Rosemary’s baby (1968) 8/10 Charles Manson ?

Intéressant ! Plus complexe qu’on le croit.

C’était un an avant que la femme de Polanski, Sharon Tate, et l’enfant qu’elle portait, aient été sauvagement assassinés, par une secte satanique.

Je dis cela juste pour l’ambiance. Car si le réalisateur s’intéressait déjà à des thèmes hautement diaboliques, il n’y avait là bien sûr, pas de relation de cause à effet, ni de prophétie autoréalisatrice.

Il avait aussi commis Le bal des vampires en 1967, mais il s’agissait d’une comédie.

On lui devra par la suite, en 1999, le splendide La Neuvième Porte (The Ninth Gate), qui est un retour en force du Diable, par l’entrée principale.

Le diable, ici comme dans notre film, n’est jamais vraiment montré, il se reflète surtout dans les personnages qui le vénèrent. Une lumière noire, quelque part derrière des faux-semblants souriants. Difficile à détecter, en habits civils, le bougre aux pieds crochus.

En dehors de la fréquentation forcée du Belzébuth hitlérien, qui a valu à sa famille d’être décimée lors de la Shoah, dont sa mère, il n’a pas de connexion personnelle, en tout cas autre que cinématographique, pour ce thème du Maudit.

Au contraire, Polanski ne croit ni au Diable, ni à Dieu. Tout au plus, se méfie-t-il des mauvais présages.

Il sait qu’à tout moment, quelque chose peut nous tomber sur le coin de la figure. Ça lui arrive d’ailleurs en ce moment même, une fois de plus.

Et on peut comprendre que cet anxieux n’ait pas envie de provoquer davantage le mauvais sort.

Certes, on devient tous un peu superstitieux dans les moments de grandes tensions. Et peut-être surtout dans la création artistique. Mais il ne faut pas y voir une vraie croyance.

Et si on veut rajouter une couche dans le registre méphistophélique, il suffit de dire que l’histoire se passe dans ce sinistre immeuble Dakota, là où Lennon sera tué lui aussi. Mais convenez, que l’on peut tout faire dire à un symbole.

Maintenant, rentrons de plein pied dans le film.

Il ne s’agit de rien de moins que la conception et la naissance de l’Antéchrist. Déjà pour Jésus on n’est pas trop sûr des détails, alors pour l’Antéchrist, on se demande où on a pu pécher cette histoire là.

L’idée est simple pourtant. On déduit de la naissance du Christ, la naissance de son contraire. Il suffit d’inverser le tout. Ce qui est blanc devient noir, mais dans une assez parfaite symétrie. Il y aura une sorte d’immaculée conception, mais cette dernière sera bien plus brutale. On se réjouira de l’heureux avènement ici aussi, mais l’Autre sera dans un landau noir. Etc.


Finalement, seul le cadre historique diffère du tout au tout.

L’étable a disparu.

En effet, on assiste ici à l’irruption du Malin procréateur, dans un appartement bourgeois new-yorkais d’aujourd’hui, rien de moins que cela ! (*)

Que le petit gars griffu atterrisse à New-York, n’est pas si surprenant que cela.

Il y a le précédent mormon. Ils affirment que Jésus est lui aussi venu en Amérique.


Un des charmes du film vient de ce contraste entre une vie ordinaire de couple qui s’installe, avec ses hauts et ses bas, et cette violente descente aux Enfers.

Mais Polanski a pris soin de ne jamais totalement valider l’histoire démoniaque.

En réalité, il y a une deuxième lecture possible, qui fait que tout peut être remis à sa place, en tant qu’hallucinations. C’est juste alors un cas de psychose puerpérale. Auquel cas l’héroïne qui voit les manifestations du diable partout, ne fait que délirer et se trompe du tout au tout.

La logique devrait faire pencher la balance vers un problème psychiatrique de la grossesse. Mais le talent de Polanski, nous pousse à choisir l’irréel, bien plus passionnant que de la morne pathologie mentale. Ces vieux démons sont enfouis au fond de nous mêmes, il n’y a pas à nous provoquer beaucoup pour qu’ils ressurgissent.

On en vient même à croire à cette fable de pauvre torturée par le monstre infernal. Ce faisant, on a bien basculé du côté insensé.

Ce qui n’arrange pas les affaires de cette petite blonde toute mignonne, c’est qu’elle est une victime de choix. Elle suscite en nous le besoin de la protéger… et qui sait de la voir fécondée violemment, par la ruse.

Alors, quand elle découvre progressivement le Dark Side, qu’elle tente de se révolter, et qu’elle est confrontée à des incrédules et surtout des manipulateurs sataniques, lourds de nos mauvaises idées, on ne peut que se repentir et prendre son parti.

