More (1969) 8/10 Ibiza

Ce film est important mais dérangeant.

Barbet Schroeder nous montre assez finement et assez méticuleusement, comment des personnes qui ne s’aiment pas elles-mêmes (dixit), et qui ont des « outils » puissants à leur portée, comme les drogues dures, peuvent devenir dangereuses pour elles et pour les autres.

Il n’y a rien de nouveau à dire que l’héroïne est un poison qui séduit avec ses fausses promesses mais qui détruit inexorablement. C’est même banal. Mais la question n’est pas de l’énoncer, mais de le faire comprendre au plus profond, par les candidats à ce type de suicide chimique. Un simple raisonnement aussi imparable soit-il ne parvient pas à lui tout seul à cette pleine conscientisation qui amènerait à l’abstinence. C’est une énorme révolution dans la tête qu’il faut. Ce n’est pas gagné. Il faut prendre son temps.

Le brillant réalisateur a pris soin de bien profiler les candidats au martyr.

Et qui de mieux que ces explorateurs/expérimentateurs jeunes, beaux et libres, peuvent nous permettre de situer le problème, sans trop d’à priori. En s’y prenant en amont, quand tout semble aller bien et un reléguant à la fin du film le spectre bien connue de l’archi-dépendance et de la déchéance qui va avec, on part d’une sorte de belle page blanche.

En campant ces personnages sans trop de surmoi dans des lieux comme Ibiza d’alors, à distance des instances moralisatrices classiques, on nous donne une possibilité de nous mettre dans la peau (inconfortable) des protagonistes. Surtout que l’époque était permissive et l’air du temps quasi libertarien.

– Estelle est un jeune fille moderne. Elle est d’autant plus fatale qu’elle n’en a pas du tout l’air.

Son évidente fragilité ontologique, qui curieusement fait aussi parti de son indéniable charme, est parfaitement rendue par l’actrice Mimsy Farmer. On finirait presque par la plaindre et l’aimer, même pour ce qu’elle incarne comme toxicité (involontaire).

Dans une passage, cette héroïne (hum) dit bien le fossé entre les drogues qui sont supposés ouvrir au monde et amplifier la perception et celles qui enferment dans un bien-être passager. Elle sait de quoi elle parle, vu qu’elle a fini par choisir le plus mauvais côté.

On a tous connu – je le suppose –, d’une manière ou d’une autre, ce jeu intriguant et fondamentalement piégeux des appels à l’aide des personnes tombées dans de graves addictions. C’est une partie non négligeable du scénario, même si ici ces appels sont singulièrement muets.

C’est très tentant de venir à leur secours, surtout si ce sont de belles personnes dont on ne voit pas encore clairement les stigmates. Mais oui, on doit pouvoir les aider, d’ailleurs on sent bien leur demande, sans qu’elles aient à l’exposer. Les yeux implorent et ce qui n’est souvent que de l’hypocrisie suffit.

Ne rien faire serait une non-assistance à personne en danger ! (*) Outre l’aspect juridique, qui en fait ne se pose pas trop, c’est l’aspect moral et cette illusion que c’est somme toute simple, qui peuvent nous attraper.

Mais qui a vécu cela, connaît la difficulté de cette aide pour des bons samaritains non qualifiés. Et quand on est de la famille, ou bien le compagnon ou la compagne, c’est encore plus compliqué. Cela peut s’accompagner de chantages affectifs pour des personnes liées ou de ces pressions trop intenses ourdies par l’entourage ou la victime…

Le mauvais « génie » de l’addiction arrive à transformer la psychologie de tous. Pour parvenir à ses fins, le « malade » saura appuyer ou cela fait mal. Il servira à chacun ce qu’il veut entendre. A force de surveiller, l’entourage sur les nerfs deviendra paranoïaque, pensant à tout moment que l’autre retombe et triche. Ce qui n’aide pas non plus.

Sans négliger le rôle des proches, il est clair que c’est l’affaire de professionnels. Mais là encore, une grande pièce se joue pour tenter d’amener le drogué à accepter de se faire soigner. Et les rechutes sont épuisantes. Qui est passé par là, est marqué à jamais.

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Klaus Grünberg joue bien ce jeune étudiant qui après avoir fini ses études, cherche à voir le vaste monde, selon les nouvelles règles de cette jeunesse qui s’émancipe alors. Nombreux sont ceux qui se sont sentis la bougeotte après 68.

Pour lui, comme pour les autres, ce n’est pas un désir ethnographique qui l’anime. On est plutôt dans ce mouvement individualiste et hédoniste qui voit les autochtones comme faisant parti d’un décor. Il n’y a pas trop de communication à ce niveau.

S’il cherche à partager les envies du moment, à s’accorder du bon temps, c’est avec ceux de son espèce, des wanderers comme lui. C’est assez clanique comme démarche.

Il fait du stop pour Paris. N’étant pas si scrupuleux que cela il va participer à de petits rapines pour augmenter son pécule.

A cette époque les appartements de cette faune étaient plutôt collectifs. Au cours d’une de ces soirées bigarrées, où l’on danse, boit et fume, il va tomber sous le charme d’Estelle, une jeune Américaine. Ils vont s’unir un moment sans trop de difficultés.

Mais comme elle doit se rendre à Ibiza et qu’il est mordu, il se sent obligé de la rejoindre dans cette île mythique.

– Là-bas elle est curieusement distante. Et comme lui en est encore à n’estimer la relation qu’en terme d’amour ou non, il est un peu désemparé.

En fait elle a replongé dans la drogue dure. Son caractère est labile. Tantôt elle très proche de lui, tantôt elle est hostile. Il ne comprend toujours pas.

