Shining (film) (1980) 7/10 Kubrick

Alors que je suis un inconditionnel de Kubrick, J’ai mis longtemps à me décider à voir ce Shining.

L’attente a duré 40 ans ! Pourquoi cela ?

  • Il y avait déjà cette affiche avec un Nicholson grimaçant, qui en faisait tonne. Rien de bien engageant ! Les séquences montrées par-ci, par-là étaient du même tonneau. Toujours cette porte défoncée !
  • Et j’étais mal à l’aise avec l’idée que ce soit un film d’horreur gore. Je n’aime pas trop ce genre peu rationnel et qui ne marche qu’au sensationnel. J’ai du mal à y croire le plus souvent. Cela peut même me faire rire parfois. Si vraiment !

Maintenant ça y est, j’ai vu ce film surprenant. Et pendant deux heures, mon esprit a souffert, comme sans doute bien des spectateurs. Mais pas pour les mêmes raisons.

Le grand public peut galoper, surtout cette partie masochiste qui aime être torturée et ne pas trop avoir à réfléchir. Cela sert à cela, ces agressions orchestrées des sens.

Film à la double personnalité (1 + 2).

Le grand nombre est fasciné par ce qui a trait à une double personnalité. C’est la fascination du complotisme individuel et portatif. Mais cette entité est plus romanesque et/ou cinématographique, qu’authentiquement psychiatrique. Ce n’est pas dans la nosologie, qu’on se le dise une fois pour toutes.

Pourquoi parler de cela ? Ce n’est pas parce que que le personnage principal nous ferait le coup du Dr Jekyll et Mr Hyde, mais plutôt parce que ce film a vraiment une double personnalité, deux papas, et cela pose un gros problème à mon avis.

– Il y a d’un côté ce que l’on doit à l‘écrivain Stephen King (1) qui apporte dans ses bagages tout ce qui touche au surnaturel angoissant, avec des pensées opérantes à distance, des prémonitions du drame à venir (ou passé, on ne sait plus trop bien) et des « visions » antérogrades et/ou rétrogrades, de scènes de crime.

Son roman éponyme, tire clairement vers le fantastique et toutes ces fadaises. Et malheureusement, cette composante constitue une base plutôt irréductible.

Cet auteur, qui assure des effets faciles au cinéma, ne m’emballe pas. Ce « sinistre » qui donne dans le style « maison de l’horreur » des foires, n’a pas très bonne réputation auprès des critiques pensantes.

– De l’autre côté, il y a le réalisateur Stanley Kubrick (2) qui se doit d’interpréter le livre de King. Ce maitre es-caméra incontesté est un homme rigoureux. Il a lui les pieds sur terre (*)

Ici, il amène manifestement le scénario d’un autre côté, celui de la pathologie. Et c’est très bien comme cela.

Grâce à lui, on est très souvent juste enfermé dans la tête de Jack, avec des mondes qui cohabitent en faisant chevaucher les époques et les idées. Et ce délire a paradoxalement du sens, même pour un vrai psychiatre.

A partir de là, on « comprend » en quelque sorte ses motivations meurtrières. On participe de sa « logique » (**)

– Compromis boiteux.

Ces deux là, King et Kubrick, ne se sont pas si bien compris que cela. Et ce film me semble réaliser un compromis boiteux.

Si Kubrick avait pu aller au bout de son raisonnement, il en serait resté à un Nicholson psychotique et largement déjanté, allant vers la franche dissociation. Et le réalisateur aurait plus clairement organiser tout ce qu’on voit d’insensé à l’écran, comme autant de visions et d’introspections délirantes. Les scènes du film auraient pu rester pratiquement les mêmes ! Seules auraient changées quelques considérations générales et des « détails ». La partie irrationnelle que le film prêtent à d’autres personnages, auraient été intégrées comme un « film » que se ferait Jack à propos des autres.

– On y était presque. Il suffisait d’escamoter encore quelques petites choses pour que absolument tout ce qui déraillait franchement, puisse s’être déroulé dans sa tête. En se cramponnant plus fermement à cette convention, on aurait tenu là un vrai nouveau chef d’œuvre. C’était jouable. En tout cas je l’imagine assez clairement. Mais bon, on ne m’a rien demandé.

Dans le film présent, le diable se cache dans une multitude de détails. Et du coup, on est obligé de faire aussi avec des irruptions irrationnelles de télépathaties et autres charlataneries.

  • Je ne cite qu’un exemple : il s’agit de la porte fortement verrouillée du réduit où il est maintenu enfermé et neutralisé un temps. Ce qui en soi pourrait être vrai. De l’autre côté il entend une voix qui pourrait passer aisément pour une émanation de son délire.
  • Pourquoi donc avoir voulu que cette porte sécurisée s’ouvre grâce à l’intervention d’un être supposé mort ? Ce qui ne tient pas de bout, même dans une conception délirante.
  • D’ailleurs le film nous dit à la fin, qu’il n’y a un qu’un meurtrier et que cela se passe en 1921 et pas maintenant. Donc ce double différent n’existe pas. Cette porte ne peut décidément pas être ouverte de l’extérieur. Il aurait suffit qu’il existe une solution de sécurité à l’intérieur permettant de résoudre cet angoissant problème. Et qu’on laisse tomber cette allusion inutile aux années 20.
  • Et ce n’est pas le seul point irréductible qui me fait tiquer.

