Jan Masaryk, Histoire d’une trahison (2016) 7/10

(A Prominent Patient) (Czech: Masaryk)

Winston Churchill sur Munich : « Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre. »

Un non-historien, comme vous et moi, est-il en mesure de s’attaquer à un sujet si important et si complexe, que l’accord de Munich et le dépeçage de la Tchécoslovaquie ? En a-t-il le droit ? En a-t-il le devoir ?

Ce sont des questions fondamentales.

D’abord, en démocratie, il faut savoir que les décisions qui nous concernent, même de loin, sont la sommation des prises de conscience, de tout un chacun. Et il est très difficile pour un gouvernement d’aller à contre-courant du main-stream.

Or il existe tendance forte visant à ne pas trop vouloir nous impliquer dans quoi que ce soit. Surtout si la cause est lointaine.

C’est une sorte de pente naturelle qui accompagne nos systèmes. Tout ce qui peut aller dans le sens de l’inaction est favorisé.

C’est le cas de Munich bien évidemment. Mais les États-Unis ont eu eux aussi à lutter contre le pacifisme inertiel, afin d’entrer dans la WW2.

Mais quand nous détournons ainsi le regard, alors nous sommes tous responsables.

Mais ce qui est à l’échelle d’un peuple, l’est aussi pour chaque individu.

Le plus souvent nous préférons nous aussi attendre, quitte à nous prendre une énorme raclée, plutôt que d’affronter une toute petite baffe immédiate. Il y a quelque part en nous, un je ne sais quoi qui nous crie, attendez on ne sait jamais…

  • Ah, cette fameuse procrastination !
  • Pour nous aider à ne rien faire, on a de nombreux proverbes. Ils prêchent en faveur de l’attente et condamnent ce qu’ils nomment alors précipitation.

Parfois certaines consciences parviennent à réveiller l’ensemble d’une nation. Mais cela nécessite de solides arguments et une forte détermination. Plutôt que d’en appeler à la raison, il faut savoir déchaîner les passions. Sans elles, rien ne bouge. Avec elles, tout peut arriver, le meilleur comme le pire.

De tout temps, les dirigeants ont utilisé ces leviers émotionnels. Il suffit de se souvenir de ces mensonges sur les armes de destruction massive, associés à ce gigantesque ressentiment d’un pays qui avait subi le 11 septembre. Le peuple mis sous la pression vengeresse était mûr.

Et donc la démocratie est parfois piégée, entre l’inaction coupable et les manipulations d’opinion pour extorquer une action.

Quand il s’agit d’enjeux internationaux, la diplomatie cherche à rendre présentable ces options qui ne le sont guère.

Alors Munich ?

Il faut avoir en tête, que le fameux Munich, était une conférence habilement proposée par Hitler, tout à la fin d’un long processus. Il a réuni « chez lui » les grandes puissances européennes, pour qu’elles livrent la Tchécoslovaquie au Reich, en échange d’une « paix de 1000 ans », sans même que les Tchécoslovaques soient invités !


Cela faisait suite à un cheminement réfléchi, que l’on peut apparenter à un jeu d’échec, où les Allemands ont avancé savamment leurs pièces et profité de toutes les failles.

Il y a eu d’abord le réarmement discret, ensuite l’occupation de la Sarre, puis l’annexion de l’Autriche et enfin cette revendication des territoires sudètes.

Le Chancelier brandissait la ficelle du droit à l’autodétermination, dans des zones déjà gangrenées par l’idéologie pangermaniste et nazie. Il aurait eu proportionnellement plus d’adhérents NSDAP chez les Sudètes, qu’en Allemagne stricto sensu (plus du double en %) – Et les élections de 1938, donnent 97,32 % des voix au parti nazi de la région.

Le découpage de 1918 avait de toute façon créée des États bizarres.

Mais ce projet expansionniste, qui n’était au début qu’une petite opération chirurgicale, à la marge d’abord en Bohème, est vite devenu un projet de grand dépeçage. Cela allait bien au-delà d’une prétendue récupération de zones germaniques. Dans la dernière proposition nazie, il était même question de faire main basse sur les usines d’armement Škoda !

  • A noter que la Pologne et la Hongrie allaient prendre un petit morceau du gâteau aussi.

Sans doute que le tyran cherchait déjà vraiment la guerre, en proposant l’inacceptable. Mais cette paix « gagnante », n’était pas mal non plus.

La France et la Grande-Bretagne, mais aussi l’URSS, étaient liés à la Tchécoslovaquie par des traités protecteurs. Ils devaient intervenir en principe, en cas d’agression de ce petit pays. Dans cette affaire les Russes sont hors-jeu.

