Rue des prairies (1959) 7/10

On passait des vacances en Espagne, c’était le dernier jour.

Et mon père au desk d’un hôtel était tout fier de nous dire que nous avions pour voisin, juste là, Denys de La Patellière. Un nom qui ne nous disait absolument rien, à nous les gosses. En plus ma sœur a fracassé au dernier moment une verrière, par inadvertance. La caution a sauté. On avait là un spectacle live qui valait toutes les séances de cinéma. Et une belle illustration de ce que pouvait être l’emportement d’un père autoritaire. Un peu le sujet de Rue des prairies.

Me voilà face à l’illustre réalisateur « Du rififi à Paname » à nouveau (bien qu’il soit mort maintenant).

* * *

Le solide bonhomme joué par Jean Gabin, n’a pas de chance. Il y a plus de dix ans, il est revenu de captivité et sa femme est morte en lui laissant trois enfants, dont un a été fait sans lui du temps de son absence forcée.

Depuis ce modeste ouvrier se consacre entièrement à ces enfants, légitimes ou non. Il veut pour eux de grands destins.

Ils sont devenus grands et veulent voler de leurs propres ailes. Ils en ont jusque là des conseils paternels, mais se gardent bien de le montrer.

Le seul qui est ouvertement rebelle, c’est son fils « adopté », joué par Roger Dumas. Il est constamment en train de se bagarrer et sur le point de se faire renvoyer du lycée. Il en a marre de l’école et voudrait travailler, aimer, être libre. Sa relation avec son « père » est compliquée. L’indulgence de Gabin a ses limites. Les temps ont changé, on ne manie plus la trique, mais les chefs de famille restent menaçants.

Dans le film, la toute fraîche Marie-José Nat est la petite fille chérie de son papa. Il ne peut pas s’imaginer que celle-ci rêve de faire du cinéma et qu’elle va se retrouver dans le lit d’un vieux producteur. Il y aura du bisbille et cela ira assez loin.

Le personnage incarné par Claude Brasseur, tout jeune ici, a une belle destinée en tant que coureur cycliste professionnel. Son paternel le soutient. Mais il ne se doute pas que le jeune doit faire des compromis. Son directeur de course veut qu’il s’incline devant une vedette de l’équipe. Les nobles sentiments du père ouvrier sont chahutés.

Comme le fils illégitime fait connerie sur connerie, il finit au tribunal pour mineurs. Et curieusement c’est Gabin qui se verra accusé. Il a tout fait pour les enfants, mais tout ce qui est arrivé, peut être lu dans un autre sens. On le décrira comme un père abusif, trop autoritaire, qui bride exagérément ses enfants. Une sorte d’égoïste. C’est une attitude tactique de la part de l’avocat qui décharge ainsi le fils délinquant et lui sauve la mise. Mais c’est aussi une manière nouvelle de voir l’éducation des jeunes, à une époque plus permissive.

Ce passage de l’autorité absolue à l’éducation ultra-indulgente est en effet un tournant de l’époque. Et il mérite encore réflexion de nos jours. Et plus de 60 ans après, on devrait faire un bilan de tout cela.

N’en déplaise aux sornettes débitées dans les Super Nanny et autres émissions stupides, on n’est pas dans le tout ou rien. Il y a matière à nuances. Et puis chaque gamin, chaque parent, a son génie proche.

On peut se poser aussi la question de ces reproches permanents faits aux parents, qui caractérisent une sorte de psychologisme naïf de notre ère.

Bien sûr, dans le film tout se termine bien. L’explication finale libère les uns et les autres. On nous montre qu’en dépit des différences de parcours, il règne une bonne ambiance. Tout le monde s’aime dans le fond, mais chacun à sa manière. La notion de famille est sauvée. L’entraide a bien fonctionné.

Le cycliste pourra continuer sa carrière avec des accommodements judicieux.

La fille pourra désormais s’appuyer sur son nouveau « vieux ». Elle n’aura plus de basses préoccupations financières. Elle peut se consacrer sereinement à sa carrière.

Le « délinquant » sera sûr de l’affection de son faisant fonction de père et réciproquement. Il n’était pas fait pour les études, voilà tout.

Étonnant de voir le grand acteur Jean Gabin se contraindre à une certaine petitesse.

Il y a pas mal de seconds rôles qui diront quelque chose aux anciens : Paul Frankeur, Jacques Monod, Louis Seigner, Jacques Marin, Léon Zitrone, Raymond Marcillac…

D’un bout à l’autre de ce film gentillet, on sent la présence du dialoguiste Audiard. C’est bien ajusté, ça réveille, cela ne peut être que de lui.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Rue_des_prairies

Jean Gabin
Marie-José Nat
Claude Brasseur
Roger Dumas

Rue des prairies (1959) 7/10
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