La ferme du pendu (1945) 8/10

Voilà un drame pastoral, âpre et poignant, qui se déroule dans le monde d’avant.

C’est à dire en toute discrétion et dans l’esprit de cette paysannerie millénaire. Ici on n’est pas encore tout à fait entré dans la modernité donc on se doit de respecter les codes anciens. Il n’est pas question de remettre en cause ces lois non écrites, qui permettent à leur manière, un semblant de vie commune. Tout cela vient de si loin !

Bien sûr, cette paysannerie parle aussi de rendement et de concurrence. Bien sûr, on scrute le voisin et on ne s’empêche pas de dire du mal des autres. Les passions humaines sont bien là.

Mais le rythme ancien est encore dicté par le cycle solaire. On ne sait pas encore comment y échapper, au moins un peu.

Dans cette histoire bien construite et fort plausible, on est très loin de ce rousseauisme de pacotille qui encombre habituellement les récits nostalgiques. Ce n’est pas non plus la romance télévisuelle réductrice du type l’amour est dans le pré. Et bien évidemment, il est hors de question de comparer ce produit pur, avec ces comptines édulcorées par les mièvres a priori de l’écologisme de salon et la vision Bambi (1942) de la nature.

Le scénario est en tout point, précis et rigoureux. Une telle justesse, dans la peinture de ce milieu paysan, tient de l’ethnologie. Ce qui n’empêche pas une forte personnalisation du récit, grâce à la profondeur psychologique des portraits. Et ceci d’autant plus que le film est servi par des acteurs extraordinaires.

Et pour couronner le tout, le réalisateur nous procure un récit puissant, rythmé et de belle qualité visuelle. C’est captivant et intelligent.

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Dréville nous relate l’histoire mouvementée d’une génération d’une famille paysanne traditionnelle. Grâce aux efforts de ces nombreux aïeux qui l’ont précédés, d’âge en âge, elle détient une propriété agrandie et des terres enviables. Et le travail ne manque pas pour ces bûcheurs.

Mais quand leur père va mourir, cette famille va s’orienter vers un choix décisif qui va la mener à une impasse.

A la succession du patriarche, l’aîné autoritaire prend les commandes. Il parvient à enfermer ses deux frères et sa sœur dans l’indivision. La tradition familiale est ainsi. Il faut à tout prix éviter le démembrement.

Et pourtant, comme le confirme le notaire, ce système autoritaire et inégalitaire est périmé. En principe, la succession devrait mener au partage entre les 4 héritiers.

Le grand frère dominateur est admirablement interprété par l’illustre Charles Vanel. Dans ce long métrage, il est totalement polarisé par ce qu’il estime sa mission et qui consiste à augmenter, encore et encore, le patrimoine commun, malgré toutes les difficultés. C’est une obsession. Elle ne souffre aucune exception. Il refusera par principe de vendre le moindre lopin, fut-il mal situé et peu pratique. Et ce quel qu’en soit le prix proposé.

Il arrive à interdire aux membres de la fratrie de se marier. Lui même se conduit en chaste moine. Il sait imposer sa volonté avec habileté.

  • Le jeu de ce grand acteur consiste à rester dans les limites étroites d’un homme simple et peu éduqué, tout en utilisant la totalité de la palette du langage corporel d’un être avant tout « physique », et les rares petites phrases bien senties d’un taiseux madré. Et comme le drame est en soi intense, le moindre froncement de cils du vieux, ou un sourire équivoque, prennent des dimensions expressives incroyables. Du grand art !
  • Ici il n’a que 53 ans, mais grâce à sa patine, il arrive à en paraître beaucoup plus, quand c’est nécessaire. Ce comédien, qui nous a quitté à 96 ans, a fait du cinéma pendant plus de 75 ans ! Prix d’interprétation masculine à Cannes pour l’incomparable Le Salaire de la peur de Henri-Georges Clouzot.

