La grande famine de Mao (2011) 8/10

+ la bonne discussion DébatDoc sur LCP(2021) menée par Jean-Pierre Gratien avec Pierre Haski, Chloé Froissart, Jean-Philippe Béja.

Un documentaire bouleversant sur le martyr d’un peuple et qui en dit long sur l’aveuglement des élites.

Mao a été indiscutablement le libérateur du peuple chinois et l’artisan d’un état indépendant. C’était au début.


Mais il a été également un guide aveuglé et cruel qui ne reculait devant rien pour asseoir son pouvoir personnel et son idéologie simpliste et mortifère. N’en déplaise à nos maoïstes occidentaux.

On a fait un sort à Hitler et à Staline, mais Mao, un autre assassin de masse, a été curieusement épargné. Il faut dire que l’état chinois y met du sien, dans cette entreprise révisionniste.

Le parti communiste actuel PCC a encore besoin de l’image du Grand Timonier, grâce auquel il s’inscrit dans une continuité, donc une légitimité. Il y a quelques décennies, on a tenté un compromis, face aux fautes qui apparaissaient de plus en plus criantes.

On a décrété qu’il avait été bon à 70 % et discutable à 30 %. On a rejeté la faute sur la bande des 4, selon la vieille lune que le gourou aurait été mal conseillé et/ou mal obéi, mais qu’au fond ce dictateur-philosophe et prophète avait forcément raison.

Certains comparent le monarque actuel Xi Jinping à Mao.

Il est dur et tranchant et n’admet aucune contestation. Il exalte aussi le sentiment national en s’appuyant sur une réécriture de l’histoire. Il a la mainmise sur tous les canaux d’information. Il a repris en main le Parti. Il a modifié la Constitution pour s’assurer de la possibilité d’un nombre illimité de mandats présidentiels. Il a inscrit son nom à jamais dans la doctrine du PCC et dans la Constitution.

Mais d’autres pensent qu’il est plutôt un nouveau Staline.

Pour argumenter cette thèse, il faut signaler que Xi Jinping dirige par le haut, comme l’a fait le Géorgien, alors que Mao s’appuyait sur les masses et se permettait au contraire de tenter d’éradiquer les élites, comme le prouve précisément sa Révolution Culturelle.

Factuellement, les lubies de Mao auraient coûté une centaine de millions de morts. Mais on ne sait pas les compter exactement car les archives sont interdites et qu’on a pris soin de masquer ces vérités comptables.

La seule grande famine aurait détruit entre quinze et cinquante millions de vies. Mazette !

Comme cela est-il possible ?

La collectivisation forcée et jusqu’au-boutiste visait à une disparition du néfaste individu au profit d’un groupe malléable et corvéable à merci. On a supprimé tout ce qui pouvait servir un comportement particulier, dont les ustensiles de cuisine ! Les paysans n’ayant plus les moyens de faire eux-mêmes leur pitance, étaient à la merci d’un collectif alimentaire centralisé.

Les dirigeants des cantines pouvait fermer la vanne pour le moindre désaccord politique ou par convenance personnelle. Ils ne se sont pas gênés. Ils se sont servis largement en premier, créant déjà un sérieux déséquilibre dans cette situation pénurique.

Comme les relais supérieurs leur réclamaient de bons chiffres, ils les ont flatté en produisant des statistiques toujours croissantes et de plus en plus improbables. Mais comme la contribution nationale était en rapport avec ces faux chiffres de la production, ils ont été pris au piège. La quote-part destinée à l’état était déjà supérieure à ce que les ruraux délivraient vraiment.

Et puis ce travail collectif démobilisateur avec des méthodes inadaptées étaient d’un rendement très faible. La famine mortelle était inévitable. Et tout le monde mentait.

Les réserves de blé existaient et auraient pu solutionner une partie du problème. Mais Mao a préféré rembourser en nature l’Union Soviétique à laquelle il avait acheté des usines clefs en main.

On peut citer aussi cette idée ubuesque du führer oriental, de fours communaux improvisés, destinés à fabriquer de l’acier. Une totale inefficacité et une perte d’énergie considérable. Ce n’était vraiment pas le moment. On pourrait rajouter à ces folies, l’éradication des moineaux qui a mené à un développement incontrôlable des insectes nuisibles. Encore une de ses « idées ».

Le petite fenêtre de possible observation historique s’est refermée. Il est à nouveau interdit de parler de cette période particulièrement sombre. C’est sorti des livres d’histoire. Aucun élément ne permet d’honorer ces défunts, pas de stèles, pas de commémorations, pas de musées ou autres.

Mais des livres se passent sous le manteau. Comme les morts sont innombrables, de nombreuses familles ont gardé des traces et pourraient témoigner. Certains l’ont fait.

Bien sûr, on peut toujours douter de l’impartialité de ces travaux de non-historiens. Mais les grandes lignes restent valables. Et surtout les mécanismes de falsification mémorielle sont constants et méritent qu’on s’y arrête.

