Play (2011) 8.5/10 Östlund

A la base, un fait de société, le vol en bande de téléphones portables. C’est inspiré d’un authentique fait divers. Mais bien entendu, avec Östlund à la barre, c’est bien plus que cela.

Revu ici :


A noter d’abord, un ton et une problématique qui renouvellent totalement le genre. Je comprendrais que cela puisse déranger. On n’a pas tellement de repères. Il n’y a pas de grilles bien définies, pour comprendre cela. D’ailleurs, la plupart des critiques pataugent.

Caméra vérité. Nous sommes en totale immersion. Plus vrai qu’un reportage !

C’est solide, net et intelligent.

Un style direct. Un exposé débarrassé du pathos, de la morale, de la romance, voire même du discours. Aucune musique n’est nécessaire pour nous suggérer nos émotions. Rares sont ceux qui parviennent à une telle épure.

De jeunes adolescents suédois font des courses dans un centre commercial.

Ils viennent de se rendre compte qu’ils ont perdu leur argent, un peu moins de 100 euros. Ils songent à refaire le chemin à l’envers. Ce premier plan donne une ambiance actuelle et classique. Des enfants de maintenant, bien sapés et bien propres sur eux. Sans doute la progéniture de gens à l’aise financièrement.

Mais la camera glisse vite vers un autre groupe. Une petite bande de jeunes, sans doute des Maliens, traînent de l’autre côté du hall. L’ambiance change radicalement. Nos préjugés classiques rappliquent.

On n’est pas déçu. Les noirs ont trouvé un moyen de confisquer les smartphones, par une méthode insistante et sournoise. Un scénario avec un minimum de violence, qu’ils ont amélioré au fil du temps. Ils parviennent à leurs fins, par ruse et intimidation. Les petits blancs sont tétanisés. Inutile de dire que c’est politiquement incorrect.

Le suspense est dans l’image.

Un quidam est devant nous, il semble nous regarder. Est-ce que c’est lui qui jouera un rôle ? Ou bien, est-ce que ce sont les personnes que l’on découvre derrière la vitre, et qu’il cachait par sa présence ?

Dans un plan à l’extérieur, on craint pour les jeunes qui disparaissent progressivement derrière une colline, en marchant. Que va-t-il se passer ?

Voilà, comme pour Charlie, c’est dans l’image que se cache le mystère. Un procédé un peu déroutant, mais intéressant.

D’ailleurs le scénario, forcément très étudié, semble pourtant s’inventer au fur et à mesure.

Il faut dire qu’il suit le cheminement des blancs et des noirs, comme dans une partie d’échec ouverte. A part qu’ici, on triche et que c’est bien entendu perdu d’avance. Mais les blancs et apparenté, coincés dans cette partie, préfèrent s’illusionner. Ils craignent que cela puisse être pire.

Un petit craque et veut s’échapper. La dynamique des groupes est ainsi engagée, que c’est son ami qui cherche à lui imposer de rester. Le petit monte tout en haut d’un grand arbre.

Par défi, car on lui impose de ne pas se soustraire. Par menace, car s’il tombait, la culpabilité retomberait sur ces agresseurs. Par un simple instinct de conservation en créant une distance. Cet acte est bien maladroit, mais c’est une trouvaille qui nous en impose.

Il redescendra bien docilement.

Un autre jeune, asiatique mais du groupe des blancs, est pris d’une impérieuse envie de déféquer. Il n’a pas le temps de baisser à temps son pantalon. Une partie se retrouve dans son slip. Dans l’urgence, il n’a pas la possibilité de se déshabiller dans les règles, il trouve le moyen de déchirer le sous-vêtement pour l’éliminer. C’est cru et dérangeant. Et cela n’a l’air de rien. Mais ce sursaut d’efficace dignité, tient de l’inventivité. Encore une trouvaille qui semble dans l’instant, dans l’urgence, dont on ne sait pas si elle avait été écrite avant.

Réalisme saisissant.

Une scène importante. Les délinquants organisent une course où le gagnant emportera tous les biens des uns et des autres. Toutes les valeurs des blancs et des noirs, sont mises sur une veste. Qui peut croire que ce n’est pas une ultime ruse et que les voleurs respecteront les règles ? La course est dérisoire. Avant la fin, les malfaiteurs se partagent déjà le butin. Et ce n’est même pas pervers ou cynique. C’est juste une façon de paraître respecter certaines apparences, tout en occasionnant un minimum de violence. En jouant ainsi avec ces victimes déjà écrasées, les voleurs se dédouanent un petit peu, mais surtout ils atténuent tout reliquat de volonté de révolte.

