La femme du boulanger (1938) 8.5/10 Raimu

C’est d’abord le destin d’un petit village provençal haut perché, mais pas trop, qui nous est exposé.

Tout le monde se chamaille. De vieilles rancunes y sont tenaces, sans que l’on ne sache plus très bien de quoi il s’agit. On ne se parle plus, souvent depuis plusieurs générations, et c’est comme cela.

Le caractère de chacun est bien affirmé. Le jeune curé un brin sentencieux, le vieux coquin aristocrate de maire, l’instituteur athée intelligent, forment un trépied solide sur lequel est bâti l’équilibre social de la petite communauté. Chacun à sa manière, a ses défauts, mais est respecté.

Les débats entre ces trois là peuvent revêtir un caractère philosophique. Chacun défendant sa « paroisse » et ne cédant pas un pouce. Bien que la morale de l’histoire montre qu’il peut y avoir quelques ponts.

– Le Maire-Marquis incarné par Charpin est un vieux libertin qui connaît la vie. Il entretient plusieurs maîtresses qu’il présente comme ses nièces, mais personne n’est dupe. Cela se passe dans sa ferme, castellisé par sa présence, selon ses propres mots. Ce qui ne manque pas de choquer le jeune prélat, bien qu’il soit prêt à des compromis contre la réparation du toit de l’église. Ils auront une belle discussion sur le sens de l’amour et de la vie.

– Ce curé est droit dans ses bottes cléricales, et peu au fait des passions, mais son empathie pour les habitants est réelle. Il aidera à la solution finale. Il est apprécié par ses ouailles comme par sa hiérarchie. Il lui manque juste un peu de bouteille. Ça viendra.

– L’instituteur se frottera à lui sur des sujets glissants comme le libre-arbitre, Jeanne d’Arc qui « aurait » entendu des voix, la part animal dans l’homme. Ces discussions d’assez haut niveau, ne manquent pas de sel. On les croirait empruntées soit à un chapitre de Bouvard et Pécuchet (1881), soit à des passages à venir de la rivalité Peppone Don Camillo (1948 pour le livre – 1952 pour le film).

* * *

L’ambiance est douloureuse depuis que l’ancien boulanger s’est pendu. Ce n’est pas de la commisération, simplement il faut en faire des kilomètres désormais pour trouver son pain.

L’arrivée du vieux Raimu est vécue comme un petit miracle. On le choie et on le surveille un peu quand même. Sera-t-il à la hauteur? Et pourquoi est-il venu dans cette modeste bourgade ? Sa très jeune et jolie femme dénote. Elle est incarnée par Ginette Leclerc.

Ce couple semble mal assorti. Autant l’ancien est communicant et affable, autant la fille semble ailleurs. Mais sa beauté emballe.

La première fournée est de bonne qualité, les voilà rassurés.

Pourtant un immense grain de sable vient se glisser là. Un beau et robuste berger piémontais a été envoyé par le Marquis pour une livraison de 30 kilos de pain. Et là, c’est une tornade d’émotion entre lui et la belle. Un coup de foudre comme il n’y en a guère. Il lui demande de le rejoindre à 17h. Ils partiront ensemble laissant tout derrière eux, et pour toujours. Elle y va, elle le suit. Ils passeront leur « lune de miel » à la belle étoile sur une île pas loin.

Raimu est totalement désarçonné. D’abord il pense que sa femme n’est pas partie, qu’elle est quelque part dans le village. Puis il échafaude une théorie comme quoi elle serait partie chez sa mère. Peine perdue, on a vu les deux partir sur le même cheval.

Il faudra un bon moment au boulanger pour se faire une raison. Le monde s’écroule, il est dévasté, anéanti et ne croit plus à rien. Il ne veut plus faire de pain. Plus de raison de travailler alors que sa seule motivation était cette fille.

Lui qui ne boit pas car cela lui fait tourner la tête, se saoule au bistrot avec un litre de pastis. Le spectacle est à la fois désastreux et grandiose. Plus moyen de le ramener à la raison, ne serait-ce que pour le mettre au lit. Et il en débite des arguments ! C’est une des rares scènes de soûlographie de cinéma qui soit à la fois autant crédible et autant signifiante. Du grand art.

Comme le dit à sa manière Charpin au curé, cette descente aux enfers de Raimu ce n’est pas une scène obscène, mais au contraire l’expression d’une profonde humanité. Ce n’est pas de l’amour théorique mais quelque chose qui a à voir avec notre chair. Et cette amour n’est pas une maladie dont on doit venir à bout.

Un nouveau désastre s’est abattu sur le village. Plus de pain !

Il faut faire quelque chose. Sous les ordres militaires du Marquis, les hommes vont faire des battues pour retrouver la pécheresse. La femme adultère ne peut pas être loin. Ils vont quadriller les environs par petits groupes de 2.

Mais le terrain est vaste et les espoirs de la retrouver sont maigres. Le retour des binômes s’accompagnent de déceptions et de fausses joies.

