Pluie noire (1989) 8/10 Imamura

Le choix judicieux du noir et blanc et de la délicatesse pour ce film ultra-violent de 1989. On croirait vraiment que cela démarre en 1945.

C’est l’histoire d’un secteur japonais décimé par les retombées radioactives, mais aussi le rayonnement direct, de la bombe Hiroshima. Ces villageois n’ont pas été en plein centre critique mais en périphérie. Et ils n’ont bien entendu pas pris les précautions nécessaires pour cette « grande » première, ni avant, ni pendant, ni après.

On connaît bien maintenant l’ensemble de ces séquences fatales. Mais à ce moment on n’en savait pratiquement rien, et il était difficile de comprendre les mécanismes complexes qui étaient en œuvre. Ce sont ces chemins de croix plus ou moins longs qui sont si bien racontés ici. Pas avec la force du nombre, mais avec quelques personnages attachants.

– A grande échelle, nombreux sont ceux qui sont morts instantanément par le blast et/ou les carbonisations. Le réalisateur donne à voir des monstruosités assez réalistes et qui sont bien plus impressionnantes que ce qui est montré dans la plupart des films d’horreur. Mais surtout il n’y a pas cette complaisance implicite des fictions quant au voyeurisme de l’atroce.

  • Un gamin quasi liquéfié tente de se faire reconnaître par un membre de sa famille. Lequel rejette a priori cette possibilité tant la « chose » est défigurée, délabrée. Il lui faudra des preuves avant qu’il s’apitoie enfin. Ce n’est pas l’abomination en soi qui nous touche le plus mais la « chosification » et la non-reconnaissance des siens. Qu’aurions-nous fait ?

La désolation est partout, mais ce peuple fier tente de garder son sang froid et son efficacité légendaires.

– De nombreux décès ont eu lieu dans les semaines qui ont suivi. On les doit aux énormes brûlures et au rayonnements intenses de l’irradiation externe, qui a mis à mal des tissus vitaux. Il s’agit principalement d’aplasie médullaire avec ses conséquences mortelles. Les déséquilibres profonds et les surinfections ont précipité le mal. Là encore une grande solidarité a permis à certains de passer le cap ou en tout cas de retarder un peu l’issue.

– Le titre Pluie noire fait référence aux produits qui ont été contaminés et projetés dans l’atmosphère. Ils sont redescendus et ont pollués l’eau et les aliments à l’air libre. Ils sont tombés sur la peau et ils ont été ingérés de diverses manières. Ces substances extrêmement dangereuses ont occasionnés des problèmes tout aussi graves mais à plus long terme. La leucémie est généralement plus précoce que les autres cancers constatés.

– Et l’on ne parle bien entendu pas encore à ce moment des anomalies génétiques et des problèmes possibles sur la descendance.

– Ceux qui s’en sortent et ont une durée de vie quasi normale, peuvent avoir quand même des maladies plus ou moins liées à la bombe. Une des conséquences est redoutable, c’est l’impact psychologique, augmenté du rejet des Hibakusha (survivants de la bombe).

Au travers d’une belle jeune fille apparemment en bonne santé, le film parle de cela. Elle vit chez son oncle avec sa femme et la grand-mère.

Ce couple bienveillant voudrait qu’elle se marie vite. Ils ont compris la difficulté de caser une irradiée. Plusieurs tentatives échouent.

De plus, la petite est si délicate qu’elle ne voudrait pas être un fardeau pour un mari, au cas où les choses se compliqueraient. Elle s’empresse de le signaler aux prétendants, ce qui n’arrange pas les choses.

Et puis, elle voit bien que ses protecteurs n’en ont pas pour si longtemps que cela. Elle veut les assister. Et en effet ils meurent l’un après l’autre, comme bon nombre de leurs amis au village.

Seul un demi fou veut encore d’elle. Lui, il est devenu brindezingue suite à une attaque de chars. Mais s’il n’y a pas de moteurs qui pétaradent, il est quasi normal. Ce n’est quand même pas le gendre idéal.

Mine de rien, le récit glisse plus sur la question du non-mariage et de l’acceptation, plutôt que sur la maladie et la mort. Cette élévation est due à un beau travail scénaristique.

Les choses vont de mal en pis, mais ils ont eu quand même cinq ans de répit.

L’histoire échappe singulièrement au pathos et aux tendances moralisatrices qui vont avec. Ici ce ne sont que des pathologies sournoises et bien réelles, mais estompées par la méconnaissance clinique d’alors et adoucies par l’héroïsme ordinaire à visage humain. On tend vers le factuel.

On peut se demander si les protagonistes sont peu conscients de la grande faucheuse qui les guette, ou bien s’ils sont dans une acceptation fataliste, et pour tout dire un peu Zen, de leur sort. Ils pourraient aussi croire aux miracles. C’est humain. Le spectateur est lui même partagé, il y a une part d’indéterminé dans cette affaire.

L’image et le récit sont très clairs. Et le montage est bien calculé. Cela en deviendrait presque une histoire simple nichée au fond d’un profond chaos. Il n’y a même pas cette laborieuse tension survivaliste, si souvent orchestrée dans ce genre.

On ne peut pas décemment dire deux heures de bonheur, mais c’est tout comme.

C’est du travail d’artiste méticuleux et talentueux. On doit aussi Shōhei Imamura l’incroyable chef d’œuvre, La Ballade de Narayama. Une autre épure.


Bien entendu les Japonais sont tous anti-bombe maintenant. Et il serait contre-intuitif de leur donner tort. Ce peuple guerrier, d’abord honteux d’avoir perdu, est devenu pacifiste. Et ils sont persuadés que ce double bombardage aurait pu être évité.

Ce n’est pas la thèse des Américains.

Je ne prends pas partie, toute guerre est atroce. Ces images le prouvent. Mais les agressions japonaises l’ont été également à leur manière et n’ont pas touché que des militaires non plus.

Je cite wikipédia :

  • « Les historiens et les gouvernements de nombreux pays ont considéré les militaires de l’Empire du Japon, à savoir l’Armée impériale japonaise et la Marine impériale japonaise, comme les responsables des tueries et autres crimes commis à l’encontre de plusieurs millions de civils ou de prisonniers de guerre (PG) au cours de la première moitié du xxe siècle »
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