Nana (1955) 7.5/10 Carol Boyer

Qu’est ce qu’elle a cette nana là ? Eh bien, elle est bien tournée, au propre comme au figuré.

Revu là :

Zola nous a concocté une belle histoire de destin tragique de pute au grand coeur. L’organe est grand en effet, tellement il peut contenir de soupirants et d’amants. Mais ce qui n’empêche pas un opportunisme assez destructeur. On pourra parler aussi de femme fatale ; voire de cocotte.

Il y a donc autant d’Ange bleu que de Dame aux camélias (ou Traviata etc) dans ce personnage et les destins qui s’y rattachent – Elle aime ceux qui l’aiment, sans trop de discrimination, et avec une certaine sincérité. Mais elle doit veiller à ses intérêts et ne se préoccupe pas trop de leurs pertes.

Ces messieurs passent à la caisse selon leurs moyens. Elle peut tout aussi bien se contenter (un moment) d’une idylle avec un amoureux pauvre, que d’une vie de château au frais du prince. Quitte à ruiner ces protecteurs.

Un noble bien sous tous les rapports est au service de Napoléon III. Ce comte Muffat, chambellan en titre est son meilleur conseiller. Il est dans le tout premier cercle et peut se permettre de dire ce qu’il pense. Mais « Napo » (Jean Debucourt) lui reproche sa rigueur morale trop extrême. L’Empereur qui entretient une jolie jeune maîtresse et n’aime pas trop qu’on lui fasse la leçon. Et puis il faut quand même aimer et se distraire.

Bien malgré lui, pour des raisons diplomatiques, le comte sera amené à fréquenter le Théâtre des Variétés, où chante la belle Martine Carol. Principalement des chansons bien coquines.

Vraiment c’est une nature celle-là. Elle ne fait pas ses 35 ans. On croit parfaitement à ce qu’elle incarne.

Notre aristocrate tombe immédiatement amoureux de cette créature, qui lui a fait des œillades prometteuses et lui met sous le nez son décolleté pigeonnant.

Le feu s’est réveillé instantanément chez notre vieux beau. Il revit ou plutôt il vit enfin. Et il le proclame à qui veut l’entendre « avant toi, je n’existais pas ».

Et la Carol n’est pas insensible aux charmes certains de Charles Boyer. Bien qu’un peu collet monté, il a la classe, la culture, l’intelligence ; mais aussi l’argent et le pouvoir. De plus, il n’est pas mal physiquement malgré ses 56 ans (c’était « vieux » à l’époque). Il peut être très généreux « c’est de son âge ».

Avant de conclure, il y a tout ce jeu entre la fausse naïveté clairement jouée par la belle et une certaine naïveté intéressée de cet homme. Lui se laisse glisser avec bonheur dans son rêve et elle gouverne autant qu’elle peut à partir de son rêve.

L’homme :« je la désire parce qu’elle a l’air d’une Sainte »  – tout est là.

La femme : « les hommes n’ont qu’une idée en tête… savoir ce que cela va leur coûter » – belle pirouette.

Mais la gourgandine a d’autres amants dans sa poche. Et tous lui réclament l’exclusivité. Notre coeur d’artichaut a bien du mal à satisfaire cette demande. On est dans le registre de la négociation.

Le banquier Steiner, incarné par Roquevert, n’a peut être pas les manières mais il ne manque pas de fonds. Il peut assumer la vamp vénale à lui tout seul, si de besoin. Mais comme c’est un tricheur il ira à la banqueroute.

Le comte de Vandeuvres, est un vrai noble, pas un anobli d’Empire. Jacques Castelot joue à merveille cette partition (oui, il ressemble à son frère l’historien). Il sait être très fin et persuasif. Comme il est très raffiné, il vise la qualité plutôt que la quantité. Pour lui « la Grandeur n’est pas une question de dimension ».

Mais il sera tellement épris de la belle, qu’il engloutira son château et sa fortune.

Le comte Mufat, dépend en partie de sa femme légitime. Celle-ci est informée et menace de divorcer, avec séparation de biens. Infidèle lui promet de cesser cette relation extra-conjugale. Mais il ne tient qu’un temps. Et quand la Martine appelle à l’aide, il accourt. Et se remet immédiatement avec elle. « il faut bien que maturité se passe »

Tout part à vau-l’eau La séparation est consommée. Il négocie tout ce qui lui reste pour payer un palais tapageur à sa maîtresse. Il est au bord du gouffre. Même l’Empereur est sur le point de l’abandonner.

Les deux mâles qui restent en compétition désormais sont les deux comtes qui on l’a vu, ne font pas les bons amis. Ils se livrent à une guerre digne, consistant à engager un maximum de dépenses pour la femme de mauvaise vie. « j’assiste au spectacle de ma déchéance » dit Muffat.

Suspense chevalin et chevaleresque : Vandeuvres ira jusqu’à tricher avec son cheval de course pour essayer de se refaire. Il va à l’abîme sciemment pour les beaux yeux de la Martine. Il terminera son histoire avec la dignité qui s’impose à sa caste. C’est très ancien régime, mais plaisant.

Mufat et Nana ont vu que Vandeuvres a gagné. Mais ils n’ont pas vu qu’il a été disqualifié pour avoir dopé son cheval. Sur ce quiproquos, la vénale tentera de quitter Mufat pour rejoindre Vandeuvres. Surtout qu’il lui plaît plus finalement.

Mufat ne la laissera pas partir. Il réglera son compte à la belle. « tu n’aimes personne Nana ! ».

Si l’on excepte cette fin tragique, l’ensemble est délicat, léger et bien agréable. C’est assez esthétique de voir ces hommes tout sacrifier pour la reine des femmes entretenues (je n’ai pas dit « prostituées »). Les situations et le dialogues ont du panache, de l’élégance, du chien. Surtout chez les nobles, il faut bien le dire. C’est vraiment vivant et convaincant.

Le républicain indécrottable que je suis se met même à penser de travers. Belle réussite cinématographique !

Deux heures chromo en Eastmancolor, bien remplies et bien satisfaisantes.

On doit au réalisateur Christian-Jaque pas mal d’œuvres notables :

  • Les Disparus de Saint-Agil
  • La Symphonie fantastique
  • Fanfan la Tulipe
  • Nana
  • Babette s’en va-t-en guerre
  • La Tulipe noire
  • … et bien d’autres.

Je retiens pour ma part François Ier de 1957 où Fernandel remonte le temps avec un dictionnaire du vingtième siècle à la main, ce qui lui permet de « prédire » l’avenir de nos anciens du seizième siècle. Le « truc » plus le « supplice » de la chèvre ont enchanté ma jeunesse. Le coup de foudre pour le cinéma peut arriver de la manière la plus insolite qui soit.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nana_(film,_1955)

Martine Carol
Charles Boyer
Jacques Castelot


Christian-Jaque
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