Mais en réalité, ces grands États Européens ont tout fait pour qu’il n’y ait pas de guerre les impliquant, tout en faisant semblant d’honorer leurs alliances.

Ils ont donc fait pression sur le gouvernement tchécoslovaque, allant jusqu’à un ultimatum. La France se permettant même ce reniement implicite des traités : « Si le gouvernement tchécoslovaque n’accepte pas immédiatement les propositions franco-britanniques et qu’une guerre en résulte, la responsabilité en incombera à la Tchécoslovaquie, et la France ne pourra lui venir en aide. »

Et en effet Beneš, malgré toute son opposition de principe, a fini par accepter le premier tracé a minima, en faveur des Allemands. Ils ont cédé aux pressions diplomatiques convergentes. Ils n’avaient sans doute guère le choix. Et Munich a tout laminé, imposant une annexion bien plus importante.

On connaît la suite, l’habile coup de poker avec le pacte germano-soviétique, l’invasion complète de la Tchécoslovaquie, celle de la Pologne, la drôle de guerre, les défaites…

Alors Masaryk ?

Il y en a deux dans cette histoire.

D’abord Tomáš Masaryk le premier président de la Tchécoslovaquie. Cet état qui est né en 1918 des décombres de l’Empire austro-hongrois.

Un personnage très respecté, aujourd’hui encore dans son pays. Lui est mort en 1935 et n’a pas assisté vraiment à toute cette partie de l’histoire.

Tomáš Masaryk avait pleine confiance dans celui qui lui succédera Edvard Beneš. Ce dernier aurait évidemment la lourde tâche d’assumer les décisions autour de Munich.

Et puis il y a le fils Jan Masaryk. C’est de lui surtout dont on parle dans le film.

Il était à ce moment Ambassadeur tchécoslovaque au Royaume-Uni. Il a donc joué un grand rôle.

Il a eu pourtant un parcours très chaotique. D’abord étudiant peu doué, il a tenté ensuite une carrière de musicien aux USA. Il était cocaïnomane, joueur invétéré, volage… Il a du séjourner dans des hôpitaux psychiatriques.

Mais au final, son père l’a propulsé dans la carrière diplomatique. Et bien qu’intransigeant, il n’a pas été si mauvais que cela. En tout cas, il semble avoir fait son possible.

Après Munich, il a démissionné et s’est réfugié aux USA. Et au début de la WW2, suite à l’intervention de Beneš, il a rejoint l’Angleterre, pour soutenir le moral des Tchécoslovaques martyrisés. Il faisait des interventions, de type Radio-Londres.

On s’est servi de son nom illustre.

Après guerre, il a même collaboré naïvement, au gouvernement de son pays, alors dominé par les communistes. Il est mort dans des circonstances obscures en 1948. Les communistes, voire les soviétiques, l’ont sans doute éliminé, craignant qu’il ne fuit à l’étranger.

Le film a surtout pour intérêt de montrer, au-delà des grands mouvements des nations impliquées, la petite marge de manœuvre laissée aux Tchécoslovaques mais aussi les soubresauts de certaines consciences, qui ont échoué à faire l’impossible.

Le pauvre Ambassadeur Jan Masaryk, malgré sa bonne volonté, et ses attaques peu diplomatiques, n’a pas été bien efficace pour inverser la tendance. Mais c’était bien entendu, un combat perdu d’avance.

Malgré les belles phrases de grandes démocraties donneuses de leçon, les grands mangeront-ils toujours les petits ?

A noter que la Tchécoslovaquie de 1945, n’a pas hésité une seconde à virer des millions de « Tchèques-Allemands », des territoires sudètes, en les envoyant en Allemagne. Et il y a même eu des exécutions sommaires et des viols de cette « vermine allemande », en réalité apatride. Cette « ethnicisation » des frontières de l’Europe a eu lieu un peu partout en Europe.

Le film a été largement récompensé par la critique tchèque lors du Czech Lion Awards, ce qui semble une preuve que le propos est globalement validé par ce peuple.

Autant que je puisse en juger, dans cette version francisée, Karel Roden me semble un bon interprète de Jan Masaryk.

Techniquement cependant, ce film assez conventionnel de 2 heures, montrent quelques faiblesses. En particulier il a cédé à un certain romantisme. Et la fugace apparition de Eva Herzigová en amante déchaînée, tient un peu du (beau) gadget.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jan_Masaryk,_histoire_d%27une_trahison


Julius Ševčík
Envoi
User Review
0 (0 votes)

Laisser un commentaire