La rose de Tirana (2015) 6/10

Il ne manque pas d’air notre Frédéric Mitterrand, à vouloir nous faire aimer de force les rois et les reines de pacotille, à nous les républicains largement bicentenaires. Il est certes lui-même le neveu d’un monarque de gauche, au passé politique assez tourmenté, François Mitterrand. Cela a un certain parfum dynastique.

Mais quand même, il n’est pas bête et il sait qu’on a eu raison de se débarrasser des privilèges à la naissance. La cause est entendue. Mais sans doute que pour lui les vieilles monarchies d’avant guerre, ont quelque chose de folklorique dans le sens touristique du terme et méritent donc le détour. Place à l’image et à notre guide bleu-vert.

De nombreux tintinologues n’ont pas manqué de rapprocher Muskar XII, roi de Syldaviedans l’album Le Sceptre d’Ottokar (1938) et le souverain Zog Ier (renversé en 1939) et qui est au centre de notre histoire. Même tête, même moustache et surtout pas mal de conflits ourdis de l’étranger et visant à le renverser. Le même environnement (voir les habits, les couvre-chefs) oriente inévitablement le regard vers l’Albanie et/ou le Kosovo. Mais bien entendu il s’agit plus globalement d’un melting-pot des nations avalées par tous les dictatures fascistes de l’époque.

Le dessinateur belge s’est toujours donné du mal pour reproduire fidèlement des lieux réels (*) et là c’est du balkanique criant, ligne claire comprise. On n’est vraiment pas loin des lieux concernés.

Je rajoute que nous gamins, on ne voyait rien de mal non plus dans le récit d’Hergé. Alors on peut pardonner un certain embellissement poétique à la F. Mitterrand. La Castafiore était plus tyrannique qu’un despote.

Au delà de la légende médiatique à la Point de Vue + Images du Monde, la nouvelle reine d’Albanie (1938), venue de l’Est, n’est-elle pas plutôt une simple opportuniste qui passait très sciemment par là.

  • Désargentée, la comtesse a sauté sur la dernière tête couronnée encore célibataire, dont aucune cour sérieuse ne voulait en Europe. Lui la trouvait plus pimpante que les paysannes mal dégrossies du cru ou des danseuses nues qu’il sortait de leur bordel, ou des Folies Bergère ce qui a l’époque était à peu près la même chose (Tania Visirova).
  • Pour faire passer la pilule la belle promise Hongroise est transfigurée par notre animateur, qui s’empresse de reprendre le slogan kitsch de la rose de Tirana. Mais attention elle n’est pas rose du tout, en fait il faut lire le titre de l’époque en entier : la rose blanche de Tirana.
  • Elle est mignonne, mais cela n’en fait qu’une sorte de pin-up à épingler au mur d’une chambre d’ado. Côté historique c’est zéro. Son rôle le plus essentiel est d’avoir contribué à l’essor de la presse people. Paris match en a fait sa couverture.
  • Visiblement la société du spectacle d’alors n’avait pas grand-chose à se mettre sous la dent et celle de maintenant… pas mieux. Alors notre Frédo se contente de fouiller dans les vieux caveaux.
  • Pour Zog devenu souverain fantoche (et le docu n’insiste pas assez là dessus), l’exposition mondiale de la mi-Hongroise mi-Américaine Miss Géraldine Apponyi était une belle façon de redorer son blason. Et la campagne publicitaire internationale y est allée bon train. Ce qui n’était pas si bête dans le fond. En tout cas c’était la seule façon d’attirer l’attention sur un petit pays désuni et inconnu qui était en train de se faire dévorer par l’Italie fasciste. Mais la cause était perdue.
  • Le couple était photogénique lors du mariage en 1938. Mais les vingt ans de différence ont fini par se voir nettement dans les derniers moments d’exil en France.

Une autre « actrice » a su jouer la partition princière, mais Grace Kelly était vraiment du métier. La vraie noblesse s’est empressée de l’imiter.

  • Il y en a eu d’autres bien plus discutables encore, comme Eva Perón, la femme du populiste d’Argentine et dont on a voulu faire une sainte madone, pour mieux servir la politique. Une farce encore plus sinistre a été jouée par la femme inculte de Ceaușescu à qui pourtant des universités renommées n’ont pas hésité à délivrer des doctorats honoris causa. Il n’y a que les Eva Braun et les Clara Petacci dans cette collection de donzelles aux services de causes troubles qui n’ont pas eu droit à toute la lumière. Et leur mort grotesque n’en a pas fait des martyres.