Déjà pour souligner les aveuglements inquiétants d’une certaine partie de l’Occident. L’illusion communiste avait été mise à mal par le stalinisme. L’URSS avait fait une sorte de mea culpa tout en préservant son système politique directif. Des intellectuels de gauche cherchaient une parade, en voulant se débarrasser du modèle soviétique écorné.

Le nouveau venu affichait un visage jovial et c’était même permis de rédiger des pensées dans son petit livre rouge. De quoi en faire un monarque éclairé à l’ancienne. Ils se sont précipités là dedans, sans prendre aucune précaution. Il y avait sans doute urgence à ré-insuffler la foi à ceux qui doutaient à présent de la validité de cette doctrine para-chrétienne, issue du marxisme-léninisme.

D’autres y voyaient une manière symbolique de contrer le bloc soviétique.

Et puis on a refait à nos « intellectuels » le coup de la visite édifiante dans cet immense pays, l’histoire de se rendre compte de ses propres yeux des « bienfaits » du système. Ce n’était pas la première fois, tous les totalitarisme ont utilisé ce piège/mascarade. Ils auraient du retenir les leçons de l’histoire.

Simone de Beauvoir est tombée dans le panneau. Mais cela ne nous étonne pas de cette écrivaine largement surévaluée et somme toute simpliste. Elle a fait un livre dithyrambique sur sa visite. Le paradis sur terre existait. Pourtant elle n’a vu que quelques façades sans rien derrière, construites à la hâte. C’est juste ce qu’on a bien voulu lui montré dans son parcours balisé où il était impossible de faire un pas de côté. Les imbéciles dans l’empire du milieu regardent le doigt au lieu d’observer la lune, dit-on là bas.

Mitterrand a été totalement abusé et abuseur lui aussi. Suite à son voyage, alors que la Chine était en plein marasme, en plein délire révolutionnaire, il s’est permis de dire et même d’insister, qu’il n’y avait absolument pas de famine là bas. On connaît notre Machiavel, il avait sans doute ses raisons de mentir autant. A moins qu’il n’ait été juste bête et suiviste sur ce coup.

Pourtant la situation était tellement grave qu’on en était au cannibalisme. Vous vous rendez compte ?

A droite on a largement déconné aussi (pas d’autres mots). L’emprise de la pensée de la gauche extrême avait laissé des traces, jusqu’au centre droit. Giscard d’Estaing s’est permis cette épitaphe : « Avec Mao Tsé Toung s’éteint un phare de la pensée mondiale » – Un phare qui éblouit les lapins et permet de mieux les attraper, à ce que je vois.

Le ministre Alain Peyrefitte (*) accompagné de parlementaires (dont Papon !) est revenu en Chine pour y faire des courbettes. C’était un peu après l’infâme Révolution culturelle qui a purgé le pays de brillants intellectuels, juste pour permettre au dictateur de reprendre la main, après la faillite du Grand Bond en Avant. Pas très glorieux et empathique tout cela.

Le Jean-Pierre Raffarin de l’époque n’a pas fait mieux.

Il y avait certes certaines réserves mais dans l’ensemble la Chine d’alors n’était pas mal vue.

Et nous mêmes étions fiers d’arborer des cols Mao. La sinophilie était à la mode.

Je me souviens que dans ma famille pourtant bourgeoise, on était abonné à une feuille de choux franco-chinoise qui exaltait les « progrès » de là-bas et aidait à apprendre le chinois.

Même Dutronc y allait de son couplet : « 700 millions de Chinois et moi, et moi et moi » (1966).

La pression intellectuelle des maoïstes en France a laissé des traces. D’ailleurs certains des membres de la Gauche Prolétarienne se sont hissés aux commandes. Preuve qu’on oublie ou qu’on pardonne tout. Bienheureux les patients car tôt ou tard on aura oublié.

Le groupuscule a été dirigé par le « philosophe » Benny Lévy, souvent cité par Alain Finkielkraut et et par l’Alain Geismar des barricades de 68. Parmi ses militants, certains sont devenus célèbres : par exemple Serge July et Gérard Miller qui sévissent encore dans les médias. Il y a eu aussi André Glucksmann… Il y a des rapprochements à faire aussi avec Daniel Cohn-Bendit. Il y a eu des sympathies certaines pour Althusser, Sartre, Foucault et Lacan, autant d’idéologues forcenés, qui sont encore appréciés de nos jours et dont la radicalité et/ou l’obscurantisme a fait pourtant bien des dégâts.

Ce documentaire et le débat/doc qui suit nous donnent une bonne leçon : l’assise du pouvoir quel qu’il soit dépend de la manière dont il verrouille l’histoire. Nous qui avons encore une certaine liberté dans ce domaine ferions bien d’en profiter. Ceci nous donne des responsabilités. On pourrait parle d’un devoir de mémoire.

(*) https://www.lemonde.fr/festival/article/2015/07/24/alain-peyrefitte-l-ami-eclaire-de-pekin_4697352_4415198.html

https://fr.wikipedia.org/wiki/Grande_famine_en_Chine

https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-1ere-partie/la-grande-famine-sous-mao

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