Cette dualité de film fantastique et de film sur une pathologie extrême est dure à maîtriser. Je ne suis pas de ces déroutés, qui moins ils comprennent, plus ils finissent par trouver cela génial. Je fais parti des déçus. Stephen King a eu un jugement mitigé également, mais sans doute pour une raison totalement opposée à la mienne.

Revenons à la chronologie du film.

La mise en place est méthodique, calme et froide. C’est imparable, comme il se doit avec ce réalisateur pointilleux.

Le générique nous montre, à vol d’oiseau, une voiture jaune qui serpente, perdue dans de gigantesques panoramas. Cette petite chose arrive sur la musique du Dies iræ « Jour de colère », dont on dit que c’est la Prose des Morts.

On sait que la menace « monte », qu’elle est toute entière contenue dans ce petit véhicule et même juste au sein de l’esprit de Nicholson. Avec la pression préalable médiatique au sujet du long métrage, on sait qu’il est forcément là. Mais, judicieuse élégance, on ne le voit pas encore.

Le début est sensé.

La peur se constitue par des frappes successives et inattendues, sur un vaste fond d’apparente normalité.

  • C’est ce jeune fils qui a régulièrement la vision de cet ascenseur qui déverse des fleuves de sang. Il « voit » aussi ces deux fillettes assassinées. Il est pris d’épilepsie. Et un personnage vit dans sa bouche et parle à sa place. Il n’est pas gâté !
  • C’est le récit, juste à la fin de l’entretien préliminaire du directeur, de ce carnage qui aurait eu lieu précédemment à l’hôtel. Mais quand ?
  • C’est cette histoire du bras du fils meurtri, avec son bras qui a été déboîté cinq mois avant par le père, lors d’une beuverie. Contexte que l’on peut interpréter de diverses manières.
  • La résultante c’est que le petit ne va vraiment pas très bien, psychiquement parlant. A moins qu’il convienne au père qu’il en soit ainsi. Fils future victime sacrificielle ?
  • Il y a cette menace symbolique permanente qui semble éloigner de plus en plus le gamin de son géniteur. Plus tard le petit être demandera effrayé «tu ne nous fera pas de mal, papa ? ». Cet enfant cristallise toute l’angoisse.
  • La mise en scène d’états pathologiques du gamin, procède de la même « schizophrénie » entre la réalité et le fantasque ( schizophrénie, un terme que le grand public, les médias et moi ici, utilisent à tort pour désigner une profonde ambivalence)
  • Le fils « visionnaire » marmonnera en boucle « redrum » qui est l’anagramme de murder / meurtre, avec une voix de l’au-delà. Là on touche au grotesque.
  • C’est le souvenir du cannibalisme de l’expédition Donner qui a eu lieu dans ces mêmes montagnes.
  • C’est le fait que ce grand hôtel laid et menaçant ait été construit sur un cimetière indien, avec tous les fantasmes micmac qui vont avec.
  • C’est la chambre 237, où « il ne faut jamais aller ». On y verra par la suite une jeune femme nue et désirable se transformer en une vieille zombie.
  • C’est le sentiment de « déjà vu » inquiétant rapporté énigmatiquement par Nicholson/Jack
  • C’est son roman de centaines de pages qui ne comporte que la même phrase recopiée d’un bout à l’autre : « All work and no play makes Jack a dull boy ».
  • C’est ce labyrinthe « réel » de toutes les peurs « supposées ».
  • C’est la progressivité de l’enfermement : route enneigée et coupée, téléphone inopérant, CB débranchée…
  • C’est le diable tentateur déguisé en serveur, et qui l’incite à boire sans limite.
  • C’est c’est ancien gardien, tueur présumé, qui instille à Nicholson le poison mental, qui va l’inciter à commettre le pire. Le jeune doit être « sermonné » et plus encore.
  • C’est ce chef des cuisines qui a eu des conversations de plusieurs heures, sans ouvrir la bouche, avec une aïeule. Il « sait » d’avance ce qui va être dit par le fils. Il partage avec lui ce don extra-lucide, ce « shining », cette capacité de provoquer des « fulgurances ».
  • Et bien entendu toutes les scènes violentes.
  • N’en jetez plus la coupe est pleine. J’ai tendance à décrocher depuis un moment, moi.

La maman insignifiante figure l’innocence. Elle est juste dans l’instant, sans aucun recul.

Le deus ex machina vers la fin, fera que le chef cuisinier arrive juste à temps,après un parcours en avion et auto-chenille etc… pile poil au « bon » moment pour se faire assassiner. Mouais.

Non, vraiment, pour moi ce n’est pas le meilleur film de Kubrick. Mais je lui mets quand même un 7/10, car repêché par les prouesses de l’acteur principal. Nicholson est vraiment là dans son bain.

Il faut saluer chapeau bas la performance de Nicholson, si à l’aise avec les rôles qui donnent le malaise, si bon quand il s’agit d’en faire trop (c’est le rôle qui l’exige).

Et il faut dépasser le fait que le doublage en français par Trintignant soit si bizarre. Du coup il y a vraiment deux personnalités cachées dans ce corps là.

Le dubbing de la femme est encore plus singulièrement désaccordé.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Shining_(film)


Jack Nicholson

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