Raging Bull (1980) 8.5/10 Scorcese

Un film qui mérite bien sûr un 9/10 mais comme je me suis astreint pour l’instant à plafonner à 8.5/10 (par respect pour le 8 et 1/2 de Fellini), je suis un peu bloqué !

Un chef-d’œuvre intemporel qui relate la vie d’un boxeur célèbre, Jake LaMotta. Ce film a déjà 40 ans et pourtant il est toujours aussi poignant.

Il a été fraîchement accueilli par le public d’alors. Lequel a été déçu car il s’attendait à un film sur un héros et non pas un antihéros et des scènes de boxe en veux-tu en voilà. Or de la castagne, il n’y en a pas tant que cela.

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Désormais on entre dans cette œuvre comme dans une cathédrale. C’est à dire avec un infini respect pour ceux qui l’ont porté et une profonde admiration pour leur réalisation. On perçoit ce je ne sais quoi qui nous dépasse, dans la magie de l’édifice.

Je vous prie par avance de bien vouloir m’excuser pour l’avalanche de superlatifs. Mais une critique de bonne foi, ne peut pas faire autrement. Ce film aux multiples récompenses a été déclaré meilleur film de la décennie 80 par les experts. J’oserais même prétendre que c’est un des plus grands films de l’histoire du cinéma. Et c’est quelqu’un qui n’aime pas la boxe qui vous dit cela.

Scorsese n’est pas un aficionado du ring non plus. Ce n’est donc pas fondamentalement un exposé sur ce sport dégradant. Ni un plaidoyer pour, ni un plaidoyer contre.

Le réalisateur, qui tentait de se délivrer des démons de la cocaïne, a rapidement vu bien au-delà, dans ce projet de biopic apporté par De Niro. Scorcese a déclaré par la suite avoir été sauvé par ce film.

Il s’est dévoué corps et âme à cette entreprise. Il y a mis toute sa force et toute son intelligence. On peut dire qu’avec lui, toute son équipe a transcendé le propos, pour réussir un récit d’une incroyable densité.

Après quelques essais, il a fini par se résoudre au noir et blanc. Une épure qui permet de mieux cerner l’essentiel. Elle transmet plus directement la beauté, la sobriété et/ou l’expressivité. Ce choix fondamental, assorti d’une photographie qui touche au grand art, déplace d’emblée le film vers le sommet. On pourrait presque se contenter d’en prendre plein les yeux, tant les images en elles-mêmes, grâce à leur composition et leur cadrage, sont puissantes et sensées. Qui sait, sans doute un nouveau Cartier Bresson est passé par là.

Ce sommet du cinéma est prodigieusement bien filmé. Chaque prise de vue a un sens.

  • Je ne comprends pas, que bien qu’il ait été nominé, il n’ait pas eu l’Oscar de la réalisation.

Le montage est savant, et lui a été récompensé par un Oscar.

Mine de rien, le storytelling s’est concentré sur la psychologie et la psychopathologie des personnages. Au point que la fiction a rapidement dépassé la réalité. LaMotta ayant visionné le film en a été totalement bouleversé, s’est aussi vu sur un de ses plus mauvais côtés. Il a fait son examen de conscience et a couru s’excuser auprès de son ex-femme Vickie. C’est dire l’exploit.

Les récits de boxe sont bien là et ils font preuve d’inventivité. Ils sont montrés avec une puissance jamais vue, au plus près de l’action, selon un procédé novateur. Ce carnage en devient presque aussi insupportable et beau que les peintures d’écorchés d’un Francis Bacon.

Et si l’on revient sur terre. C’est on ne peut plus démonstratif des efforts surhumains demandés à ce niveau de champion du monde : volonté sans faille, énergie extraordinaire, endurance extrême, maîtrise de la douleur, résilience à toute épreuve … Mais ces scènes n’occupent en réalité qu’un petit dixième des 129 minutes du long métrage. Bien entendu, on peut y déceler l’appétence de Scorcese pour la violence. Et même si c’est d’une intensité et d’un réalisme remarquables, l’essentiel n’est pas là.

Les acteurs ont atteint une altitude où peu d’autres peuvent les suivre.

Robert De Niro est ici sans doute plus que LaMotta. Mais le caractère clairement transfiguré qu’il nous joue, se justifie en soi. Il aurait été grotesque de faire une traduction littérale, de ce qu’est ce boxeur mythique. Il n’était pas question de chercher à trop lui ressembler physiquement. D’ailleurs le nez grossier de la fin est inutile.

Cependant, il s’est tellement investi qu’il a choisi de prendre 30 kilos en 3 mois pour mieux incarné la dégradation physique du personnage. Et là cela apporte vraiment quelque chose. Mais ce fut au péril de sa santé.

