Le Charme discret de la bourgeoisie (1972) 7/10

Voilà un exercice formel équilibré que l’on doit à Luis Buñuel et à Jean-Claude Carrière, et qui ne manque pas de … charme.

On est là dans l’anticonventionnel tolérable, pas dans l’absurde franc et/ou le surréalisme échevelé de certaines de ces œuvres. Luis tapera plus fort en 1974 avec Le Fantôme de la liberté.

Des personnages en quête de scénario et de définition.

Le réalisateur réunit une bande d’acteurs qui collent bien avec son temps et l’esprit de son cinéma.

Plusieurs d’entre eux parcourront ses œuvres en long et en large, à plusieurs reprises. Ce qui donne une dimension supplémentaire au caractère fondamentalement pluriel qu’il demande à ses comédiens. Cela est patent à l’intérieur même du long-métrage avec ces divers avatars d’une même personne, comme en pont d’un film à l’autre.

Dans cette réalisation, chacun des protagonistes exercent plusieurs fonctions réelles ou symboliques. Ce qui les réunit, c’est qu’ils marchent dans la même direction. C’est montré au pied de la lettre dans une séquence interlude énigmatique qui revient régulièrement. Ils sont sur une route déserte, ils avancent.

– Julien Bertheau campe un évêque superbe dans son vêtement ecclésiastique, mais il sera aussi un modeste employé jardinier qui se fait oublier à ses heures. Bien que d’abord miséricordieux, il n’hésitera pas à tuer. Il élimine au fusil de chasse celui qui lui a confié dans la confession, qu’il était l’assassin de ses parents.

Et à chaque moment cela paraît assez logique, mais en additionnant le tout cela ne colle évidemment pas pour ce personnage comme pour tous les autres.

Comme plusieurs vedettes appréciées du réalisateur, Bertheau enjambera le cadre pour occuper d’autres fonctions dans d’autres films. Comme s’il y avait une continuité dans cet univers cinématographique morcelé, cette Comédie Humaine.

– Fernando Rey est un digne ambassadeur de la République de Miranda, un pays peu recommandable du genre pseudo-démocratie autoritaire et réactionnaire. Mais c’est aussi l’amant de la femme de son ami, et sa frustration sera bien réelle quand il ne pourra pas la posséder. Cette affaire des « deux minutes » est bien amenée. Il est aussi un trafiquant de drogue qui se sert de la valise diplomatique. Il est enfin un assassin potentiel ou réel quand on critique son pays ou quand il suspecte une Mirandaise de terrorisme.

Comme il en impose, tout en sachant dévier de sa ligne, Rey est particulièrement présent dans bon nombre des longs métrages célèbres de l’Espagnol.

– Paul Frankeur est également un pensionnaire assidu du monde fantasmé de Luis. Ici c’est un gars conciliant, mais non moins corrompu que les autres. Il profite du trafic de cocaïne lui aussi. Là encore on profite de sa capacité à jouer sérieux.

– Sa femme dans l’intrigue, Delphine Seyrig, est à la fois grande bourgeoise avec la maîtrise de tous les codes. Mais c’est aussi cette maîtresse hésitante du diplomate. Son regard iconique permet toutes les transitions en douceur.

Bulle Ogier est sa curieuse petite sœur. Elle boit plus qu’il ne faut et vomit régulièrement. Elle est là en tant que personne disruptive. Tout ce beau monde tourne rond mais elle va de travers, juste un peu. Elle aura un morceau de bravoure avec son monologue d’horoscope qui s’adresse à l’ambassadeur. En ayant l’air de lui dire ses grandes vérités, elle assène les banalités polysémiques d’usage. Bien vu.

Jean-Pierre Cassel et Stéphane Audran forment un couple qui aime le sexe. Elle est exigeante sur ce plan. Et ils iront jusqu’à délaisser leurs invités pour mieux s’adonner à leur plaisir. Cassel fait parti du trio compromis dans le commerce de la came.

Il y a bien d’autres figures mais qui ne sont pas dans le premier cercle… et qu’on revoit dans plusieurs films de Luis, eux aussi.

– François Maistre en flic méticuleux qui veut absolument coincer la bande et qui les mettra provisoirement sous les verrous.

– Claude Piéplu figure un colonel déjanté et fumeur d’herbe qui va diner un soir avec la belle équipe – Lui aussi peut tenir un double discours. Tantôt il est très poli et en phase avec ces grands bourgeois, tantôt il est provocateur et capable des pires injures envers les mêmes. Et comme cela ne suffit, son invitation en retour, sera située sur un plan réel et onirique. Les deux, l’un après l’autre. Son appartement pouvant être regardé comme un authentique décor de théâtre ou un lieu bien réel. Les deux éventualités sont présentées. Mais pour la plus improbable, cela pourrait n’être qu’un rêve.

– Michel Piccoli joue un ministre qui va couvrir les agissements du clan Rey/Cassel/Frankeur, pour raison d’état. Il sera parasité par le bruit ambiant quand il s’agira de justifier sa position.

– Pierre Maguelon va nous faire le « brigadier sanglant ». Il a péché jadis en torturant des étudiants. Chaque année à la même date, ce fantôme repentant ouvre les portes de la prison et là forcément il libère le groupe. Oui effectivement, on croit rêver ici aussi.

Deux militaires subalternes ne sont là que pour raconter leurs songes et/ou fantasmes.

– Maxence Mailfort en jeune sergent qui débite ses visions au salon entremêlant morts qui parlent et vivants, alors qu’il faut absolument sortir pour les manœuvres, qu’il y a urgence.

Christian Baltauss en lieutenant qui s’impose à une tablée pour raconter comment il a tué ses parents (Cria cuervos) dans un salon de thé. Dans chaque cas l’auditoire est poli, sans plus.

Nos acteurs sont bien là, dans leur rôle principal, mais ils parviennent à s’échapper dans d’autres configurations acceptables.

C’est de l’onirisme puissance deux, puisque la manière dont ils relatent leur rêve est en soi une impossibilité. Pour couronner le tout un personnage dira qu’il a fait un rêve dans lequel on rêve… puissance trois !

Cette aération, permet de ne pas être plombé par l’insoutenable lourdeur de l’être.

Il en est de même pour ce thème du repas sans cesse différé, soit que l’on se soit trompé de jour, soit qu’il y ait un mort dans la pièce d’à côté, soit que le maitre et la maîtresse de maison sont partis forniquer ailleurs etc. Avec toujours cette insistance à la partie remise, à l’exécution de son devoir.

Il y a quand même de la réalité là dedans. Luis Buñuel sera très fier d’avoir pu y glisser sa recette du Dry Martini.

Il y a-t-il de la politique dans ce film ? Malheureusement oui. Je dis cela car on n’échappe pas aux clichés faciles de la répression des jeunes innocents par ce méchant pouvoir, aidé de la police et de l’armée. Cette vision manichéenne, si courante à l’époque, paraît singulièrement datée à présent. Mais ce n’est qu’une petite composante finalement.

Les académies d’alors étaient audacieuses. Oscar du meilleur film étranger en 1973.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Charme_discret_de_la_bourgeoisie


Fernando Rey

Paul Frankeur
Delphine Seyrig
Stéphane Audran
Bulle Ogier
Jean-Pierre Cassel
Envoi
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