Robert Mapplethorpe « Look at the pictures ! » (2016) 8/10

(attention cela peut se révéler fortement dérangeant pour un public non averti)

C’est avant tout un « reportage », retraçant la vie et l’œuvre d’un artiste contemporain sulfureux. Rien de moins neutre.

En raison des choix de « lecture », des priorités, un tel exercice est aussi une création.

Il est donc éligible à nos critiques.

On ne peut pas parler ici de cinéma stricto sensu. Ni de biopic. Et pourtant, comme pour consacrer le statut particulier de ce « documentaire », celui ci est bel et bien sorti en salle en Allemagne.

L’oeuvre artistique de Mapplethorpe est composée de photos, d’œuvres graphiques, de montages et de happenings.

Le jeune Mapplethorpe est très ambitieux et conscient de sa destinée. Il fera tout pour « réussir ». Il n’aspire pas à la reconnaissance classique, aux médailles de l’art, mais à une sorte de déification de soi.

C’est très en phase avec ces années 70. Il est d’ailleurs en compétition larvée avec le dieu de cette époque, Andy Warhol.

Ces indéniables qualités d’artiste, s’exprimeront dans de nombreux domaines. Mais il privilégiera de mettre « lui » et son œuvre en scène, au travers de diverses expressions d’une sexualité complexe et largement hors limite.

Au départ c’est un artiste doué et non reconnu. Il a fréquenté une école d’art, mais s’en affranchit facilement.

Devant son public, ce sera avant tout « l’exposition » volontaire de sa bi-sexualité, de ses franches orgies, de son homosexualité brutale ou non, du sado-masochisme, de la scatologie… et dans l’intimité, il se retrouvera aussi dans la tendresse du couple et les bonheurs simples.

Il fréquente assidûment les clubs Max’s Kansas City et CBGB’s, des lieux de rencontre, totalement débridés. Au delà de l’imaginable. On retrouve ces pulsions de perversité goulue et totalement assumée chez un autre artiste, Yves Saint-Laurent.

Sa beauté, largement reconnue par tous ceux qui l’ont approché, l’aidera aussi à avancer. Il lui arrivera de payer son loyer au fameux Chelsea Hotel, en se prostituant.

Il ne craint pas de « coucher » pour réussir. Mais c’est autant par une sorte de plaisir fusionnel avec ceux qui l’aident, avec la recherche de compréhension plus profonde, qu’une soumission aux puissants.

Il attend des autres soit de l’argent, soit de la notoriété, soit du sexe.

Il aura une liaison passionnée avec Patti Smith. Ces deux là progresseront dans une parfaite compréhension mutuelle. L’androgynie de Patti rejoignant la part féminine de Robert. On sent qu’ils se font la courte échelle, l’un l’autre et qu’ainsi, ils atteignent des sommets.

A partir de là l’expression de Mapplethorpe semblera sans réelles limites.

Le richissime homosexuel Sam Walstaff, l’aidera à franchir les ultimes marches vers la célébrité. Il sera son amant et son mécène.

L’establishment est profondément outré. Ce qui ne fait que renforcer les convictions de Mapplethorpe. L’Amérique profonde cherche à empêcher par tous les moyens ce qu’elle considère comme de la pornographie et de l’obscénité. Un procès a même lieu à Cincinnati pour contrecarrer une exposition et condamner les responsables. Le verdict confirme qu’il s’agit bien d’art. En réalité c’est tout cela à la fois. Mais qu’importe.

Les réalisateurs du « film » ont l’intelligence de ne nous montrer les photos les plus difficiles, que progressivement, par petites touches, quitte à y revenir en plein champ par la suite.

C’est la fameuse image de Mapplethorpe avec un fouet enfoncé largement dans son anus, ou bien celle du doigt largement dans le pertuis du pénis, ou bien encore l’être habillé de cuir des pieds à la tête, avec un tuyau à lavement dans la bouche… Difficilement supportable, à moins de considérer cela comme un bornage de son œuvre. L’essentiel étant entres ces limites.

Il a baigné dans les rites catholiques pendant son enfance. Il lui en restera quelque chose. Il perçoit en lui quelque chose de diabolique. Mais c’est une sorte de diable plaisant et amusant qui tourne en dérision les conventions du monde. La croix, la crucifixion apparaissent régulièrement dans ses réalisations.

Plus tard, il réalisera des clichés de très haute qualité sur Lisa Lyon, la première femme championne de bodybuilding.

A noter que celui qui deviendra un des plus grands photographes d’art, détestait tout d’abord ce qui était le « hobby » de son père. Il n’y viendra que progressivement. D’abord un Polaroïd, ce qui l’amènera à se brouiller avec Warhol. Ce dernier considérant que cet appareil est son exclusivité artistique. Puis avec l’Hasselblad donné par Sam.

Il n’a jamais voulu s’intéresser à la technique.

Au final, à l’instar des grands peintres de la Renaissance, il aura toute une équipe professionnelle derrière lui.

Dans les années 80, il apprendra qu’il a une forme grave de SIDA. Il déclinera rapidement. Son beau physique se transformera en corps douloureux.

Dommage que sa fierté l’ait empêché de se photographier aux différentes étapes de son agonie. Avedon l’avait fait pour le déclin de son père cancéreux, dans les années 70. Des clichés successifs d’une force incroyable. Rembrandt et bien d’autres, ne craignent pas de fixer les différentes étapes de leur décrépitude physique.

Ceci nous enseigne que Mapplethorpe, n’était pas un homme sans limite. Bien au contraire.

