Lili Marleen – Avis film Fassbinder – Schygulla – Luggi Waldleitner producteur nazi. 5/10

Déception(s) !

Pour l’instant, de ce que j’ai vu, l’illustre Rainer Werner Fassbinder doit encore faire ses preuves. Je ne suis pas convaincu.

  • Par exemple : Tous les autres s’appellent Ali de 1974 n’est pas une immense réalisation en soi. Mais il a l’alibi « politique » de critiquer la société allemande raciste de cette époque. Cela ne suffit pas.

Et ici, ce Lili Marleen de 1981, me semble un peu trop simpliste, voire hollywoodien.

L’argument est tout entier tourné sur la remise en selle d’une vieille chanson nostalgique de la première guerre mondiale, mais qui a effectivement fini par faire le tour du monde (*).

Pour « égayer » l’affaire, on raconte une partie de l’histoire de la chanteuse allemande Lale Andersen qui a fait prospérer ce tube, en insistant lourdement sur la romance.

Elle est incarnée à l’écran par la puissante Hanna Schygulla et qu’on a rebaptisé ici en Willie. Mais le récit en fait plutôt une idole yéyé avant l’heure. D’où une bizarrerie. Schygulla n’est pas une pop star.

  • Cet échangisme de noms commence mal pour un biopic et on flaire l’évitement de conflits de copyright.

Et puis, on le verra, la version Fassbinder c’est juste du grand n’importe quoi. Autant le dire franchement, si on veut être juste, l’histoire racontée ici est fausse. On peut l’exprimer autrement, si on est faux cul : « c’est librement adapté ». J’ai lu cela sur une appréciation contemporaine. C’est embarrassant ce flottement, quand on marche sur les oeufs couvés par des nazis, compte tenu des incidences politiques de la chose.

Une seule chanson sera proposée dans le film le Lied eines jungen Wachtpostens Lili Marleen. Et ça tourne en boucle. Pourquoi ? A la fin de sa vie, elle en aurait plus de 300 à son palmarès. Elle a même participé à Eurovision 1961. Problèmes de droits d’auteur à nouveau ?

Les ficelles sont énormes.

L’histoire, clairement romancée, est faite de séquences dynamiques qui s’emboîtent un peu trop bien. On ménage le suspense comme dans n’importe quel film attrape-nigaud. Les évènements « inattendus » arrivent à point nommé, pour relancer l’intérêt. Il en faut pour tenir 2 heures de ce régime là.

***

On laisse planer un léger doute sur l’engagement de la belle. Moi je n’en ai pas trop, à lire sa biographie. Elle en plein dedans, même si d’aucuns pensent qu’elle aurait sauvé l’honneur, en tant que presque-victime, vu les misères que lui a fait le régime nazi par moments. En réalité, elle a surtout très largement profité du système. Mais bien que collaborant avec peu de retenue, elle s’est mis certains dignitaires à dos. Cela n’avait pas grand chose à voir avec une supposée « résistance ».

De quel bord est-elle ?

Sans doute était-elle partagée. Plutôt hostile au début, elle devint assez proche des nazis, qui l’ont flatté un bon moment, car elle était populaire. Il est vrai que Goebbels voulut mettre un barrage à son « hymne » jugé trop défaitiste. Mais elle fut quand même reçue par Hitler en personne. On a du mal à la dégager d’un certain soupçon d’opportunisme… au moins.

Après l’avoir écarté un moment, le propagandiste du Reich l’a remise en piste en 1943, sous la pression de la soldatesque, qui pensaient chacun à leur Lili qui les attendait bien sagement (ce qui fait penser à « Le jour et la nuit, j’attendrai toujours. Ton retour. J’attendrai »)

Il a aussi vu l’intérêt de la faire participer à un travail d’intoxication internationale, à laquelle elle s’est pliée, avec des tournées dans le monde libre et même une version du tube en anglais (évènements non figurés ici). Elle s’est prêtée à cette instrumentalisation.

  • Il faut dire qu’elle a un fils et qu’il est envoyé sur le front pour lui mettre la pression. Et il y aurait en effet eu une tentative de suicide de l’interprète sur le tard.