La sœur est la première à s’échapper à son emprise (Arlette Merry). Un gabelou la séduit. Elle est consentante et même demandeuse. Elle s’éloigne avec lui, vers un horizon plus citadin. Le couple envisage de tenir un bar. Elle donne naissance à un garçon. Elle est considérée comme une traîtresse et est donc rejetée par les autres.

Elle abattait un important boulot, comme tenir la maison et s’occuper des bêtes. Toutes ces fonctions accaparantes, quand les hommes sont eux aux champs. Son départ crée un vide. Ce qui amène le clan à recruter une servante.

Cette employée corvéable à merci, fait son maximum malgré sa frêle constitution. Elle tape dans l’œil du frère le plus jeune et le plus romantique, mais est violée sauvagement par le cadet. Avec pour conséquence un bébé à venir. L’aîné fera tout pour s’en débarrasser, de la mère comme de sa progéniture.

Le cadet, bien interprété par Alfred Adam, est donc un vil séducteur. Le mariage ne l’intéresse pas. Ce qui compte pour lui se sont ces aventures avec les belles du coin. Celles qui en ont le temps, pendant que leur mari trime.

Il est débordé par une libido tenace. Il a rendu cocu pas mal de villageois. Une importante rancœur en découle. On l’attend au tournant.

Un jour il est piégé et battu par une meute d’époux bafoués. La correction est tellement forte qu’elle le rend partiellement infirme. Désormais, il se déplacera avec une béquille. Et c’est définitif.

Le joyeux cocufiage et la superbe qui en découle, c’est terminé pour lui. Il a littéralement perdu sa principale raison de vivre. Pour compenser, il aurait voulu se rabattre sur l’éducation du fils illégitime à naître.

Mais c’est sans compter avec la tyrannie du chef de famille. Lequel n’hésite pas à trafiquer une échelle, pour que la servante enceinte tombe de haut et perde leur enfant. C’en est trop, il se pend.

Il ne reste plus comme aide virile, que le benjamin, incarné par l’ultra doux Guy Decomble. C’est le plus effacé de tous et le plus malléable. Il finit quand même par se rebeller. Une explication lui permet de déballer ce qu’il a sur le coeur. Il n’a pas peur de dire en face à l’aîné que c’est à cause de son intransigeance et ses manigances, que sont survenus tous ces drames familiaux. Il rajoute que tout cela est vain, puisque ce chef autoproclamé n’a même pas de descendance.

Professionnellement, ce jeune est doué pour la mécanique et sentimentalement il apprécie cette servante martyrisée et du même caractère que lui. Ils s’enfuient donc ensemble. Ce désormais rebelle va développer un projet de garage.

La sœur revient dans l’histoire. Des années ont passé. Elle s’est séparée de son douanier. A présent elle demande, par notaire interposé, une aide à son grand frère, sans toutefois exiger toute sa part.

Elle est consciente du principe de ne pas mettre en péril l’intégrité de la ferme familiale. Ce qui amène l’aîné à la considérer avec plus de respect.

Et puis son petit fils pourrait être une solution pour la continuité patrimoniale. Le vieux va tenter de ruser une fois de plus. Il demande à sa sœur de venir, avec son adolescent, l’histoire de l’aider financièrement. Il tente de retenir le gamin, qui se plaît beaucoup à la ferme.

Vous connaîtrez la suite en regardant le film.

A noter que l’auteur ne juge pas vraiment ses personnages. Chacun a sa logique. Il ne fait que montrer les rouages. Un excellent travail.

La Vendée, où s’est déroulé le tournage, a par contre fait du foin. Elle n’a pas apprécié l’image un brin sauvage et sexuée que renvoie le film. La critique venait en particulier de milieux catholiques intransigeants. Mais leur combat était perdu, puisque le film assez intemporel en soi, était lui entré dans la modernité, et par la grande porte.

En 1945, la Révolution Nationale, la terre qui ne ment pas, la collusion du pétainisme et d’une grande partie du clergé, tout cela était à remiser de l’autre côté de la porte.

https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Ferme_du_pendu

Charles Vanel
Alfred Adam
Claudine Dupuis

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