Les Damnés. Visconti. Avis politique. Helmut Berger, Dirk Bogarde, Ingrid Thulin. 8/10

Je me permets de vous soumettre une courte introduction, pour un regard différent sur Nazisme, et pour une approche liftée de ce film si dérangeant et prenant qu’est Les Damnés, (1969) de Luchino Visconti.

I) Banalité du Mal

La philosophe Hannah Arendt s’est intéressée profondément aux Origines du totalitarisme (1951). Un ensemble de livres hautement recommandables.

En 1961, elle a créé un gros malaise, en lançant sa bombe « banalité du mal », lors du procès Adolf Eichmann. C’était à chaud, alors que la communauté juive pensait enfin pouvoir juger, condamner, voire se venger, des pires crimes nazis. Et c’est sûr que dans un tel contexte émotionnel, elle ne pouvait pas être réellement comprise alors. Pourtant c’est elle qui avait raison et qui demeurait la plus vigilante. Ces rouages administratifs et logistiques, semblant diluer les responsabilités, ont fait un mal énorme. Et Eichmann était au sommet de l’édifice « technique ». Nous avons le devoir de nous prémunir de ces résurgences du pire en veillant aussi sur ce qui est discret et semble le plus anodin à première vue. Faute de quoi le Mal reviendra sans qu’on s’en rende compte.

  • On n’attend pas que les Nazis soient en tenue complète et rictus au lèvre, ne varietur depuis 1930, comme dans un film avec Dujardin (*)

II) Modernité du Nazisme

Une autre grande figure en la personne de premier plan, Jorge Semprún, était elle aussi aucunement suspecte de compromission avec le nazisme et ses bourreaux. Lui-même fut interné à Dora, Buchenwald… Pourtant il a mis les pieds dans le plat. Il n’a pas hésité à parler du Mal et de la Modernité du nazisme pour tenter d’expliquer sa séduction d’alors. Il a aussi revendiqué une mémoire laïque de la Shoah (mot sacralisant qu’il n’aimait pas) et se hérissait contre « la mémoire exaspérée » tout autant que contre l’absence de mémoire.

  • Il est l’élève de Marc Bloch, au sujet duquel il dit ceci :
  • « Marc Bloch a été un des rares à avoir compris cette modernité, certes barbare ou oppressive, du nazisme, qui avait un certain caractère révolutionnaire (même si révolution signifie tout autre chose pour moi) par rapport à la société établie, à la société bourgeoise. La plupart des dirigeants nazis étaient jeunes, et le nazisme avait à voir avec la jeunesse de cette époque. Une jeunesse qui portait une illusion funeste et barbare… Pour ma part, j’ai appartenu à une autre partie de la jeunesse du moment, celle qui combattait cette illusion mortifère. »

III) Les grandes familles

Le long métrage nous montre une grande famille allemande industrielle, qui tente de survivre et prospérer, en collaborant dans des proportions diverses avec l’élite du nazisme. Les compromis sont difficiles et les plus retors feront le « ménage ». Les résistances doivent disparaître, un seul doit régner, quitte à faire assassiner ou « se suicider » les proches. Ce sont les Borgia auxquels on pense immédiatement, mais c’est aussi plus contemporain qu’on l’imagine. C’est quasi une nécessité pour toutes les autres familles souches extrêmement puissantes, qui se doivent de conserver en une main le patrimoine, si elles veulent exister de génération en génération.

  • Ce fut le cas avec la succession de Liliane Bettencourt. La femme qui fut la plus riche de France, était elle-même fille de l’inventeur des colorations capillaires Eugène Schueller. Outre leurs règlements de compte, qui ne sont pas restés cachés en famille, on se souvient de leurs étroits rapports avec les forces politiques en présence. Femme du ministre André Bettencourt. Et puis il y a cette obscure affaire Woerth-Bettencourt et le possible financement illégale la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. On est bien quelque part dans le registre classique, du jeu complexe des milliardaires influents.
  • Mon témoignage personnel n’a sans doute guère d’importance, mais je vais en parler quand même. J’ai assisté à un grand repas de famille de commerçants d’enseignes célèbres, d’envergure au moins nationale, avec à la tête un patriarche plus que respectée et qui ressemblait beaucoup à celui des Damnés. Les autres membres de la meute, ayant des rapports de soumission ou domination les uns avec les autres. Il y avait même un « artiste » quasiment à demeure. Ces ultra-riches distribuant ses membres plus ou moins doués, dans les rouages municipaux ou ailleurs. Je ne me suis pas senti à ma place.

