Spartacus (1960) 8.5/10 Kubrick

Trois heures de pur bonheur.

Pour ceux qui se demandent ce qu’est le cinéma. Eisenstein tente une explication.

  • « Il s’agit de réaliser une série d’images composées de telle sorte qu’elle provoque un mouvement affectif qui éveille à son tour une série d’idées. De l’image au sentiment, du sentiment à la thèse… je pense que seul le cinéma est capable de faire cette grande synthèse, de rendre à l’élément intellectuel ses sources vitales, concrètes et émotionnelles. »

C’est en tout cas ce qu’il a mis en œuvre dans le frappant « Potemkine ».

Avec Spartacus, on est dans le même registre. Ce sont des images puissantes, qui ont la force du vivant, et qui sont, mine de rien, au service d’une grande démonstration d’idées.

On peut donc aborder ce film comme d’habitude, en faisant appel à l’émotion et aux sentiments, mais il me semble plus intéressant de le prendre à l’envers, en tentant d’abord d’en extraire les concepts et le sens.

Kubrick, n’a fait que de poursuivre ce film, à peine démarré par Mann. Il en assuré la quasi totalité. C’est bien un film de Kubrick.

Cependant, il dit avoir été bridé dans sa réalisation.

Cependant, il est clair qu’il n’est pas tombé dans le piège d’une grille de lecture unique, pour cette histoire majeure.

  • Même si on sent très clairement, le salut fraternel qu’il envoie aux esclaves, il n’a pas voulu en faire que le point de départ convenu du soulèvement de tous les damnés de la terre. Il n’est pas tombé de cette réécriture facile de l’Histoire.
  • Ce message d’espoir libérateur, est bien ancré dans son temps. Il a un début et une fin. Et donc, ce n’est pas une flamme qui ne se serait jamais éteinte, qui n’aurait fait que de progresser, avec un signal qui raisonnerait encore parmi nous.
  • Ça c’est pour les tenants du matérialisme historique. La thèse des Spartakistes éponymes, ces marxistes révolutionnaires, initiateurs du partie communiste allemand de 1918 et dont les leaders sont des martyrs à leur tour.
  • Si l’on prend les choses à froid, sans anachronisme, l’histoire de Spartacus, n’est que celle d’une révolte ratée. Ce n’est ni la première, ni la dernière. Ce n’est que bien après, à partir du 18ème siècle, qu’on a voulu en faire une victoire morale.

Ce qui me semble ressortir en premier lieu, c’est que le monde ne serait mené que par une poignée d’hommes. Ces personnes particulièrement douées, se sont trouvées à l’endroit décisif, au bon moment. A nos yeux, ils sont devenus des Titans.

Les forces en présence sont inimaginables. Peu d’individus sont capables de les supporter.

Chaque personnage incarne un puissant courant. L’issue de leurs duels, symboliques ou réels, décide du sort de l’humanité.

– Il y a bien entendu Spartacus, ce gladiateur si bien joué par Kirk Douglas (coproducteur). Il est totalement habité par ce rôle « je suis Spartacus ».

C’est l’aspiration profonde de tout homme à la liberté. L’Homme révolté.

Le seul espoir de l’esclave, prisonnier à vie, serait la mort, car elle seule permettrait sa libération. Spartacus dit qu’il faut plutôt mourir, que de rester enchaîné. Et tant qu’à faire, autant mourir en cherchant à nous libérer, quitte à tuer nos bourreaux.

  • Les Romains ont conscience de ce problème. Ils ont inventé une possibilité d’affranchissement pour qu’il reste un petit espoir.
  • Nous mêmes avons dans nos prisons, des remises de peine, des libérations anticipées, de la conditionnelle.

Mais Spartacus ne peut éviter certains questionnements. Son mouvement ne dure que tant que dure le ressentiment et la haine. La fuite ne peut se faire que grâce au pillage.

