-être celui d’en faire un nouveau » – Eh oui, la relativité entre par la fenêtre.

Pour conclure sur cette amitié/désir d’amitié – Khalil Gibran est parfaitement dans la cible lui aussi quand il disait  : « Votre ami est la réponse à vos désirs. ». C’est pile poil l’idée projective de l’amitié énoncée timidement au début. Il faut en faire du chemin pour comprendre un tel aphorisme.

Cette amitié complexe peut se propager de proche en proche en communauté, voire en citoyenneté. Mais c’est une autre affaire.

Finalement, il est possible que l’on ne sache pas grand-chose de l’amitié. Et que ce qui compte, ce soit le chemin qui y mène.

Et qu’en est-il de la fraternité ? La fraternité réelle s’auto-suffit, car le lien est permanent. Qu’il soit voulu ou non.

Étymologiquement, la fraternité ne peut être dissoute que par la mort. Cela met la barre très haut. On n’en sort pas simplement en ne payant pas son dû. Il n’est pas question non plus de s’en débarrasser par une simple lettre de démission, fut-elle recommandée avec accusé de réception. Mais il paraît qu’il existe quand même des fraternités révocables.

En dehors des expertises ADN, ce sont bien entendu les autres qui vous reconnaissent comme l’un des leurs. D’ailleurs au fur et à mesure que les sociétés évoluent, le lien du sang tend à ne plus avoir tant d’importance. Ou bien il est figuré dans des rituels, comme par exemples chez … les Frères de la Côte.

Il faut l’intransigeance d’Aristote pour énoncer que « Celui qui n’est plus ton ami, ne l’a jamais été. » Cette phrase radicale s’adresse davantage à la fraternité.

(*) en disant que ce film n’est pas pour tout le monde, on ne pas faire un plus puissant teasing. C’est la méthode Parmentier, bien connue.

(**) Titine

SE BELLA GIU SATORE

JE NOTRE SO CAFORE

JE NOTRE SI CAVORE

JE LA TU LA TI LA TWAH

LA SPINASH O LA BOUCHON

CIGARETTO PORTOBELLO

SI RAKISH SPAGHALETTO

TI LA TU LA TI LA TWAH

SENORA PILASINA

VOULEZ-VOUS LE TAXIMETER?

LE ZIONTA SU LA SEATA

TU LA TU LA TU LA WA

https://fr.wikipedia.org/wiki/Down_by_Law

John Lurie
Tom Waits
Roberto Benigni Roberto Benigni est grandiose ici. Il a bien mérité sa récompense.
Nicoletta Braschi

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