Sous le soleil de Pialat (2021) 8/10

Dans ce documentaire de qualité, l’argument est clair :

a = Sous le soleil de Pialat (2021)

b =-Sous le soleil de Satan (1987)

Et donc il faut prouver l’antithèse par a + b. Au delà des apparences, le tonitruant Pialat n’est pas Satan, ou juste un peu à ses heures.

William Karel a obtenu l’autorisation de suivre l’ogre-réalisateur pendant quelques temps. On sent que ce photographe en a été bouleversé, que sa vie a changé.

Oui Pialat est un puissant catalyseur. Mais il ne fonctionne qu’à ses propres conditions. Il a déserté maintes fois le plateau, en plein tournage, parce que cela ne lui convenait pas. Il n’a pas fait cela en catimini, mais lors de saintes colères. Il sait (pas toujours) et donc on doit lui obéir. C’est un animal filmique instinctif.

Plusieurs des acteurs qu’il a utilisé ont été laminés. Ils témoignent ici. Ils se sont rebellés. Ils y ont été eux aussi du plus jamais cela… et ils sont revenus. Et ils sont repartis.

Pialat, les gens « normaux » ne l’aiment pas. Et lui déteste aussi ceux qui l’ont sifflé et/ou hué, entre autres. Il ne s’est pas gêné pour leur jeter à la figure à Cannes.

Presque tout le monde s’accorde pour en faire un « écorché vif ». On parle souvent aussi « pour comprendre » du profonde rejet qu’il a subi de la part de ses parents. Il se serait même « vengé » en les négligeant à son tour. Il dit ici qu’il le regrette.

Et donc forcément on tend à voir dans ses films tout ce qui a trait à l’abandon. Et effectivement c’est facile de cerner cette composante là. Mais cela ne suffit pas pour saisir le profond appel de ces réalisations.

En poussant à bout ses interprètes, il arrive à en extraire une incroyable vérité. Et il sait quand ils sont bons ou mauvais.

Il a bâti Sandrine Bonnaire pour son film À nos amours (1983). Elle n’avait que 15 ans, tout était à construire. La vérité est apparue au metteur en scène telle une révélation mystique, parce que c’était elle, parce que c’était lui. Il en est forcément tombé amoureux.

Tous les professionnels s’accordent sur le travail remarquable accompli. Il l’a modelé au sens premier du terme.

Et quand elle est revenue vers lui pour un autre tournage, il lui a reproché de s’être banalisée, d’avoir les tics du cinéma. Il a repris son burin pour tenter de la débarrasser du superflu.

Son « couple » avec Depardieu comporte toutes les phases amour/haine du genre. Mais au total c’est une fraternité inégalée qui l’emporte. Et il faut voir les larmes réelles de Depardieu quand il évoque feu son ami, pour chavirer à notre tour. Ce n’est pas du pipeau, c’est de la tendresse virile profonde qui vous prend aux tripes.

Une telle puissance – telle que l’on peut la percevoir dans ses films – c’est le grand cadeau qu’il nous fait. Des tonnes de conformisme et de faux-semblants volent en éclat avec cette déflagration de diamant pur. On en prend plein la tête. Il a même fait déterrer le cadavre de son père pour restituer sur la pellicule la « vraie » décomposition. On peut difficilement aller plus loin dans le soucis de réalisme.

Que cela soit Depardieu ou Jean Yanne (Nous ne vieillirons pas ensemble – 1972) ce ne sont que des avatars de Pialat, copies conformes, avec sa résolution, avec ses outrances. Pour y parvenir, il a fallu qu’ils se cabossent l’un l’autre. Mais le résultat est là et il s’impose.

L’essentiel est de se dire qu’avec seulement dix films, Pialat a vraiment fait du bien au cinéma. Il lui a restitué sa vérité, couleur de viscères. Il le fallait pour se débarrasser des vieilles habitudes, même si la nouvelle vague était passée par là. De tels sursauts doivent être nécessaires, même s’ils sont associés à une hargne que l’on peut croire maladive. Et là maintenant, on en aurait bien besoin, en tout cas pour le cinéma français, devenu consternant pour l’essentiel.

Je ne vais pas paraphraser chaque moment de ce documentaire, qui relate assez méticuleusement qui fut ce grand bonhomme. Une saine potion amère à conseiller vivement !

https://www.lemonde.fr/culture/article/2021/10/18/sous-le-soleil-de-pialat-sur-arte-le-cineaste-de-la-douleur_6098881_3246.html

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