Et puis que penser de ce Zog albanais, disciple d’un Kemal Atatürk et qui se permet pourtant, au premier virage, de s’autoproclamer roi ! De quoi décevoir le grand inspiré ottoman de la Révolution française et qui a été l’habile forgeron d’une république laïque de Turquie. Un personnage qui manque à son pays assurément aujourd’hui. Alors que le pauvre Zog Ier d’Albanie est lui retombé dans l’oubli pour les plus indulgents et dans la moquerie pour tous les autres, sauf Frédo.

  • Ce chroniqueur semble nourrir ce fantasme royaliste, que seul un roi serait en mesure d’assurer la stabilité, du fait de sa permanence et d’une prétendue neutralité. C’est vite oublier que ces parasites peuvent être d’inamovibles crétins finis et/ou des marionnettes au service du vrai pouvoir (cf le cas de l’ami/ennemi de Zog, Victor-Emmanuel III en Italie fasciste)
  • Si on veut vraiment un pôle fixe emblématique et une parfaite continuité dans la neutralité, il vaut mieux désigner sa Tour Eiffel comme représentant plutôt qu’une baudruche pleine de suffisance et à la durée de vie limitée.
  • Et merde pour la reine d’Angleterre ! (mais aussi au Roy de France !)

Le reportage a quand même du bon en ce sens qu’ils nous montrent d’intéressantes archives et qu’il trace des perspectives. Mais comme il ne se résout pas franchement à critiquer honnêtement le rôle de ces personnages, en tout cas autant qu’il les encense, il n’y a rien de sérieusement contradictoire là dedans. C’est une romance de plus.

Ce couple de saints a quand même quitté le bateau Albanie alors qu’il menaçait de sombrer avec tous ses passagers, sous les attaques de Mussolini. Un capitaine n’a pas le droit de faire cela. Et comme cela ne suffisait pas, les tourtereaux ont embarqué les lingots d’or de la cargaison. De quoi vivre l’exil confortablement. Surtout quand on se trimbale encore avec une cour de 115 flagorneurs.

Ce manque d’humilité dans l’échec n’apparaît pas vraiment dans le rapport du neveu Mitterrand.

On retrouve dans cette virée Varennes-like, le côté puant de tous les Louis XVI en déconfiture.

Frédéric en parle un peu et assez mezzo voce, cela ne colle pas trop avec ce qui pourrait attendrir les midinettes.

Et cela ne résiste guère face aux nécessités d’un final en larmoiement généralisé en faveur de ces têtes couronnées, qui souffriraient de leur exil doré, à 24 carats. Selon ce storytelling, on doit immanquablement s’apitoyer sur leur sort. L’émotion prime, c’est du direct (on nous fait le coup avec leurs descendants bien vivants) ! Les pauvres, c’est tout juste si on les plaint pas d’avoir été spolié d’un royaume et de ses ressources ! Il va falloir qu’on se cotise pour rembourser ceux qui se sont auto attribués le pays tout entier. Beau tour de passe-passe !

  • J’ai eu la chance dans ma vie de connaître une très séduisante albano-kosovare – Un double pays musulman où on ne rigole pas avec la moralité. Une femme qui fait un écart, surtout avec un mécréant, y est très menacée. Nous n’en sommes pas morts mais j’ai le sentiment qu’il s’en est fallu de peu. Je vois encore une incroyable inquiétude dans ses jolies yeux, quand on était à découvert. Bien qu’en France, elle avait déjà été mise à l’isolement dans le passé par sa famille. Je l’appelais Nukedi car elle me répondait souvent « je ne sais pas ». Et je la salue ici pour son courage. Maintenant il y a prescription.
  • Si je parle de cela, c’est pour montrer que la situation dans ces pays n’a pas changé. Zog n’a absolument pas été un modernisateur. Pour qu’il l’ait été, il aurait fallu plus de talent, plus de force, plus de conviction, plus d’honnêteté… et bien entendu plus de temps et moins de Mussolini.
  • Le fugace Zog en bon opportuniste n’a rien changé du tout. N’est pas Atatürk qui veut.

(*) ayant eu la chance de pas mal voyager, j’ai pu constater la concordance parfaite de nombreux lieux avec leur rendu dans les Tintin.

http://www.tv5monde.com/programmes/fr/programme-tv-la-rose-de-tirana/48603/

https://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9raldine_Apponyi

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