A noter quand même, que dans le récit de Salluste on parle de viols et de meurtres commis par les révoltés.

La liberté des uns se fait au détriment des autres.

Ces mères, ces vieillards, ces enfants peuvent-ils vraiment être pleinement conscients et accepter l’aventure suicidaire qu’il leur propose ?

Et l’esclave aspire lui aussi à la culture et à la civilisation, alors qu’il menace de la détruire.

Jean Simmons s’impose en Varinia, l’esclave magnifiée qui deviendra la femme de Spartacus. L’Amour avec un grand A, comme seulement il peut exister dans les plus beaux rêves. Future Marie et Marie-Madeleine à la fois, au pied de la croix. Éblouissante dans ce rôle pastel. Elle incarne à elle seule, le pendant de toutes les forces destructrices. Ce principe féminin qui contrebalance toute la violence guerrière du monde.

Tony Curtis, esclave et poète raffiné, sera le numéro deux de la révolte. Il symbolise l’aspiration symbolique. Il joue en demi-teintes et plutôt effacé, ce qui contraste avec ses prestations habituelles. Et c’est bien comme cela.

La scène des huîtres et des escargots est étonnante. Il fuira devant cette invitation homosexuelle à peine voilée.

Crassus, magnifiquement interprété par Laurence Olivier, n’a en théorie pas le bon rôle.

Sur le papier, il a tout faux.

  • Il n’est pas capable d’atteindre l’amour véritable, car il use et abuse de la contrainte. Il vit dans le rapport de force.
  • Il est incroyablement intelligent et calculateur, pas innocent du tout. Un bel homme dans la force de l’âge, un jouisseur subtil. Un commandant craint et respecté, un brillant organisateur.
  • Enfin il est considéré comme l’homme ayant été le plus riche de toute l’histoire de Rome ! « Riche comme Crassus ».

Toutes choses qui passent curieusement dans nos sociétés christianisées, pour de très grands défauts, privant de tout espoir de paradis.

En fait, il symbolise cette défense impériale de la civilisation, qui est prête à tous les moyens. Une position aristocratique qui n’est dénuée de pertinence et de finesse. Même si sa fortune doit beaucoup, à la combine, à l’esclavagisme, et à la corruption.

  • Si on se met dans l’optique d’une société sophistiquée qui se sent assiégée par des incultes arriérés, ces tenants d’un état fort, n’ont pas totalement tort.
  • Il faut considérer que la première génération d’esclaves est souvent faite de prisonniers de guerre. Ils sont donc la représentation omniprésente de cette victoire supposée du bien romain contre le mal barbare.
  • Bien entendu ils sont aussi de la main d’oeuvre facile, des objets sexuels, des « choses » décoratives et statutaires.

Dans le paradigme antique, c’est lui qui sauve Rome et donc il a raison. S’il n’était pas aller mourir en orient « de l’or fondu dans sa bouche », il aurait assurément eu ses chances comme premier rôle à Rome, passant sous le nez de Jules César…

Dans l’imaginaire contemporain, ce sont les Garibaldi, Bolivar, De Gaulle … et peut être même Robespierre, qui l’emportent. Prime à ceux qui se sont levés pour mener un combat impossible… mais qu’ils ont gagné. Que faire de ceux qui ont perdu ? Qui s’en souvient ? Il ne reste plus guère que Spartacus qui fait sens, une fois pour toutes, pour tous les autres. Les stèles des martyrs finissent dans l’oubli. Spartacus devient le centre d’un culte aux autres soldats inconnus.

N’oublions pas aussi dans cette équation complexe, au-delà du bien et du mal, que la liberté des uns, peut devenir rapidement la chienlit des autres.

– L’immense Charles Laughton incarne le contradicteur redoutable de Crassus au Sénat. Il est tout aussi rusé que lui et sans doute moins enfermé dans l’idée qu’il porte sur ses épaules le sort du monde. Il avance ses pions savamment, mais avec un petit coup de retard sur le futur dictateur. Plus humain, il se permet un bel acte de mansuétude, avant de mettre fin à ses jours. Ce qui lui vaut un baiser sacré de Varinia.

