Les affranchis (GoodFellas) (1990) 8/10

Cela commence par un carnage abject. On achève avec une certaine délectation un agonisant dans un coffre de voiture. Cela pisse le sang de partout.

Qu’on aime ou non cette violence crue si présente dans le cinéma de Scorcese, n’y change rien. Ce film est une œuvre maîtresse. Qu’on se le dise !

Littéralement, ce serait l’histoire d’un gentil garçon, vite transformé en brigand madré, qui va ascensionner dans une branche de la mafia italienne aux USA. Avec tout le cortège des sous-entendus cinématographiques sur ces criminels soudés, qui vont généralement avec.

On trouve des parrains souverains, de petits exécutants en situation précaire, des lieutenants qui se tiennent à carreau, des alliances, des ruptures, la « famille »… et bien sûr des victimes plus ou moins consentantes.

  • Le scénario est basé sur la vie tumultueuse et supposée vraie de Henry Hill. C’est basé sur un bouquin auquel il a collaboré. C’est encore « chaud » lors de la sortie du long métrage.
  • Ce gaillard qui a fait très tôt des casses de haut niveau (plusieurs centaines de milliers de dollars pour deux d’entre eux). Il a été intégré dans l’organigramme de Cosa Nostra. Il a fini repenti. Une belle fin si on veut. Le beurre et l’argent du beurre.

Mais derrière les lignes, on découvre des choses bien plus intéressantes que les clichés sur le crime organisé.

– D’abord le questionnement essentiel sur qu’est-ce qu’être quelqu’un. Avec ici un point de vue que l’on peut discuter.

– Mais aussi l’exposé franc et direct sur ce pouvoir absolu qui rend fou et/ou qui est convoité par les fous.

Vu du mauvais côté, l’argument de l’existence d’un tel monde parallèle est classique et assez véridique historiquement parlant. Ces gars sont là pour suppléer à une police défaillante ou dans les anciens temps, du côté de Corleone, inexistante. Avec eux l’ordre règne. Et les litiges sont réglés sans trop de formalités et pour tout dire avec une certaine efficacité. On parle même d’un code d’honneur bien à eux.

La réalité est plus sordide. Les bavures et les excès de pouvoir sont légions. La « protection » n’est ni plus ni moins que de l’extorsion. Le bénéfice tiré va bien au-delà d’une simple rétribution de service de sécurité. Et puis le système déborde largement sur tous types de trafic, sur le vol généralisé, sur le proxénétisme et j’en passe.

Ce film raconte la montée en puissance dans le crime d’un petit protégé, de l’enfance à la maturité. Notre anti-héros, très bien interprété par Ray Liotta, est sympathique, souple et intelligent. Il saura se faufiler dans certains étages du pouvoir. Il respecte les deux règles élémentaires. Ne jamais donner un des siens. Et faire profil bas.

D’origine semi-irlandaise, il se heurtera toujours à un plafond de verre. On se doit d’être italien à 100 % dans cette organisation là. Ce n’est pas tant une question génético-culturelle, qu’un problème de pression possible. Si on connaît votre famille de A à Z, on peut mieux vous contrôler. D’ailleurs les valeurs familiales sont placées très haut. Si l’on se permet des écarts, il faut avant tout respecter les apparences.

Un personnage intermédiaire joue le rôle de mentor, d’accompagnateur et de modérateur. Avec pour cela un Robert De Niro parfaitement à la hauteur. Comme si souvent.

Le personnage interprété par Paul Sorvino est un étage hiérarchique au dessus. Il y a du Godfather à la Brando dans cette massivité tranquille mais ultra vigilante.

Rapidement l’argent coule à flot. Les jolies femmes défilent. « si on veut quelque chose, on se sert » : voilà ce qui résume le statut de ces personnages devenus « quelqu’un ». Ils sont affairés comme des business men, au point qu’il néglige femme légitime et enfants. Ils règnent en maitre sur toutes ces composantes, dans le foyer et dans leur secteur de la ville.

Plus dure sera la chute. Après un long parcours grisant, il dérivera vers la drogue. Comme trafiquant mais aussi comme consommateur. Tout va partir en vrille.

  • Ce qui donne le récit d’une journée hyper-speed très bien réalisée. On côtoie l’intérieur tourmenté de ce personnage dont on ne sait plus très bien s’il est devenu parano ou si l’on le suit vraiment. Le crescendo est subtil. Un passage d’anthologie.

Il sera coincé et n’aura comme solution ultime que de finir en traître à son clan. Notre bonhomme va se retrouver en anonyme dans un petit pavillon d’une très lointaine banlieue. Hors de portée des représailles indirectes des comparses qu’il a contribué à envoyer au trou. « je suis un plouc » sera son nouveau leitmotiv. Avoir survécu ne suffit pas à celui qui a eu un tel pouvoir sur les autres.

Ce qu’on constate ici chez notre ex bandit-entrepreneur doit aussi trotter dans la traite de tous les has-been y compris ceux qui n’ont pas démérité mais qui sont à présent à la retraite. On voit bien la portée supérieure quand on transpose le sujet dans notre monde à nous.

Et finalement, pour tous ces puissants en chute libre, se pose la question essentielle. Comment être après avoir été ? Et que signifie être quelqu’un ?

  • Il y a bien entendu des réponses multiples et qui dépendent du parcours de chacun et de son univers propre. D’aucuns auront construits quelque chose et seront satisfaits de contempler l’oeuvre, d’autres se sentiront prolongés dans leur descendance, certains encore auront accumulé assez pour satisfaire enfin leur hédonisme et/ou un repos satisfait. D’autres chantiers de création pourront être ouverts. On parle aussi de transmission… Vaste sujet et que je ne fais qu’effleurer ici.

Joe Pesci remportera un Oscar pour sa prestation exceptionnelle de mafieux déjanté. Il incarne à merveille ce semi-fou devenu un personnage important de l’organisation et qui aspire au titre de Caïd. Il est aussi celui que le pouvoir absolu rend finalement totalement brindezingue.

Plusieurs scènes sont emblématiques. Celle du « rire » où il amuse la galerie pour finalement mettre en contre-pied Liotta en lui lançant son sinistre « pourquoi tu me trouves drôle ? Je t’amuse ?» – C’est un jeu de rôle qui assigne à chacun ses droits et ses devoirs dans le groupe, le tout en jouant sur les mots.

C’est aussi une question de linguistique, aussi étonnant que cela puisse être, qui fait que Pesci va finir par descendre un malheureux jeune apprenti brigand. Mais derrière les mots et les intentions, il y a à nouveau le spectre de l’absolutisme. Et en réalité tous ces crimes « démonstratifs » peuvent aussi se justifier comme des leçons données.

Le vrai Henry Hill était une pourriture infâme. Il prétend n’avoir jamais tué personne mais juste creusé des trous pour enterrer des cadavres. C’est sans doute faux (*). Et puis c’est vite oublier tout le mal qu’il a pu faire autrement. Scorcese en a fait pourtant une sorte de héros en mode mineur. C’est dans la tradition américaine. Et puis comme j’ai tenté de l’expliquer plus haut, c’est une manière qui nous permet de nous glisser dans sa peau pour assumer les deux grands questionnements du film (« quelqu’un » et folie du pouvoir)

145 minutes de qualité et qui passent bien vite ! Très bonne bande son !

(*) Il a quand même eu l’audace de publier un livre de recettes « Les Meilleures Façons de cacher un cadavre »

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Affranchis_(film)

Envoi
User Review
0 (0 votes)

Laisser un commentaire