IV) Perversité, intérêt / désintéressement du Nazisme

Voilà, le décor est planté. Il suffit à présent de faire la liste des morts pour suivre le scénario. Cela se passe quasi à huis clos dans la grande résidence de la famille von Essenbeck. La plupart d’entre eux sont pervers.

En arrière plan, il faut bien observer les manœuvres du cousin Aschenbach, Helmut Griem (attention à la consonance Essenbeck). Ce Nazi convaincu mais loin d’être idiot pour autant, n’est pas un von Essenbeck. Mais il est présent à la table familiale. En fait, il tient tout le monde dans sa main, car l’entreprise ne peut perdurer qu’en orientant sa production vers les armes de guerre. Il méprise cette volonté de préserver les richesses et le pouvoir, par la famille. Pour lui, ils n’ont rien compris aux vertus supérieures du national-socialisme, mais il doit composer avec.

Le patriarche, Baron Joaquim, n’est pas favorable aux Nazis. Il sera supprimé, et pour des arguments politiques et pour des raisons de prise de pouvoir intra-familiale. On fait porter ce crime sur un « gentil » Herbert Thalmann. Ce qui est une façon de bloquer un nouveau personnage. Le faux coupable s’enfuit.

Dirk Bogarde joue un intriguant opportuniste qui séduit Ingrid Thulin, une belle femme d’âge mûr, qui incarne une petite-fille étrange du Baron. Grâce à un jeu subtil avec le fantasque Helmut Berger, le fils d’Ingrid, il prend la direction des usines.

René Kolldehoff, le baron Konstantin von Essenbeck, se sent spolié de ce que lui aurait promis le Baron. Ce notable SA sera zigouillé, parmi tant d’autres, lors de la nuit des Longs Couteaux. C’est l’occasion pour Visconti de nous faire une fête homosexuelle débridée, dont il a le secret (Confer Ludwig)

Aschenbach, le manipulateur, joue la carte Helmut Berger / Martin von Essenbeck. Il a perçu son potentiel et ses désirs de vengeance. Il le tient pour une sombre histoire de pédophilie. Un épisode qu’on nous montre et qui déclenche immanquablement la nausée. C’est sans doute le plus authentiquement pervers de tous. D’ailleurs il couchera avec sa mère, Ingrid Thulin, pour la briser totalement. Il la contraindra à se suicider avec son tout nouveau mari Dirk Bogarde. Laissant ainsi le champ libre à ses désirs de toute puissance.

L’acteur Helmut Berger, amant de Luchino Visconti, joue admirablement bien. Il suffit de le voir déambuler dans les salles, pressé, en attendant que le couple ait pris le cyanure. Ambiance déliquescente façon Ludwig ou le Crépuscule des dieuxHelmut, sous la direction de Helmut, était la vedette.

Il y a d’autres comédiens dont je n’ai pas encore parlé. Pour n’en citer que quelques uns :

Le prometteur Renaud Verley en Günther von Essenbeck. La jeune, mais confirmée, Charlotte Rampling en Elisabeth Thallmann, Albrecht Schoenhals qui figure le vieux baron Joachim von Essenbeck…

156 minutes de ce régime là, c’est quand même éprouvant. Mais en échange vous aurez un film susceptible de vous marquer à jamais.

Ici le Nazisme officiel est relativement discret en la personne de ce mauvais ange blond qu’est Helmut Griem. En tout cas à première vue. Mais c’est bien au-delà de la banalité du Mal. Ces personnages sont de vrais décideurs, pas des rouages intermédiaires. Ils ont en eux la conviction de la modernité et du caractère révolutionnaire de leurs thèses. Un point de vue qui leur paraît à même de se passer du cadre légal et de privilégier en toutes circonstances la haine.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Hannah_Arendt

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Origines_du_totalitarisme

https://fr.wikipedia.org/wiki/Adolf_Eichmann

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jorge_Sempr%C3%BAn

https://www.lalibre.be/culture/livres-bd/2011/06/09/jorge-semprun-lecriture-ou-loubli-JN7IIVY75BGENM2YTBM3YGIBNE/

https://www.politis.fr/articles/2011/06/disparition-de-jorge-semprun-la-deportation-une-memoire-ouverte-14426/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Marc_Bloch

https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Or%C3%A9al

https://fr.wikipedia.org/wiki/Helmut_Berger

https://fr.wikipedia.org/wiki/Helmut_Griem

Envoi
User Review
0 (0 votes)

Laisser un commentaire