C’est à l’image de ces états impériaux qui donnent des leçons sur le respect des règles internationales et qui s’en affranchissent sans vergogne dès que ces traités ne favorisent plus leurs intérêts.

Dans le fond, ce à quoi on assiste est primordial. On le sent confusément.

C’est l’être humain de toujours, sagace et fondamentalement violent. Ce lui qui cueille ce qu’il peut et qui se révèle dans la chasse. Avec comme seules limites, sa voracité et les contraintes du groupe. C’est primitif et évolutif en diable.

Il mutualise ses forces dans le clan. Il réoriente ses stratégies de groupe en fonction des qualités de chacun. Il prend des coups. Il apprend. Et sa technique s’améliore à chaque fois.

Les rôles se distribuent naturellement dans la meute. Le chef ordonne, oriente et rassure. Ils y a ceux qui le complètent dans l’attaque et ceux qui accompagnent et assurent les arrières. Malheur à celui qui veut échapper à cet ordre.

Il faut qu’ils marchent, qu’ils avancent, qu’ils éprouvent. Ils découvrent et inventent au fur et à mesure. De la tension qu’ils créent eux-mêmes, naît l’idée et la nouvelle action. Ce n’est pas moral au sens que l’on connaît. C’est parfois bien dégueulasse.

C’est bien pour cela que le film ne dénonce pas ces méfaits, pas plus qu’il ne les approuve. Il n’y a pas ici cette épaisse gangue sociétale inspirée du christianisme. Ce n’est donc pas une question de culpabilité.

Nous sommes au-delà du bien et du mal. (*)

C’est une petite bande d’homo sapiens dans toute sa vérité nue. Ces petits groupes qui ne connaissent pas de limites et qui ont ainsi conquis le monde de proche en proche. Ce puissant appel secret, que parfois nous entendons en nous, que souvent nous tentons de faire taire, et qui vient de l’aube de l’humanité.

Il n’y aucune différence fondamentale entre les premiers hommes et nous. Nous nous en rendons compte en observant leur art. Puissions-nous le voir aussi dans notre façon de nous affronter.

Par certains côtés on pourrait parler d’ethno-cinéma à la Jean Rouch. Une fiction qui puise ses sources dans les racines profondes des peuples et en souligne les caractéristiques principales.

Incroyable que ces modestes gamins, nous permettent, par la simple vérité de leurs actes, une telle leçon de géopolitique, de philosophie, d’ethnologie et d’anthropologie.

Je m’emballe sans doute. J’y vois peut-être plus qu’il n’y a. Mais ce talent de réalisateur, de nous permettre de nos projeter au-delà, est en soi, la preuve d’un grand art.

Dans son final le film tue toute critique bien pensante, qui tendrait à surréagir. Celle qui voudrait voir dans « Play » une œuvre accusatrice anti-noirs ou son contraire.

Le réalisateur met en scène des personnes antiracistes primaires, qui parce qu’on appréhende un noir dans la rue sans façon, y voient forcément une violence raciste. On est conditionné à réagir comme cela.

  • J’ai vécu une telle bizarrerie dans le métro à Rome. Sans que j’ai eu le temps de bien comprendre le comment et le pourquoi, deux immenses Américains ont neutralisé un jeune homme de couleur. Certains criait déjà au scandale. Je m’interrogeai. Le délinquant, puisque c’en était un, jouait de cette corde sensible de l’attaque raciste. Le pickpocket a du rendre le portefeuille volé. Voilà c’est tout.

Je pense qu’on se trompe lourdement si l’on croit que c’est un film sur le racisme et l’antiracisme, ou même sur un fait de société.

Et les acteurs ? Ces jeunes sont tellement bons, qu’ils en semblent pas « jouer », ils « sont » ces personnages.

Östlund est en train de se hisser à la hauteur des plus grands. De ceux qui chaque fois qu’ils font un film, révolutionne le genre et porte le flambeau plus haut.

On lui doit aussi les excellents, Happy Sweden (2008), Snow Therapy(2014), The Square (2017)

(*) On pourra utilement se référer à « La Généalogie de la morale » de Nietzsche.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Play_(film,_2011)

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