Meilleur Don Giovanni. Deborah Warner – Glyndebourne 1995 DVD 8.5/10

Quand on connaît la complexité d’une telle aventure, on sait qu’il est tout à fait exceptionnel que tant de qualités soient réunies, comme ici.

Ce chef d’œuvre de Mozart est servi par une mise en scène très sobre, très subtile et très intelligente. On la doit à une femme, Deborah Warner.

A chaque fois que je revois cet opéra mythique, dans cette version de 1995, je suis ébloui par la finesse de ce travail. Et cela fait au moins 20 fois! Ils ont tout compris. Impossible de s’en lasser. Alors que certaines autres réalisations me font zapper dès les premières minutes.

Le décor est minimaliste, mais sans tomber dans les tics habituels de ce genre. Ce n’est pas là juste pour faire joli ou bon genre. On n’est pas dans la « décoration », mais dans la philosophie. Il s’agit de donner la place principale à la substance de l’oeuvre. Pour cela, il faut un vide bien pensé.

Il est étonnant qu’on en soit réduit à réclamer l’essence du travail de Mozart et Da Ponte, tant nos contemporains ont cherché à nous faire croire que c’était l’interprétation qui comptait le plus. Comme si on devait être blasé de la création originale et qu’il fallait secouer les puces de tout ce bazar pour satisfaire le goût du jour. Quelle suffisance et quel mépris, de la part de ces traducteurs besogneux !

Et si je mets en avant le boulot de Deborah Warner, ce n’est pas pour satisfaire à mon tour cet esprit de vedettariat, mais pour montrer qu’au contraire par son travail elle a su s’effacer, tout en potentialisant bien plus encore l’oeuvre. D’ailleurs j’ignore totalement qui elle est et à quoi elle ressemble. Ce n’est pas le sujet.

Elle n’en a pas réduite, comme d’autres, à faire s’agiter une volière de vautours, qui ne pensent qu’à s’emparer de ce trésor pour se faire mousser à bon compte. Comme s’ils étaient à égalité avec le concepteur, voire mieux que lui ! Alors qu’ils ne sont que de modestes « serviteurs » du Maître et des « employés » du public.

On en a soupé de cette vaine « modernité », si courante, qui relève plus de l’artisanat poussif que de l’art. La nouveauté pour la nouveauté est une impasse. Et art lyrique ne signifie pas tsunami de « lyrisme »

Tout est réduit à l’essentiel ici. Et d’habiles éclairages permettent de souligner telle ou telle situation, au bon moment. Même le bruit des pas sur la bruyante scène en bois semble à sa place. Alors qu’ailleurs ils dérangent.

Les positions des personnages sont incroyablement étudiées. Il m’a fallu plusieurs visionnages pour qu’enfin je le comprenne. On peut voir et revoir le spectacle, sans même s’en rendre compte, tellement cela est devenu « logique » et naturel. Être debout, assis contre mur ou accroupi donne chaque fois une signification différente au propos chanté. Cette gamme de la gestuelle est parfaitement maîtrisée. Des chaises décoratives ou autre mobilier auraient été de trop. S’il y en a une ou deux à un moment, c’est que c’est absolument nécessaire. On est dans l’épure, où plus rien ne dérange. La beauté pure est liée au fonctionnel.

Comme il n’y a rien sur scène, à part un rehaussement central, une petite valise transportée à son arrivée par Donna Elvira devient très signifiante. On voit qu’avec elle, elle a bourlingué et qu’elle espère être enfin à bon port. C’est implicite. Elle peut le chanter dans cette langue qui nous est étrangère, sans même qu’on ait à le traduire, pour une fois. Avec le détail bien disposé, maintenant on comprend tout.

Le carton blanc qui contient la robe de mariée de Zerlina, en dit plus qu’un long discours.

Le Coca donné par Masetto à Don Giovanni suffit à démontrer sa modeste hospitalité.

Tout est calculé avec une belle précision. Et Derek Bailey restitue cela admirablement dans sa prise de vue du DVD.

Et puis nos artistes ont vraiment du talent. Talent de chanteur bien sûr mais talent dans le bougé et les expressions. Ils ne cherchent pas à se mettre outrageusement en avant. On sent qu’ils sont vraiment à leur affaire, avec le respect qu’il faut pour l’auteur. On n’a pas besoin de les comparer à d’autres pour de vains hit parades. Ils sont vraiment là, voilà tout.

Et ce n’est jamais ridicule, contrairement à d’autres représentations. En 2007, Jean Goury osait mettre les mises en scène récentes en question, avec son pamphlet « C’est l’opéra qu’on assassine ! » – Il en fallait du courage alors tant ce milieu s’accrochait à ses subventions et ses membres sectaires se soutenaient l’un l’autre.

En général, s’il y a ratage de la mise en scène, cela en devient encore plus manifeste avec l’épisode de l’énumération des conquêtes de Don Giovanni, que fait Leporello à Donna Elvira. Ici c’est simple, propre et percutant. Juste un petit carnet que l’on s’arrache, deux chanteurs, la musique et le texte. Et les protagonistes nous font bien comprendre leurs sentiments, pourtant complexes.

Un autre écueil consiste à faire du festin de pierre, une scène grand guignol. Ici c’est malin voire rusé, car constellé de profanations. Des petits clous dans le cercueil des convenances. Là voilà la vraie provocation !

  • Agiter des urinoirs ou des étrons devant nous, comme on pourrait le faire ailleurs, aurait juste été bête et dégradant. Mais aucunement iconoclaste, en déplaise à nos révolutionnaires institutionnels bien planqués.