Il cherche à comprendre. Déjà il faudrait mettre au clair les rapports de sa belle avec ce Dr Wolff. Pourquoi s’éclipsait-t-elle si longtemps le soir ? Cet homme assez âgé est puissant et possède hôtel et restaurants ici.

Pour la sortir de là, sans savoir encore ce qui se trame, il l’emmène de l’autre coté de l’île dans une petite maison isolée près de la mer. Tout semble aller mieux. Mais il ne sait pas encore qu’elle a volé 200 doses d’héroïne.

– Ils sont rejoints par l’amie dont Estelle dit qu’elle ne va pas bien. De fil en aiguille le jeune Stefan découvre l’importance du problème. Il a capté un dialogue des deux filles avec le mot la « horse ». Il demande des explications. Il comprend. Il l’a corrige vertement, bien conscient de la gravité de la chose. Tout ne va pas pour le mieux.

Notre Eve lui tend la pomme empoisonnée. Elle cherche à gagner sa complicité. Essaye, avec une seule petite dose ce n’est pas si grave. Il commence et ne finira jamais.

Un court passage par le LSD leur donnera une vision différente. Ils sont conscients alors qu’il faut arrêter les piquouses. Mais cela ne durera qu’un temps.

– Une connaissance parisienne le rejoint et constate l’étendue du désastre. Il lui redit qu’il doit se méfier d’Estelle, comme il l’a déjà fait jadis à Paris. Il rajoute qu’elle a déjà détruit deux hommes et que s’il ne l’abandonne pas immédiatement il va être le troisième sur la liste.

Ce petite fille fragile est éminemment toxique, c’est un fait. Mais ce n’est pas franc et direct comme on en a l’habitude. C’est qu’elle est atteinte d’un mal rampant qui contamine l’autre en prolongement de soi.

– Aucun des caractères n’est présenté grossièrement. Par exemple, le dealer allemand qui règne au soleil, qui a visiblement un passé nazi, n’est pourtant pas l’affreux monstre caricatural qu’on nous sert à chaque fois. Il est plutôt sympathique et bonhomme à première vue.

Et cette histoire qui dure deux heures, mais touche toute une vie à chaque fois, se termine mal.

On est bluffé par le naturel et le réalisme de ce récit navrant. C’est une belle écriture servie par des acteurs habités et remarquables.

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On a bien sûr beaucoup parlé de la musique des Pink Floyd – Il s’agit d’une bande son classique, mais aussi de morceaux qui passent dans des pick-up (tourne-disques) plus ou moins performants. Le procédé est habile et nous replonge un peu plus dans ces années là.

En fait ces musiciens ont d’authentiques affinités pour ces îles – Mais ils auraient été plutôt inspiré par Formentera que par Ibiza.

  • David Gilmour a rejoint les Pink Floyd en décembre 1967, un an avant le film, l’année où les musiciens ont séjourné à Formentera et un peu avant que Syd Barret, drogué à mort, quitte le groupe. Gilmour sera à Formentera en 1968 il y reviendra plusieurs fois.

La mère du réalisateur Barbet a acheté une maison à Ibiza. Il a donc bien connu ce petit paradis espagnol. Il qualifie ce territoire de repère de nazis dans les années 50. Et bien entendu il dépeint sans compromis ce qu’il a vu pendant la période hippie. C’est à dire lors de l’invasion des marginaux venus de tous les endroits du monde. Il y a son film Amnesia (2015), tourné au même endroit mais qui est plus centré sur les années 90. J’en parle ailleurs.

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Il y a quelques années, j’ai amené mes jeunes fils à Ibiza, juste une journée à partir de Majorque.

On ne peut pas parler de nostalgie puisque je n’y ai jamais été auparavent, bien qu’ayant amplement fréquenté d’autres parties du hippie trail de la grande époque.

Ce n’était pas à proprement parler un désir de transmission. Je n’ai pas le sentiment que mes expériences puissent aider d’autres que moi. Déjà que je ne crois pas que l’expérience soit transmissible en soi. Chacun doit éprouver pour comprendre.

Mais il y avait quand même un peu de tout cela et surtout l’envie de croire un peu à l’idée de paradis perdu. Mais bien entendu je reste lucide. Le secret est dans le cheminement, pas dans la destination finale.

Est-ce que je leur conseillerais ce film ? En fait, je ne sais pas. Il y a dans les expérimentations qui y sont exposées, autant une claire exhortation à la prudence qu’une inquiétante et sournoise incitation. Il faut pas mal de maturité à mon avis pour prendre suffisamment de recul.

(*) La non-assistance à personne en danger est le fait de ne pas porter secours à quelqu’un qui est en détresse.

https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F34551

Pour qu’il y ait non assistance à personne en danger, il faut que les éléments suivants soient réunis :

  • La personne en danger fait face à un péril grave et imminent, qui menace sa vie ou son intégrité
  • Le témoin a conscience de ce danger
  • Le témoin s’abstient d’intervenir pour empêcher qu’un crime ou qu’un délit soit commis contre l’intégrité physique de la victime, ou d’aider la victime, ou d’alerter les secours.
  • Il faut que l’aide apportée à la victime n’expose pas le sauveteur ou quelqu’un d’autre à un danger. Par exemple, en cas d’incendie, le fait de ne pas se jeter sans protection dans les flammes pour tenter de sauver une victime ne peut pas être condamné. Par contre, le fait de ne pas alerter les secours oui.

Cette abstention est punie par la loi.

https://fr.wikipedia.org/wiki/More_(film)

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