Les Grandes espérances (1946) 7.5/10 David Lean aime Dickens

Le grand David Lean est un réalisateur réputé pour la solidité des histoires qu’il nous raconte.

On lui doit un Oliver Twist, Le Pont de la rivière Kwaï, Lawrence d’Arabie, Le Docteur Jivago.

Ce n’est vraiment pas de la gnognotte.

Et donc Les Grandes espérances s’inscrit dans ce parcours. C’est un film aux bases solides. Un édifice d’une bonne hauteur et qui est bien construit. Les personnages sont tous des figures emblématiques, grâce à une typologie à la ligne claire et autant d’archétypes brillants.

La société d’alors se veut ordonnée, même si ce roman indique de possibles passages d’une strate à l’autre. On met en avant les grandes valeurs traditionnelles, comme l’honneur, la fidélité, le respects des règles, l’obstination qui doit mener à la grandeur.

On a donc une belle logique apparente, même si celle-ci tient plutôt du paradigme du conte philosophique.

  • Ceci ne doit pas nous étonner car il s’agit en fait d’une nouvelle histoire édifiante, que l’on doit à Dickens (la treizième).
    • Or cet auteur remarqué est aussi le concepteur talentueux du Chant de Noël (1843). Et comme vous devriez le savoir tous, ce Christmas Carol n’est rien d’autre qu’un efficace conte moral.
      • Charles y remet en place ce vieux grigou de Mr Scrooge et il fait aux pauvres l’aumône de sa considération (je ne pense pas qu’il leur ait donné le bénéfices des droits d’auteurs)

Ce film est donc d’apparence soignée et ordonnée. Lorsqu’on se laisse guider par notre magicien des mots, il ne semble pas présenter la moindre faille. La mécanique bien huilée nous mène d’un bout à l’autre.

Vu d’un peu plus loin, il y a cependant quelques réserves à faire :

  • Il faut qu’on croit aux cadeaux qui tombent du ciel et qui sont apportés par un Père Noël anonyme.
  • On doit accepter le concept d’amour unique et total, comme dans Roméo et Juliette.
  • On ne peut avoir aucun doute non plus quant à l’évasion et à la bonne fortune du Comte de Monte-christo.

Je vous l’avais dit, ce n’est rien d’autre qu’un conte.

Pip, le narrateur et le héros

Pip est un gamin qui vit chez un modeste artisan. Le forgeron est un gentil bien docile, mais sa femme non. Elle n’apprécie pas du tout d’avoir à s’occuper d’un enfant qui n’est pas le sien. Elle lui donne du fouet pour la moindre indiscipline. Avec ce monde des adultes plus ou moins hostile aux enfants, on est dans du classique dickennien.

  • A noter qu’on est dans une conception classique du monde d’avant. A l’époque les jeunes n’avaient pas du tout l’importance qu’on leur donne à présent. Ils devaient s’empresser de grandir pour qu’on leur accorde un peu d’attention. D’où cette tendance à les habiller comme des grands.

Abel Magwitch / Monte-Cristo

Un évadé patibulaire coince ce jeune qui a désobéi et est sorti de la maison. Il le menace d’éviscération et autres joyeusetés, s’il ne lui ramène pas au soir, de la nourriture, de la boisson et une lime pour se débarrasser de ses chaînes.

Le gosse s’exécute malgré la crainte et la répulsion. Ce qui doit être considéré comme de la charité chrétienne de base et un devoir d’humanité élémentaire… pour partie. Le scénario le voit comme cela et le jeune devra donc en être récompensé un jour ou l’autre.

  • C’est vite oublier qu’il fournit aussi une lime. Or là, c’est de la complicité. Le forçat libéré de ses entraves pourrait commettre d’autres crimes. Le film n’en parle pas.

Quoiqu’il en soit le bagnard est repris. On l’oublie pour l’instant.

Un Miss Havisham frustrée et une Estella contaminée.

Un autre histoire se greffe là dessus. Un vieille dame riche, Miss Havisham, occupe un château décati dans les environs. Suite à la fuite in extremis d’un candidat au mariage, elle a laissé son logis en l’état. Avec des toiles d’araignées sur la table des noces. Le gâteau de mariage est là, non entamé mais pourri. Toutes les fenêtres sont occultées car elle a pris la décision de ne plus jamais voir la lumière du jour.

Elle héberge une jeune protégée froide mais magnifique. Jean Simmons à 17 ans était déjà une personne éblouissante. Cette divine Estella tape dans l’œil de notre Pip autant que dans le notre.

Le problème c’est que sa tutrice lui a inculqué son dégoût des hommes. Et donc le pauvre Pip se fait rembarrer vertement ici, comme pratiquement tout au long de l’histoire. On ne comprend pas très bien l’obstacle à ce stade, car une partie de la problématique est cachée. Et donc le comportement de la gamine peut passer pour de simples petits caprices.

La providence !

Un mystérieux protecteur, derrière lequel on croit deviner la main de la vieille, assure une rente à Pip. Il s’agit d’en faire un « gentleman » dans la capital. Le film n’a pas l’air de dire que cela lui assure un métier. Les dépenses sont plutôt consacrées au paraître. Mais le résultat est le même. Il devient rapidement un homme en vue. Le saut de l’enfance à l’âge adulte fait qu’on change d’acteur. Ce sont vraiment des personnes différentes, un peu trop à mon goût. On aura là des états d’âme quant à la transmutation. Le passage à le gentry, fait qu’il deviendra un peu snob et prétentieux. Il méprisera ses misérables origines.

Comme c’est de l’autobiographie, on sait qu’il est conscient de ses nouveaux travers. Il se corrige comme il peut.

Alec Guinness, jeune !

Une autre rencontre « fortuite » qui tombe bien. Le héros et un protagoniste en herbe se sont bagarrés, dans leur tout jeune âge, pour les beaux yeux de cette petite fille hautaine et qui en jette.

Et heureux hasard (hum), ils vont se retrouver colocataires à Londres. Ils sympathisent et s’aident mutuellement. Le compagnon est joué par un Alec Guinness d’aspect jeunot. Il a quand même 32 ans ici en vrai. C’est son premier film non-muet.

Francis L. Sullivan, le talentueux acteur, homme de loi madré ici.

Francis L. Sullivan interprète, avec incroyablement de talent, cette belle partition de l’avocat chargé d’exécuter les ordres du mystérieux protecteur. C’est l’interface entre plusieurs personnages. Il doit faire d’habiles circonvolutions pour ne pas trop en dire. Un jeu de qualité.

Rebondissements plus ou moins risqués.

Il faut bien comprendre que cette histoire a été prévue d’abord, pour être un feuilleton à épisodes. Et qu’en fonction du retour des lecteurs, il a fallu parfois changer de cap, tout en tentant de garder une certaine cohérence. Il y a eu plusieurs versions.

Je ne vais pas dévoiler la fin. Roméo pourrait commencer à aimer Juliette pour de vrai. Sachez que toutes les composantes vont finir par se réunir, même aux dépends d’un certain réalisme. Il aura fallu deux heures, mais on ne s’ennuie pas.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Grandes_Esp%C3%A9rances Livre.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Grandes_Esp%C3%A9rances_(film,_1946)

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