Il faut quand même dire que la mélodie de 1939 est due à  Norbert Schultze, musicien officiel de la propagande nazie. On n’est pas chez les enfants de chœur. Ce qui ne l’a pas empêché de coucher avec lui. Personne ne l’exigeait.

On doit à ce funeste Norbert :

  • Von Finnland bis zum Schwarzen Meer, chant glorifiant l’Opération Barbarossa, dont le refrain est « Führer, befiehl, wir folgen dir » (« Fürher, commande nous te suivons ») 
  • Le chant de la Panzergruppe Kleist, « Panzer rollen in Afrika » (« Les panzer roulent en Afrique »)
  • « Bomben auf Engelland » (« Bombes sur le pays des anges »).

Etait-elle aussi proche de son amoureux juif et suisse ( Giancarlo Giannini ) puis du père de ce dernier ( Mel Ferrer ) ? Les noms ont été bizarrement remplacés – En fait elle aurait fricoté avec le fameux chef d’orchestre suisse Rolf Liebermann dans les années 1930 ; pas avec un Mendelson !

Le fait d’échanger les noms montrent bien qu’on travestit la réalité.

Telle une vraie résistante, elle aurait aidé à sortir un film pirate tourné dans les camps de la mort, afin d’éclairer le monde sur les affreuses conditions. Mouais ! Je ne sais pas d’où Fassbinder sort cela.

Son engagement potentiel reste très confus, car visiblement on lui prête des amants chez les chemises brunes… et d’autres amourettes dans le milieu professionnel compromis. Et surtout elle a bien profité des largesses du régime, comme n’importe quel membre de la nomenklatura.

Aurait-elle été une opposante réelle qui ne se serait pas laissée griser par cette gloire de champs de bataille ? Le réalisateur a beau essayer d’atténuer tout cela, par l’exposé de ses revirements, par sa prétendue « innocence », tout cela n’est pas très clair.

Et surtout on ne voit pas la personnalité qui se démène dans ce tourbillon là. Il ne reste plus que l’anecdotique. Pas de quoi faire un bon film.

On apprend quand même que ce tube de la guerre dans le III ème Reich est en fait une resucée d’une vieille chanson de la première guerre mondiale. Et puis que Lale Andersen n’était pas une bonne chanteuse. Et que son musicien était mauvais aussi. Bon.

Pour nous c’est quand même l’interprétation divine de Marlène Dietrich qui en a fait un mythe. La pauvre Lale Andersen ne nous touche pas tant que cela.

Le film n’est pas aussi bien tourné qu’on pouvait l’espérer. Et puis ces nazis d’opérette sont peu crédibles et même grotesques. On est bien loin de la banalité du mal. On est en fait dans l’outrance conventionnelle et peu convaincante.

On veut de la réalité ? En voilà :

  • Le producteur de Lili Marleen, Luggi Waldleitner, fut le premier assistant de production sur le film Les Dieux du stade de Leni Riefenstahl. Il a bien travaillé sous le régime nazi et était bien entendu un membre très actif du parti à présent honni.
  • Waldleitner a rejoint les Jeunesses hitlériennes dès avril 1930. Il en devint le chef et fut admis à la SA en octobre 1931. En novembre 1931, il rejoint le NSBO, puis le 1er février 1932 le NSDAP – Son adhésion au NSKK suivit en mai 1936 (organisation para-militaire hyper-raciste qui a aidé à la Shoah) (corps des transports nationaux-socialistes où était également son ami Franz Josef Strauss). Beau pedigree !
  • A la fin de la guerre, il a bénéficié d’appuis solides : des recherches montrent à quel point il a menti et trompé son monde lors de sa dénazification.
  • On peut mettre à décharge qu’il a financé le très bon La fille Rosemarie. Nitribitt.
  • Voilà un gars qui mériterait qu’on fasse de son histoire, un biopic bien incisif.

Vous trouverez un approfondissement concernant la chanson elle-même ici : Lili Marleen Marlene – Chanson universelle ou hymne nazi ?

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Sentiers_de_la_gloire

https://brankomiliskovic.files.wordpress.com/2009/04/thesis-ma-original.pdf

https://fr.wikipedia.org/wiki/Norbert_Schultze

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lili_Marleen_(film)

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