L’Image, la sienne et ses clichés, qui l’avait propulsé au devant de la scène a été aussi sa prison. Il n’a pas pu se défaire de sa gueule d’ange et des mises en scène.

Et il avait peut être raison, tant il avait emmagasiné pour la route, de dixièmes de secondes d’éternité.

  • «J’ai soudain compris que la photographie peut fixer l’éternité dans l’instant.» « La photographie est un couperet qui dans l’éternité saisit l’instant qui l’a éblouie » : deux belles phrases du divin Henri Cartier-Bresson

Voilà, je pourrais m’arrêter là, sur ces pensées profondes.

* * *

Mais ce «  film » a bien des qualités, dont celle de nous proposer aussi, en filigrane, une réflexion sur la « valeur » de l’artiste et de l’œuvre.

  • Une amie de galères, a fini par jeter à la poubelle les clichés originaux que lui avait donnés Robert. Juste des souvenirs. Elle pouvait passer à autre chose.
  • Longtemps après, de son petit appartement, avec le sourire, elle dit regretter de l’avoir fait, car dit elle, cela aurait pu lui permettre de s’offrir une belle retraite en Toscane.
  • D’autres travaux de Robert ont juste servi de décoration et disparu ainsi pour toujours. Lui même a en a détruit beaucoup.
  • Lors des procès et des mises en cause, les opposants n’ont eu de cesse que de tenter de rabaisser l’œuvre au rang d’une basse pornographie, « sans aucune valeur ».
  • Et là devant nous, de grands galeristes de maintenant, manient des portfolios de Mapplethorpe (dont X Y Z) comme si c’étaient les plus précieux incunables.
  • On entend ici ou là des chiffres astronomiques.
  • Et puis il y a nous qui regardons ce documentaire « gratuit », avec chacun son estimation secrète. Qu’importe pour le spectateur ce concept bien abstrait de « droit d’auteur ».
  • Contrairement à la peinture, où l’on peut revendiquer que la reproduction photo n’est rien par rapport à la matière de l’original, la photo d’un cliché artistique dans un livre ou à l’écran est presque son égal. C’est encore plus frappant depuis qu’on a abandonné l’argentique au profit du numérique. Comment fixer encore une valeur marchande à ces objets quasi virtuels, mais de grande importance ?
  • Il y a cependant en France une définition légale de la photo d’art :

Sont considérées comme œuvres d’art…. les photographies prises par l’artiste, tirées par lui ou sous son contrôle, signées et numérotées dans la limite de trente exemplaires, tous formats et supports confondus.

  • A cette définition « fiscale », échappe la photo sur écran, les œuvres vidéo, alors qu’on pourrait en acquérir les « droits d’auteur »

Une autre curiosité consiste à encore évaluer le prix de l’œuvre en fonction de la taille. En peinture, on peut encore y trouver une sorte de cohérence, liée à la complexité d’un grand tableau. Mais en photo, la différence pécuniaire entre une photo de petite et grande taille, ne repose que sur la différence de prix de base du tirage, donc quelques dizaines d’euros. Il n’y a pas de raison objective à ce que la part créative varie de manière exponentielle. Et pourtant.

  • J’ai eu naguère une discussion avec Charles Fréger sur le prix de ses magnifiques créations photographiques « Yokainoshima, esprits du Japon ». Ces tirages numérotés et signés valent une somme importante et justifiée. On parle là « seulement » de plusieurs milliers d’euros. C’est d’abord une base, représentant les coûts de ses investissements, le prix de la sueur, mais au-delà, c’est aussi la reconnaissance du supplément d’âme de son travail, le prix de l’exceptionnel. Et là tout peut s’envoler. Encore qu’il aurait pu avoir une réflexion commerciale du genre, je fais moins cher donc j’en vends plus et au total est-ce que je m’en sors mieux ? C’est à dire que lui même aurait inscrit sa démarche « valeur » dans la banale économie.
  • En réalité une simple affiche m’aurait suffi. Mais on serait passé du statut d’œuvre à celui de déco.

Étrange que la « valeur » des créations de l’artiste, soit en fait tout cela à la fois. De dérisoires morceaux de Polaroid qui vont dans les poubelles, de simples pages feuilletées, aux objets « d’adoration », les mêmes, pour ainsi dire inestimables, dans les cimaises du prestigieux Guggenheim.

Et cela ne vaut pas que pour Mapplethorpe. Et en plus cela varie dans le temps. On connaît l’exemple classique d’un Van Gogh incapable de vendre ses œuvres et les sommets qu’elles atteignent actuellement. La plupart des maudits ont connu cela. Et l’on sait que leur mort engendre souvent une poussée spéculative. Comme c’est bizarre.

A noter que pour certains, la valeur peut baisser aussi avec les époques.

Ce concept de valeur est tellement difficile à « gérer », qu’à présent, les artistes font partie d’écuries. On mise sur certains, on contractualise leur carrière et on partage les fruits selon les accords passés. En propulsant plusieurs « mules », il y a plus de chances que l’une d’entre elles passe la rampe. Des équipes sont là pour les assister. On les profile selon les souhaits du public. On veut un artiste maudit, et bien soit.

Les investisseurs ont moins de risque de perdre leur mise, en ne mettant pas tous leurs œufs dans le même panier. Il paraît même que certains créateurs, salariés de fait, sont contents de leur sort.

On a fait cela jadis pour les vedettes de cinéma. Le public n’y a vu que du feu.

https://www.lemonde.fr

https://en.wikipedia.org/wiki/Mapplethorpe:_Look_at_the_Pictures

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