Le grand jeu (Molly’s Game) (2017) 7/10

C’est un film intense, crédible, prenant mais aussi instructif, sur un sujet assez inattendu. De quoi nous faire tenir sans effort pendant 140 minutes !

En général, quand j’apprends qu’un scénario traite du poker, je zappe immédiatement. Et pourtant ici, j’aurais eu tort de ne pas me cramponner à ce biopic sur Molly Bloom. Bien que certaines parties soient disséquées et analysées devant nos yeux, ce n’est pas le poker en soi qui en est le sujet.

Nos professionnels du cinéma ont bien fait les choses, en commençant presque à la fin, juste avant le procès. Et donc le jeu n’est pas en tout premier plan. Ça m’arrange.

Molly, une belle femme de 40 ans, manifestement de grande classe, est coincée par le FBI. C’est une arrestation grand spectacle comme aiment les mettre en scène les autorités. Tout au long du film, elle est jouée finement par Jessica Chastain. Une comédienne de premier plan, que je découvre presque.

On lui reproche deux choses. D’une part elle se serait attribuée illégalement une gratification lors de la mise en place de tels jeux, dans des séances privées. Et d’autre part elle pourrait avoir été liée à la Mafia russe de New-York.

Le film nous en apprend progressivement pas mal sur sa vie, mais pour maintenir le suspense et nous dévoiler progressivement sa personnalité, c’est fait avec des allers retours dans le présent et le passé. Une méthode assez bien maîtrisée.

Je vais pourtant remettre l’histoire dans sa bonne chronologie. Cela nous permettra de mieux nous consacrer à l’essentiel.

Son père, correctement interprété par Kevin Costner, est un enseignant psychologue qui a consacré toute sa vie à ses enfants. Par une éducation sans concession, il a obtenu de grands résultats. Un de ses fils est un médaillé olympique, et l’autre un grand médecin.

Sa fille qui est tout aussi intelligente, et dont il voulait faire une grande sportive, se révèle être une rebelle. Elle s’oppose aux desseins de son père. On apprendra plus tard qu’elle a un contentieux avec lui. Elle garde dans son subconscient depuis l’âge de 5 ans, le fait qu’il trompe sa mère. Elle ne s’en est pas clairement rendu compte, mais quelque chose s’est glissé entre eux. C’est du psychologisme un peu facile, mais passons.

Alors qu’elle a entrepris des études de droit sur la côte ouest, elle oblique complètement. Elle se retrouve en bas de l’échelle comme serveuse. Mais elle ne désespère pas de reprendre sa trajectoire universitaire.

Elle rencontre dans son boulot un drôle de bonhomme qui lui propose un emploi plus lucratif. Il s’agit de le seconder dans logistique de l’organisation de parties de cartes. Des personnes qui ont certains moyens sont invitées à miser leur argent lors de soirées convenues. Un certain tri est opéré. Cette capacité à réunir les bonnes personnes est rare et très recherchée. Il n’y a aucune arnaque là derrière et c’est même légal. Les joueurs sont partants et l’encadrement cherche à respecter les règles en vigueur. En particulier, il est interdit de prendre un pourcentage sur les jeux. Le défraiement vient de gros pourboires. C’est prévu ainsi. Et dans le cas présent cela tourne assez bien.

Mais son employeur n’est pas si performant que cela, et son entreprise à côté est en déroute. Comme il est un peu serré, il va refuser quelques centaines de dollars à la belle.

La coupe est pleine. Elle va doubler ce personnage et organiser elle-même des parties, grâce à son nouveau carnet d’adresses.

Elle vise bien plus haut. Elle va opter pour un bien meilleur cadre, convier un traiteur de premier plan et recruter de jolies call-girls. Elle prend soin de respecter la légalité. Son affaire devient très prospère. Et par une combine d’intéressement, elle va rapidement avoir à sa table des grandes pointures de la finance, du high tech et du show-biz. Les mises montent. Très professionnelle et attentive, elle est au sommet.

Un des joueurs appelé X (Michael Cera), est passablement retors. Déjà, il dit en aparté qu’il n’aime pas spécialement le poker, mais ce qui l’intéresse c’est de briser des vies. Un point de vue assez intéressant pour la théorie des jeux. Et là il va faire un coup tordu à l’hôtesse. Il décide qu’on devrait limiter les pourboires qu’on lui accorde. Elle n’est pas contente. Il veut l’écrabouiller elle aussi. Il monte une cabale pour la détruire. Désormais les joueurs iront ailleurs. Avec quelques mots tout l’édifice de Molly tombe parterre. Inutile d’essayer de se refaire. Dans cette ville, elle est grillée.

Elle part à New-York, bien décidée à faire mieux encore. Par une technique habille de teasing dans les bons endroits et de sérieux arrosages en dollars, elle fait monter la pression. Le bruit court que des parties avec un ticket d’entrée à 250.000 dollars vont avoir lieu. Les grossiums se laissent séduire.