Et même pour évoquer son caractère, il est plus intéressant d’en dessiner avec force les intentions, que d’en faire une fidèle mais laborieuse lecture. Il ne faut pas tomber non plus dans les travers de la sacralisation ou de la diabolisation. Pari réussi.

De Niro est parfait dans la multiplicité d’angles qu’il donne à ce personnage étroit. Il en fait tour à tour, un amoureux délicat, un mari insupportable, un frère tyrannique, un génie, un fou. Sans que cela devienne un rôle outrancier ou surjoué. C’est à la fois contenu et redoutable d’efficacité.

On est au-delà de l’interprétation, on est dans l’Incarnation au sens liturgique du terme, chemin de croix compris.

Et à chaque fois, la caméra semble capter un petit quelque chose qui en dit long. C’est fait d’un simple regard porté ici ou là, d’un frémissement qui témoigne d’une inquiétude, d’une indétermination passagère, d’un mot de trop ou d’un non-dit embarrassant. Tout peut basculer chez ce fauve à n’importe quel moment. Et il fouille et il cherche inlassablement, ce qui pourrait conforter ses thèses les plus folles. Il est absolutiste dans cette quête d’une inatteignable absolue vérité, que cela soir pour l’intégrité de sa femme ou pour celle de son frère. Mais il en est de même dans sa conquête du titre mondial. On pourrait presque dire que l’un ne va pas sans l’autre.

On pourrait certes parler en ce qui le concerne d’un délire de jalousie. Une vraie maladie qui a fait dire au grand psychiatre Clérambault « Plût au ciel, Monsieur, qu’il suffise d’être cocu pour n’être point malade »

Mais c’est un peu trop simple. Il faut prendre en considération ce degré hallucinant de concentration nécessaire à ces sportifs et qui tend à les faire sortir du sillon. Pour comprendre cela, il suffit de voir les rituels superstitieux un peu fous, qu’ils s’imposent juste avant une compétition. Ils sont ailleurs. Cela n’excuse rien mais cela explique.

Il y a certes au départ des troubles de la personnalité d’aspect paranoïaque. Et ceux-là ne demandent qu’à s’exprimer et à entraîner tout un monde avec eux, dans cette recherche vaine de preuves. Ils sont en résonance avec l’absolue détermination nécessaire à leur art. Le même fanatisme les nourrit.

  • Bernard Palissy n’a-t-il été à la fois fou et sensé, quand pour créer ses émaux, il a brûlé ses meubles ?

C’est De Niro qui a tout fait pour que le livre biographique soit porté à l’écran.

Il a obtenu l’Oscar et bien d’autres récompenses et ce ne pouvait pas être autrement.

Le film se déroule chronologiquement, il est ponctué par les combats remarquables du boxeur. Là encore ce n’est pas une énumération scolaire et fastidieuse, mais de petites interventions qui signifient chaque fois quelque chose.

Et au fur et à mesure, on assiste à la destruction de sa famille et de sa relation avec son frère. Lequel est remarquablement interprété par Joe Pesci, qui trouve là un de ses meilleurs rôles. Les deux frangins sont vraiment en phase dans cette relation de travail à la fois fraternelle et difficile. L’un et l’autre se renvoient la balle avec justesse, toujours à deux doigt de la séparation et du drame… ce qui finit par arriver.

La deuxième femme de Jake est incarnée par Cathy Moriarty. C’est une jeune blonde platine qui semble venir des années 40. Une jolie actrice d’à peine 17 ans et qui assume vraiment comme une grande. Une belle partition faite principalement de lourds silences bien à propos et d’expressions faciales et corporelles très justes.

Elle est convoitée et aimée. Puis elle prendra stoïquement tous les coups. Et ce n’est que tardivement, en désespoir de cause, qu’elle aura l’initiative du divorce.

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On a rarement atteint une telle cohérence d’ensemble, une telle subtilité des portraits alors qu’ils sont peints à grands traits au couteau. Quelle précision dans l’évocation des situations et/ou des interactions entre les êtres !

Je me fiche bien de savoir si le film est la vérité sur LaMotta ou non. Ce n’est finalement qu’un prétexte comme un autre, pour réaliser un chef-d’œuvre, sur quelqu’un qui gagne sur le ring et perd dans la vie et sans doute sur nous tous, quand de passionné nous devenons obsédé.

Et c’est bien comme cela. Et si en plus c’est quand même fidèle, eh bien, c’est toujours bon à prendre.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Raging_Bull

Robert De Niro
Joe Pesci
Cathy Moriarty

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