John Gavin nous fait un Jules Cesar plus effacé. Mais on sent que viendra son heure.

Peter Ustinov figure un marchand d’esclave de premier plan. Un fourbe qui tente d’aller toujours dans le sens du vent. L’être humain est aussi fait ainsi. Et ce sont ces personnages qui courbent l’échine, qui font comme si de rien n’était, qui ne prennent pas parti, qui finissent toujours par récolter les fruits… malheureusement.

Les héros eux, sont morts ou fatigués. Les méchants sont sacrifiés.


Gardez-vous de jeter la première pierre. Ne riez pas de lui. Ces « collaborateurs » par défaut, sont toujours les plus nombreux, et de loin. Statistiquement, nous avons plus de chance de nous retrouver l’un d’entre eux, que dans les extrêmes très minoritaires du vendu ou du vertueux.

L’histoire se termine par l’exposition du crucifié.

Il sera le dernier des suppliciés, dans le temps et l’espace. Planté lui aussi sur une allée douloureuse, faite de milliers de ses semblables. Juste à la porte de Rome. Une place « privilégiée », alors même qu’on ne sait pas vraiment, s’il est ce meneur que l’on cherche encore.

D’autres concordances « miraculeuses » font que Spartacus échappe au réel pour devenir le symbole ultime.

Il vient tout juste de réchapper de justesse à la mort lors d’un combat de gladiateurs avec son « frère ». Combat singulier où chacun deux gladiateurs tentent désespérément de tuer l’autre. Le gagnant sera crucifié.

Les Romains cherchent à désacraliser leur Combat pour la Liberté. Ils pensent démontrer qu’en s’entre-tuant ces héros, seraient ordinaires et que leur supposée « fraternité » d’esclave ne serait que du vent. Il y a bien un combat à mort, où les deux s’engagent tout entier, mais c’est par charité, pour éviter à « son frère », l’horreur de la mort lente de la croix.

  • Mourir pour des idées d’accord, mais pas de mort lente.

Sa femme tenant son bébé, qui a été prise par Crassus, finira par s’échapper et sera rendue libre. Dans sa fuite, elle se retrouvera là, pile devant la croix, juste avant le dernier souffle du héros martyr. Il s’agit de satisfaire son ultime souhait, entrevoir un monde où son fils sera « libre ».

La fin est donc très scénarisée et pas très crédible, mais là n’est pas le propos. Il s’agit bien d’une parabole.

C’est en réalité une allusion à un autre grand crucifié, qu’on donnait également pour perdant, à la même époque. Et dont on voit que 2000 après, il ne se porte pas si mal.

« Je suis Spartacus ! » disent-ils tous d’un seul homme, pour que le héros ne soit pas identifié parmi les siens. Le collectif l’emporte ainsi, sur cette envie tenace de sauver notre peau.

Notre « Je suis Charlie » n’a pas eu tant de force. Mais là c’était une réalité, par une histoire romancée.

Il y a de grandes failles entre le film et la réalité historique. Par exemple, Spartacus n’était qu’un des meneurs, mais pas le chef de la révolte. Il n’a pas été crucifié. Il n’avait pas forcément en tête le noble objectif de la fin de l’esclavage. Qu’importe. On ne va pas s’étendre là dessus.

Pas mal d’intervenants, dont le scénariste Trumbo, sont des blacklistés du maccarthysme. Il n’est pas étonnant qu’ils portent ici l’esprit de révolte à son comble.

Comme vous pouvez vous en rendre compte, je n’ai pas dit pas un mot sur la brillante réalisation en tant que telle. Les images s’imposent d’elles mêmes. La boucle est bouclée.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Spartacus_(film,_1960)


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