La machine est relancée. Et là avec un niveau encore plus effarant. Elle sait parfaitement amadouer toutes ces pointures et les maintenir dans son sérail. Les uns viennent parce qu’ils débordent d’argent et qu’ils cherchent de fortes sensations. D’autres parce qu’ils sont flattés d’être à côté de gens célébrissimes. Certains sont des malades du jeu, d’autres des profiteurs et il y a bien entendu de vrais escrocs. Elle reste la référence.

Pour maintenir la cadence effrénée, elle use et abuse de médicaments et de drogue. Elle glisse doucement vers la paranoïa et la dépression.

Son succès ne manque pas d’attirer quelques rapaces. Deux solides gaillards viennent lui offrir sa protection. Elle n’en a pas besoin. La Mafia n’aime pas qu’on décline ses invitations. Elle se fait copieusement tabasser et voler à titre de dernier avertissement. Pendant 15 jours elle n’est plus montrable.

Elle s’attend à ce qu’ils reviennent à la charge. Mais rien ne se passe. Elle se sent perdue.

C’est là qu’intervient la police et qu’on recolle avec le début mouvementé du film. Une grande partie de ces Russes sont pris dans le même coup de filet qu’elle.

Tous ses avoirs sont bloqués. Elle est incarcérée provisoirement. Elle verse un grosse caution pour sortir se chercher un avocat de renom. Tous déclinent son offre, sa cause perdue.

Mais un avocat noir, une grosse pointure du barreau, finit par accepter. Presque à contrecœur. Il est solidement interprété Idris Elba.

Le film devient un beau numéro de prétoire, un exercice imposé dont les Américains ont le secret. C’est un genre cinématographique en soi. En déployant tout son talent, son défenseur est en mesure de lui obtenir une amnistie sous réserve qu’elle donne ses archives informatiques très compromettantes pour pas mal de gens célèbres. Elle ne veut pas compromettre tant de monde et foutre en l’air tant de famille. Ceux là même qui ne lui ont fait aucun cadeau et qui viennent de la laisser tomber sans aucun remord. Il y a un côté christique dans ce sacrifice là.

Au fond d’elle même, elle en a marre de jouer à cela. Elle voudrait repartir sur de bonnes bases, être propre à nouveau. Et donc contre toutes attentes, contre son intérêt immédiat, elle demande à plaider coupable. C’est une attitude d’inspiration reborn, très appréciée par le public US. Mais ici cela a pas mal d’allure quand même.

Soyez rassurés, les choses ne vont pas se terminer si mal que cela pour elle. Elle paiera sa dette (ramenée à des dimensions acceptables) et aura droit à un nouveau départ.

On ne s’attend pas forcément à être remué par cette histoire de big game de très haut niveau. A noter la double sémantique. Le Grand Jeu, c’est tout autant celui des joueurs qui misent gros que de cette femme qui prend les plus grands risques. D’un côté comme de l’autre, il n’y a aucun filet de sécurité.

Mais, en dehors de l’appréciable leçon de morale contenue dans cette histoire et de l’expéditive cure psychothérapique (3 ans en 3 minutes), on trouve une problématique qui nous parle vraiment.

Ce film parle à ceux qui veulent et peuvent aller très loin. Cette volonté d’être le tout premier dans sa catégorie, quitte à brûler les étapes, quitte à perdre son âme, quitte à se détruire, demande des explications. Quels en sont les tenants et les aboutissants ? Ce côté Shiva qui bousille tout sur son passage pourrait tout autant être une conséquence qu’une cause.

Une vie humaine est bien courte pour un tel soucis d’excellence, même si on en a les moyens. Ce qui n’est déjà pas donné à tout le monde. Et donc cette réussite est soit orchestrée et conditionnée dès l’enfance, comme avec ce père apparemment sans pitié dans l’éducation des ses gosses, soit elle amène à prendre à toute vitesse, tous les virages dangereux, tous les raccourcis casse-gueule. Soit les deux.

A moins d’être le génie qu’il faut, at the right place at the right time.

C’est bien écrit et joliment réalisé par Aaron Sorkin. Un bonhomme doué, qui manifestement ne déteste pas la complexité, comme on le voit dans sa déconstruction/reconstruction du sujet. L’abord psycho-analytique est certes sommaire et convenu. Et il y aura encore à redire ici ou là. Molly n’a visiblement aucune relation avec un homme, et ce mystère n’est jamais abordé. Pourquoi ?

C’est bien français de se bloquer les méninges ainsi sur l’obstacle du « sérail hollywoodien ». Bien sûr que ce n’est pas notre culture, bien sûr que ce ne sont pas nos enjeux, bien sûr que quelque part on n’en a rien à faire de ces types là. Et on peut gloser sur le fait que Molly, qui a écrit sa biographie, s’attribue le beau rôle. Mais il aurait suffi alors d’un petit effort mental de transposition, par exemple dans les hauts lieux de la griserie parisienne pour passer le cap. Il y a du vrai et du vivant là dedans. Et cela concerne bien plus de gens qu’on peut le croire. Et pas seulement des gars connus, c’est quelque chose en nous. C’est cela qu’il faut essayer de comprendre.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Grand_Jeu_(film,_2017)

Jessica Chastain
Idris Elba
Kevin Costner

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