Doit-on nécessairement être moral ou immoral en traitant Don Giovanni ?

Bien entendu que non.

Il n’est pas si perdant que cela au final notre héros/anti-héros. Une fois tombé de l’autre côté, avec la signature du néant dans son cri agonique, il peut se remettre sur ses pieds et venir nous saluer.

Puisque dieu est mort et que l’au-delà n’existe pas, il est en mesure de sortir du décor triomphalement.

Mais même la très avisée Deborah Warner n’a pas pu aller jusque là. D’ailleurs cela aurait été une trahison du texte, même si dans l’esprit, il s’agit bien de ce défi ultime.

Elle aurait pu se permettre cela, comme légitime uchronie, maintenant que la dangereuse censure de l’époque n’est plus là.

L’opéra tend à bien marquer les personnages. Mais le couple Mozart / Da ponte, est assez doué pour ne pas nous asséner des caractères tout carré. Il y a de belles ambivalences chez chacun.

Et même si Donna Anna peut sembler une sorte de sainte bafouée ; on peut deviner qu’elle aurait pu s’accommoder d’avoir Don Giovanni rien que pour elle. En tout cas avant de savoir qu’il a trucidé son père à elle.

Donna Elvira vient aussi réclamer son « dû » et en cela c’est aussi une chasseuse. Adrianne Pieczonka, naturellement dominatrice, figure bien cela. Ce n’est plus tout à fait la femme qui vient demander timidement réparation…

La belle et fraîche Zerlina est à deux doigts de craquer. Un comte, c’est quand même plus classe que son Masetto paysan.

Hors ce contexte social, il y a ce très signifiant : « Presto, non son più forte! ». Nos féministes ne relèvent pas cet élément essentiel. Céder à la tentation, sous l’insistance du séducteur, n’est pas un péché, mais une manière comme une autre de faire aboutir le plaisir. Les conduites amoureuses n’ont d’autres règles que celles librement acceptées par les partenaires.

Et bien entendu le gros morceau, c’est Don Giovanni. Une lecture rapide en fait un séducteur tricheur, capable de tout pour arriver à ses fins. Mais en réalité, c’est aussi l’archétype de l’homme qui veut s’abstraire de la morale. C’est l’homme moderne qui ne craint pas briser les tabous, de défier l’au-delà (le Commandeur, la statue de pierre… la Sainte Vierge). Il arbore même croix chrétienne ce faisant. Ultime bras d’honneur !

C’est aussi un homme qui s’affranchit des barrières sociales et des canons habituels. Il pêche toutes les femmes sans distinction, la jeune, la vieille, la riche, la pauvre, l’aristocrate comme la plébéienne, et sans doute la moche comme la belle… C’est une métaphore de la liberté. Et cela est souligné sans aucune hésitation par le fameux air « Viva la libertà »

Don Giovanni connaîtra bibliquement deux-mille-soixante-quatre femmes en tout. C’est bien plus que les trois cent de Maupassant.

  • Cette hyperbole donjuanesque, que les femmes détestent, n’est que le reflet lointain de la tendance polygamique des hommes. La plupart des femmes se contentent d’un seul soutien de famille, qui devient procréateur à l’occasion. Nombreuses se complaisent encore dans l’illusion de « l’homme de sa vie ». Ces réalités ne peuvent être réduites d’un coup de torchon féministe, ni d’un coup de poing machiste. Le compromis habituel est entre les deux, mais change dans la durée. C’est comme cela. Les serments éternels ne valent en général que le temps de la passion. Une fois assouvie, c’est déjà autre chose. Il faut relire la « Métaphysique de l’amour » de Schopenhauer, si vous n’êtes pas convaincu(e)

L’universitaire Delphine Vincent a bien compris, dans son texte de mars 2022, que ce phénomène d’emprise, exagéré à l’extrême, signifiait davantage qu’un comportement inapproprié à répétition (inappropriate,comme disent les Américains). Pour elle, il s’agirait de transgression d’interdits religieux. Et en effet, il y en a.

Ce qui n’empêche pas Mme Vincent de faire des allusions à une sorte d’intuition #MeToo, avant l’heure, de la part de Deborah Warner. Je trouvais moi au contraire que la metteuse en scène échappait assez à cette « obligation » moralisatrice et qu’elle s’élevait bien au dessus de cette problématique simplette, qui se résumerait à des rapports de force et des contraintes entre les sexes.

Même si les viols et autres violences, y compris sur les hommes (dont une tentative d’étranglement de Leporello), sont explicites. La Liberté chérie devra quand même trouver ses limites. On est bien tous d’accord là dessus et le « frangin » Mozart aussi. On ne devrait même pas avoir à le dire. Et ce retour dans le droit chemin nécessite une domestication de nos animalités. Ceux qui ont eu trop de pouvoir, comme DSK ou Weinstein, pensaient pouvoir s’en dispenser. Quelle sinistre comédie qu’une relation violente imposée ! Qui à part un athée stupide peut avoir du plaisir de si affreuse manière.

Ce 27 août 1995 à Glyndebourne, il s’est passé quelque chose de grand.

Leporello: Steven Page

Donna Anna: Hillevi Martinpelto

Don Giovanni: Gilles Cachemaille

Commendatore: Gudjon Oskarsson

Don Ottavio: John Mark Ainsley

Donna Elvira: Adrianne Pieczonka

Zerlina: Juliane Banse

Masetto: Roberto Scaltriti

https://www.fabula.org/colloques/document7970.php

https://www.unifr.ch/musicologie/fr/departement/equipe/people/2395/46348

https://www.forumopera.com/v1/critiques/goury_harmattan.html

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