Cependant un pauvre pécheur les a vu. Mais le gars n’a plus toute sa tête depuis qu’il s’est pris une boule de pétanque sur le crâne. Il ne faut surtout pas l’interrompre sinon s’en est fini. Il se lance dans un récit interminable qui démarre à ce qu’il a fait aux aurores, alors qu’il les a vu bien plus tard. La situation est intenable et Raimu sort de ses gonds. Mais grâce à ce sursaut, on sait désormais où se cachent les amants. Une belle tranche de suspense.

Un duo improbable formé par l’instituteur et le curé, va partir à leur rencontre. C’est l’instituteur qui est chargé de remettre la femme dans le droit chemin. L’instituteur doit le porter pour franchir les pièges de la rivière.

Le Piémontais coupable est rustre. Il prend peur. Il est persuadé que le curé va lui jeter un sort pour le punir. Il s’enfuit à la nage.

La fille reste seule et n’a d’autres solutions que de rentrer au bercail. Le curé lui fait le récit du pardon de la femme adultère. Elle est émue. Elle pose quand même une condition. Le retour doit se faire la nuit sans que les villageois puissent la voir.

Elle revient comme la Sainte Vierge sur son âne. Il y a quelque chose de fort et de biblique.

Raimu a préparé un pain en forme de coeur. Il est ému. Il feint de croire devant elle qu’elle était chez sa mère. Il se pose en coupable, il a bu en son absence…

Puis vient la scène fameuse du retour de la chatte. Il adresse tous ses reproches et fait part de tous ses tourments au félin qui a délaissé son Pompon pour un chat de gouttière : « Regarde, la voilà la Pomponnette.. Garce, salope, ordure…  ».

Mais on sent à travers ce mémorable monologue qu’il lui pardonne infiniment son faux-pas, somme toute bien « naturel » (*). Il se rend sans doute compte qu’il doit arrêter de la prendre pour une déesse marmoréenne, pour mieux considérer qu’elle est un être de désirs. Le pourra-t-il vraiment ? – Ginette Leclerc qui n’a pas le beau rôle jusque là, s’en sort très bien avec ses pleurs et ses quelques réparties.

Les deux rallument le feu du fournil, dans une scène finale également de force biblique. Le spectateur est en larmes.

Grâce à une magnifique partition, et un des plus grands talents de l’écran de tous les temps, Raimu a atteint là un des plus hauts sommets du cinéma.

On pourrait presque dire qu’il n’y a que lui, tant il est nuancé et éblouissant. Mais tous les acteurs marchent à leur manière dans cette belle œuvre que l’on doit au tandem Giono-Pagnol. Et dans ce bel ensemble, qui fonctionne à merveille, chacun a sa place. Des moments de grâce pareils, qui vous font sentir un peu meilleur et plus confiant dans l’espèce, il y en a peu.

Le public a marché à fond. Même Spielberg a pris une claque mémorable en visionnant ce film… en VO ! Seuls quelques critiques d’ultra-gauche de l’époque (1936 n’est pas loin) ont été chatouillés qu’on ait montré de l’indulgence pour le féodalisme du Marquis. Ils n’ont sans doute pas vu qu’il tenait ses réunions au « cercle républicain ».

  • (*) Le boulanger : Ah ! Te voilà, toi ? Regarde, la voilà la pomponnette… Garce, salope, ordure, c’est maintenant, que tu reviens ? Et le pauvre pompon, dis, qui s’est fait un mauvais sang d’encre ! Il tournait, il virait, il cherchait dans tous les coins… Plus malheureux qu’une pierre, il était… Et elle, pendant ce temps-là avec ses chats de gouttières… Des inconnus, des bons à rien… Des passants du clair de lune. Qu’est-ce qu’ils avaient, dis, de plus que lui ?
  • Sa femme : Rien.
  • Le boulanger : Toi tu dis « rien. » Mais elle, si elle savait parler, ou si elle n’avait pas honte – ou pas pitié du vieux Pompon – elle me dirait : « ils étaient plus beaux. » Et qu’est-ce que ça veut dire, beau ? Et la tendresse alors, qu’est-ce que tu en fais ? Dis, tes ministres de gouttières, est-ce qu’ils se réveillaient, la nuit, pour te regarder dormir ? (La chatte, tout à coup, s’en va tout droit vers une assiette de lait qui était sur le rebord du four, et lape tranquillement.) Voilà. Elle a vu l’assiette de lait, l’assiette du pauvre Pompon. Dis, c’est pour ça que tu reviens ? Tu as eu faim et tu as eu froid ?… Va, bois-lui son lait, ça lui fait plaisir… Dis, est-ce que tu repartiras encore ?
  • Sa femme : Elle ne repartira plus…
  • Le boulanger : Parce que, si tu as envie de repartir, il vaudrait mieux repartir tout de suite, ça serait sûrement moins cruel…
  • Sa femme : Non, elle ne repartira plus… Plus jamais…

https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Femme_du_boulanger

Raimu
Ginette Leclerc

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