Hôtel du nord – Louis Jouvet – Film Avis. Résumé. (1938) 7/10

Il y a des critiques un peu iconoclastes, qu’on ne fait pas de gaîté de coeur. Mais il faut parfois savoir faire taire les perroquets exagérément laudatifs. C’est pour le bien du bon cinéma que de chercher à nuancer et de ne pas tout gober, juste sur une réputation.

Qu’est-ce qui reste en nous de cette œuvre patrimoniale, que l’on doit à Marcel Carné, telle qu’on a pu la voir jadis ?

Surtout la révolte d’Arletty, qui n’a vraiment pas une gueule d’atmosphère. Ça c’est acté comme l’est l’indissociable canal Saint-Martin, qui est bien net dans nos souvenirs.

Mais autrement, comme cela, sans réfléchir, vous sauriez raconter le film ?

Pas forcément, car au-delà des grandes lignes que sont le suicide raté des jeunes amants et l’histoire complexe qui tourne autour d’un Jouvet proxénète, il y a une multitude de scènes qui constituent la vraie substance du long métrage.

Ce sont bien des atmosphères dont nous avons le vague souvenir. Elles sont entretenues par la richesse des personnages et de leur existence, assortie de quelques rebondissements.

Ce qui est intéressant à voir, c’est la « vraie » vie des gens simples, mais aussi de quelques personnages rusés, avec ces hiérarchies de jadis, dans ce petit hôtel. C’est ce modeste établissement en effet, le point d’arrimage de toute cette troupe disparate. Carné aurait vécu jeune pas loin de là. Et l’éternel Trauner a su reconstituer les décors à la lettre.

On commence par le moins bon. Annabella est une jolie oie blanche romantique. Son amant et elle sont des innocents. Désargentés, pas très malins, ils veulent en finir avec la vie.

Le jeune Jean-Pierre Aumont nous la fait ultra-romantique, mais au-delà de cette façade, on pressent quand même le grand acteur qu’il deviendra.

La pauvre Annabella joue forcé, dans une interprétation conforme aux canons saugrenus de l’époque, voire selon les critères des films muets. Et ce n’est pas juste une image, car elle a en effet démarré à 16 ans dans le très silencieux Napoléon d’Abel Gance. Ces minauderies de gamine effarouchée, cette timidité forcée, ces yeux qui roulent, et tout le fatras qui va avec, sont quasi inregardables maintenant.

  • On a cela chez d’autres comédiennes. On sent qu’elles s’imitent l’une l’autre dans ces conventions d’avant-guerre. Par exemple chez Orane Demazis dans les Pagnol, mais celle-ci le fait plus intelligemment.

Aumont qui doit assumer le double suicide, tire sur sa belle, mais se dégonfle juste après. On passe à autre chose…

En ce qui concerne l’association femme légère et protecteur, c’est forcément une autre paire de manches. Arletty et Louis Jouvet, ne sont pas des demi-sels mais de vrais affranchis.

Et là on est dans du grand art, même si le scénario ne les aide pas toujours. En 1938 il y a encore du populisme dans l’air et cela se sent.

La grande Arletty qui est le gagne pain de Jouvet, est assez soumise en vérité. Son œil au beurre noir, montre qu’on ne rigole pas dans ce couple. Mais avec cette gouaille qui deviendra sa marque de fabrique, elle sait se faire entendre. Il n’empêche qu’elle est mordue de ce type et qu’elle l’aime réellement. Totalement habitée, elle domine le film de la tête et des épaules. Du coup, alors que ce n’est qu’une débutante bien moins connue qu’Annabella en son temps, elle prend toute la lumière.

Jouvet a un rôle étrange. Il se présente comme un mac tyrannique qui est craint de tous les résidents de l’hôtel. Il est impeccable dans sa tenue, et porte les chaussures bicolores caractéristiques de sa « profession ». C’est le Jouvet inoxydable qu’on connaît et qu’on a tant de plaisir à retrouver. Donc tout va bien.

Comme il a été indélicat avec des partenaires, il doit se tenir à carreau. Deux malfrats, fraîchement sortis de taule sont à sa recherche. Là, cela se complique, car on apprend qu’avant d’être ce gars tiré à 4 épingles et dominateur, c’était un petit trouillard sale et négligé. Cet éclairage n’est vraiment pas crédible quand on connaît notre ex-pharmacien. Un gars qui sait se tenir en toutes circonstances. Franchement cela me grattouille. Faut pas pousser quand même !

Et pour enfoncer le clou, on nous en fait encore une troisième version. Il devient sur le tard un soupirant timide qui désire la diaphane Annabella et qui est prêt à se ranger pour elle. Une fois la belle revenue à ses premières amours, il ira jusqu’à se livrer à ses bourreaux, réalisant lui ainsi une sorte de suicide réussi. Il est juste tout content de ces quelques jours d’ivresse. M’enfin Jouvet, qu’est-ce qui t’arrive !

Je vous avais dit, qu’objectivement le scénario était un peu curieux.

Reste les belles scènes façon repas de famille ou les tromperies ordinaires. Cela se feuillette comme un beau livre d’images. Et tout cela respire grâce aux bons dialogues de Jeanson. Ces lignes de texte sont une sorte de proto-Audiard mais avec quelque phrases d’argot assumé.

Paulette Dubost trompe son benêt de mari Bernard Blier. Ils se séparent. Le bon gros finira littéralement aux pieds d’Arletty.

Les bienveillants hôteliers André Brunot et Jane Marken font des duos complices. Et la bonniche Raymone rend des petits services sexuels.

François Périer nous interprète une folle délicate. Cela ne lui va pas du tout.

Et donc malgré toutes les maladresses, c’est encore plaisant à regarder. D’où le 7/10, note obtenue de justesse quand même. Et assurément ce n’est pas le 10/10 qu’on voudrait nous faire avaler.

Ps : j’ai découvert après coup ce lien qui ne manque pas d’intérêt, en particulier car il cite des critiques de 1938 – https://www.cinechronicle.com/2018/03/memoires-cinema-hotel-du-nord-de-marcel-carne-1938-116489/

https://fr.wikipedia.org/wiki/H%C3%B4tel_du_Nord

Annabella
Arletty
Louis Jouvet
Jean-Pierre Aumont

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