John & Yoko : Above Us Only Sky (1971/2018) 8/10

J’ai déjà eu l’occasion de le dire plusieurs fois : un bon documentaire avec de vraies séquences, vaut mieux que l’immense majorité des biopics.

Ici la démonstration est éclatante. Ce document-vérité est basé en grande partie sur un filmage assez intime et profond, qui a eu lieu en petit comité, lors de la conception de l’album «Imagine» de 1971.

C’est d’autant plus redoutable, que les protagonistes ne jouent pas. Ils sont ce qu’ils sont. Ils ne veulent être, ni plus ni moins. Ce parti pris d’une sincérité naturelle, c’est à dire avec pas mal de spontanéité, est étrangement payant dans leur cas. Ils ont vraiment quelque chose à nous dire, et ce n’est pas ce qu’on croit.

La première leçon est que ces deux là, n’ont pas de messages ésotériques à nous délivrer. C’est très bien montré dans ce passage où ils rencontrent un jeune paumé chevelu, qui s’est présenté à leur porte. Celui-ci attend désespérément qu’ils lui donnent une clé. Mais John Lennon, un peu sur ses gardes, lui dit qu’il n’y a rien à attendre de tel. Que s’il fait des chansons c’est pour illustrer du concret, comme par exemple son amour pour Yoko. Il rajoute « avant j’ai été moi aussi dans un rêve, une illusion, dont je suis sorti à présent » – il parle de la période « Hare Krishna », qu’il conspue à présent – On sent qu’il voudrait délivrer le pauvre jeune homme perdu des ses démons, au moins un peu (*)

Souvenons-nous que John aura moins de chance avec un autre illuminé solitaire, devant son appartement du redoutable immeuble Dakota (lieu du tournage suggéré dans le diabolique Rosemary’s baby également)

Au décours des situations, on se rend compte, qu’au delà de certains partis pris pacifistes sans nuances (**), ce couple est étonnamment moderne et intelligent. Il est d’ailleurs dit « Lennon savait prendre les bonnes décisions très vite ». Et on peut le constater in vivo.

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Comme le terrain politique qui est abordé est brûlant, il a souvent pris soin de le déminer avec des généralités consensuelles et peu contraignantes, comme dans « Give Peace a Chance » ou « Imagine ».

Politiquement Lennon est un pacifiste invétéré… mais qui a le poing levé. Un geste démonstratif qui n’est pas anodin.

A force de vouloir défendre la cause des peuples, envers et contre tout, il a eu tendance à obliquer vers les idées de l’extrême gauche, inconsciemment en partie. Le choix d’un Vietnam libéré des USA, peut aussi se concevoir comme ayant pour contre partie l’apologie implicite du Viêt Minh / Viêt Cong. Jane Fonda, plus explicite, l’a appris à ses dépens.

Les prises de position du chanteur anglais pour l’IRA, ne sont pas innocentes non plus.

Mais ces choix ont parfois été encore plus déterminés, comme pour cette chanson Revolution, dont le titre est clair et net.

Pourtant, pour contrebalancer cette emprise croissante, il a souvent pris soin de démolir certaines idoles de l’époque, dont Mao.

Était-il finalement dans une sorte d’entre deux ?

Comment alors interpréter ce qu’il a déclaré à la mythique revue Rolling Stone, sur sa chanson Imagine : »C’est quasiment le manifeste du parti communiste ». C’est tout lui, cette provocation tempérée d’humour.

Autre point à éclaircir, je ne lui connais pas de prise de position antisoviétique dans la répression du printemps de Prague, dont il était alors contemporain. Les Praguois ne lui en ont pas voulu puisqu’à partir de 1980 ils ont sanctifié le mur Lennon (Lennonova zeď) à Malá Strana. Mais c’est révélateur d’un certain aveuglement de nos jeunes Européens d’alors, comme le fut le soutien à Khomeini future dictateur islamiste de l’Iran.

Le monde décidément est plus facile quand il est raconté en chanson. Ce qui montre bien les limites du genre.

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Au delà de ce qu’on doit au marketing, on ne se rend pas compte aujourd’hui du retentissement émotionnel considérable du morceau « Imagine », qui est au centre du documentaire. C’est devenu un hymne mondial de la jeunesse. Je l’ai entendu la première fois au Liban à sa sortie au début des années 70. Nos congénères de ce pays, déjà plus ou moins rentré en guerre civile, le brandissait comme un réel espoir, une sorte de recette magique, susceptible d’éloigner tous les nuages par sa seule force imprécatrice. Phil Spector, présent lors de son enregistrement était lui très conscient que ce tube allait rapporté des sommes considérables. Notre couple vertueux et milliardaire, et en quelque sorte compagnon de route des communistes et apparentés, savaient aussi où était leur intérêt financier. Il ne faut pas nier non plus cette dimension là.

Le côté technique de ce studio décentralisé, et presque improvisé, dans une simple maison, et la façon minutieuse dont Lennon dirige l’ensemble, sont montrées de manière très intéressante. C’est un peu l’équivalent du film de Clouzot sur Le Mystère Picasso de 1956. J’ai eu une sorte de déception en entendant la mélodie nue, a capela, de Lennon. Comme quoi la chanson est un tout.

La séance fut l’occasion de photos mémorables prises par David Bailey. Et cela est bien montré aussi.

L’imagerie populaire avait fait de Ono une briseuse de Beatles, mais là on comprend que l’exfiltration de Lennon correspondait à une nouvelle trajectoire artistique consentie et même désirée. Et Ono serait même à la base de la création d’Imagine… mais aussi de ce documentaire dans lequel elle a le beau rôle !

Elle est rusée notre Japonaise. Et son exposition « dans la tête » au musée d’art moderne de NY, est sans doute le happening le plus audacieux qu’on puisse inventer. Puisqu’il ne montre rien et nulle part. Et vous laisse donc imaginer ce que vous voulez.

  • (*) Cette situation de l’individu déboussolé qui attend une réponse, je l’ai connu avec un jeune camarade qui était dans une situation analogue. Lui, sans que nous étions rendu compte à l’époque, était en train de se faire submerger par une schizophrénie. Lors d’un concert avec le groupe mondialement célèbre Yes, il voulait qu’on aille directement à leur rencontre pour leur parler d’égal à égal. Il attendait un message qui venait de ce haut parleur lui aussi. C’était bizarre. Par la suite sa famille, paniquée par ses fureurs clastiques, nous avait appelé au secours. On a été bien en peine de trouver les bons mots et a fortiori la solution. On l’a pris un moment avec nous. Il passait des heures à voir couler l’eau dans la baignoire. On ne pouvait plus grand-chose pour lui, en tout cas à notre niveau. Triste fin.

https://www.imdb.com/title/tt8965432/

John Lennon Yoko Ono Julian Lennon George Harrison

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