Mais croyez la donc !

Le réalisateur est décidément un grand malin. Il nous balade en permanence. Le fou, c’est celui qui ne croit pas au Diable. Le déroulement en devient de plus en plus haletant, et cette chasse aux blondes, quasi hitchcockienne.

Et le voluptueux et pervers crescendo de la terreur, ne s’arrête pas là.

La mère craint que l’enfant à venir soit un enfant normal destiné à être sacrifié dans des messes noires. Ce qui en terme d’épouvante, n’est déjà pas si mal… Mais en fait, c’est bien plus grave que cela.

Mia Farrow incarne à la perfection cette femme aimante qui sera trahie, cette mère involontaire d’un petit Lucifer.

Au début, elle est tout bonnement magnifique. Servie par de jolis plans serrés et une caméra au poing, elle affiche un éclat innocent et rayonnant de Sainte Vierge. Elle chante même une jolie comptine au générique.

Sa beauté et son jeu sont très modernes. La prise de vue est inventive.

Puis, le Mal étant en elle, elle ternit rapidement, au point d’apparaître très malade.

Et pour finir, on nous sert qu’une mère reste un mère en toutes circonstances. Le devoir qui vient des entrailles, avant tout.

Au total, les plus rationalistes des mécréants d’entre nous, se sont bien fait piéger.

Le scénario est calibré au millimètre, le film est tendu, et on a peu de chances de s’ennuyer pendant ces 130 minutes.

Un peu de psychologie.

Une mention particulière pour ces petits viols répétés de l’intimité familiale, par les voisins ou des relations envahissantes. C’est bien montré.

Ce ne sont certes pas les nazis qui rentrent où ils veulent et jettent le grand-père par la fenêtre comme dans Le pianiste (2002), ni l’intrusion des parents d’élèves du film Carnage (2011), ni Charles Manson face à Sharon Tate. Mais il y a quand même quelque chose de récurrent dans cette quasi impossibilité à se préserver des autres.

Mais ce film, c’est aussi l’explosion du mythe de la sagesse de nos aînés. Même s’ils sont souriants, eux aussi peuvent mentir et nous asservir. Principalement si ce sont des hommes.

L’enfer c’est les autres, bien entendu.

La nuisible secte comme il se doit, cherche à dissimuler ses desseins. Ces vieux faussement bienveillants, la séparent de toute personne qui pourrait la faire échapper à son destin funeste. A qui se fier si ni les vieux d’apparence débonnaire, ni les médecins ne sont dignes de confiance ! A personne bien sûr, et ça Polanski le crucifié, en est vraiment persuadé.

Dans ce parcours initiatique inversé, les signes prémonitoires sont nombreux. Les outrepasser mène au désastre et non pas à la lumière. Les portes de la prison qui ne veut pas dire son nom, se referment les unes après les autres. On étouffe, le réalisateur crée une petite ouverture… puis la referme, pour mieux nous faire souffrir. Tout est toujours trop tard.

Et puis, il y a cette impossibilité à dire les choses. D’abord parce qu’elle ne sait pas trop, ensuite parce qu’on l’en empêche. Comme dans un cauchemar où soit nos cris ne sortent pas, soit personne ne peut les entendre.

Le pacte faustien est présent également. Les possédés, le deviennent par intérêt. Le mari double-jeu, incarné par John Cassavetes, bénéficiera d’une nette amélioration de sa carrière. Le cinéaste ne juge pas vraiment.

Plus anecdotique, c’est la place du Bio dans les assiettes, il y a plus de 50 ans déjà !

Ce film mythique, je l’ai vu peu de temps après sa sortie. Et ces histoires de Diable et de Maternité ne m’avaient pas fait tant d’effet alors. En fait, je n’étais pas très concerné.

Avec la maturité, on peut mieux distinguer toutes les nuances subtiles de l’histoire, même si on est toujours aussi rationnel. Cela devient un jeu d’esprit savant, et qui en plus nous remue.

Et si finalement, il n’y avait pas au fond aussi de l’humour et de la dérision dans ce film de commande. Voilà un angle qui est rarement envisagé !

  • (*) En ce qui concerne l’irruption du fantastique dans cet appartement bourgeois et daté, je ne peux m’empêcher de penser aux peintures vibrantes d’intérieurs, du « Voyant » impressionniste Vuillard. Ce que Aldous Huxley ressentait profondément comme le « Dharma-Body qui se manifeste dans une chambre à coucher bourgeoise » (The Doors of Perception).

https://fr.wikipedia.org/wiki/Rosemary%27s_Baby_(film)

Mia Farrow
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