The Troll Hunter (2010) 8/10

Voilà un produit qui nous vient du fin fond de la froide Norvège et qui se montre particulièrement raffraichissant.

Le film peut compter sur un traitement critique, contemporain et « décontracté », du plus pur irrationnel. Ce qui renvoie aux oubliettes toutes les pesantes prises de tête qui dominent le genre fantastique (je viens de voir l’infect Prince des ténèbres de 1987)

Le sujet « Troll » est particulièrement casse-gueule. Il n’y a qu’une équipe courageuse qui peut oser se lancer dans une telle affaire. Il faut nécessairement être sur le terrain. Les Corses n’ont aucune chance.

– De nos jours, la plupart des besogneux qui s’attaquent à ces affaires, cèdent à la facilité numérique, en jouant le consternant registre Hobbit et consorts. Leur alibi c’est qu’il faut y aller franco, en basculant totalement dans ce monde là. Merci les images de synthèse, le latex, le carton-pâte et les costumes vieillots de cette époque mythifiée. On a fini par se lasser de ce trop d’effets, trop de folklorisme et pas assez d’idées.

– L’alternative consiste à nous faire la version à cheval sur les deux mondes, avec un passage magique assez spectaculaire. Et comme le sujet est gros comme une sardine marseillaise, il va falloir nous amadouer progressivement avant de faire la bascule. Le tour de passe-passe nécessite tout un décorum convenu. Là encore la veine est épuisée depuis fort longtemps.

– Nos amis du grand nord ont choisi une troisième voie, celle du quotidien. Les Trolls là-bas, c’est du sérieux. On a réussi à contrôler ces nuisibles jusqu’à maintenant, mais il va falloir être vigilants car ces gaillards puants commencent à faire des siennes. On les traite donc comme une catastrophe naturelle qu’on cherche à endiguer. Du gibier pas ragoutant dont la prolifération est contrôlée par des chasseurs spécialisés.

A ceci prêt, qu’on fait tout pour ne pas ébruiter leur encombrante existence, grâce à des mesures draconiennes et un bureau spécialisé. Il s’agit de ne pas faire paniquer le grand public. Officiellement ces créatures restent dans les livres pour enfants. Vous n’étiez pas au courant vous non plus, je suppose.

– – –

C’est donc que tout cela a bien été gardé secret…

… jusqu’en 2010, au moment où le garde chasse es-Troll finit par en avoir marre de sa lourde tâche. Ce corvéable à merci n’apprécie pas d’être déconsidéré et mal payé. Il va accepter d’ébruiter l’affaire auprès de deux petits fouineurs vidéastes. Cette incidence des revendications ordinaires est particulièrement savoureuse. Un détournement du moteur cinématographique classique de l’individu seul en lutte contre le système ; la pâtée habituelle des Tom Cruise et consorts

La force de cette réalisation c’est qu’on traite cela comme un reportage en devenir.

Les deux étudiants sont tout aussi incrédules que nous. Et ils s’envoient des regards en coin, en s’empêchant d’avoir des fous-rires.

Les remises en cause commencent lorsqu’on observe de plus près, ces traces de passage d’ours qui sont quand même étranges. L’hypothèse « ours » est précisément orchestrée par un gars chargé d’étouffer les rumeurs et de canaliser l’opinion. Il y a une officine spéciale pour cela, la TST.

Sur la piste de ces « ours » se cacherait un braconnier qui ne plaît pas du tout aux chasseurs officiels. L’attention se focalise sur ce franc-tireur. Nos jeunes retrouvent facilement ce personnage étrange. Rapidement ils sentent qu’ils dérangent. Lui cherche à les éloigner, comme s’il avait des choses pas très claires à cacher. Eux s’accrochent. Le conflit est patent. La psychologie est finaude et le spectateur est vite mené par le bout du nez.

De nombreux détails chez ce type sont étranges. D’abord l’odeur épouvantable de la caravane pourrie où il habite. Et puis ces lacérations de la tôle… A ce stade, notre vieil homme barbu pourrait passer pour un marginal négligé, en rupture avec la société, et qui serait effectivement confronté à des ursidés féroces. Un mauvais gars qui agirait en toute illégalité.

Les jeunes le suivent sans lui demander son avis. A distance respectable. Compte tenu du terrain accidenté, en lisière de forêt, ils démarrent leur investigation avec une caméra maladroite à la main, façon Projet Blair Witch. Du coup, les connaisseurs voient venir !

Et bien entendu l’incroyable finit par arriver. Et donc les jeunes et nous-mêmes sommes forcés d’y croire.

C’est tellement bien amené, et avec ce qu’il faut d’emballage réaliste, qu’on se régale à marcher dans la combine.

  • Pas que l’on reconnaisse l’hypothèse Troll parce qu’il irait de soit, ou qu’elle s’imposerait car les « maquettes » seraient spécialement bien réalisées.
  • Non, c’est plutôt parce que l’on s’incline devant l’argumentation et le « sérieux » de la présentation. C’est une sorte de posture en surplomb. On croit à l’axiomatique du spectacle, façon second degré. Sur ces bases, on a envie de voir où le scénario nous mène. Chapeau !

Le Troll Hunter vide son sac. Il donne des explications au fur et à mesure. Les jeunes posent les bonnes questions. Du genre « mais comment se fait-il qu’on nous ait caché cela jusque là ? » – et bien entendu on n’a pas toujours les réponses. A mettre sur le côté taiseux du personnage. Malin cette façon de dévier le problème forcément insoluble !

C’est jouissif au point que les différentes sortes de Trolls qui nous sont présentés vont presque de soit. Pourtant ils sont tout aussi bizarres que totalement improbables. Surtout celui à 3 têtes, où deux de ces appendices ne seraient que des leurres d’apparition tardive. Un déterminant évolutif pour paraître plus impressionnant et/ou séduire les femelles. Jolie, cette justification darwinnoïde !

Mais le temps est plus à l’urgence qu’à la réflexion.

  • Surtout quand on se retrouve bêtement coincé dans une caverne et que le cameraman va se faire bouffer.
  • Ou bien quand un spécimen de 100 mètres de haut cherche à vous violenter, en pleine cambrousse, sans refuge possible.
  • Étant bien entendu que ce « machin » célibataire isolé au milieu de nul part est tout aussi impossible que ce solitaire de monstre du Loch Ness. Même si l’un et l’autre pourraient vivre plus de mille ans. Déjà pour la bouffe, dans cette toundra désertique et enneigée, cela pose problème. Les quelques buffles qu’on a mis à sa disposition ont pour lui la taille de fourmis. Je comprends qu’il soit fâché.

Il y a donc à la base l’idée qu’il faut faire sérieux. Et contrairement à ce qui se fait habituellement, il n’y a pas de justifications pseudo-scientifiques grandiloquentes avec force machineries.

  • Non, ce sont des arguments simples et « censés », à la portée de tout le monde. Les Trolls filent un mauvais coton ? C’est qu’ils sont contaminés par la Rage. Une périlleuse prise de sang met le virus en évidence. Oui cette armure para-moyenâgeuse permet de s’approcher de l’animal. Mais cela reste très dangereux. Belle scène, à la fois très angoissante mais tout aussi monty-pythonesque.
  • Dix ans plus tard, le réalisateur aurait pu nous servir une contamination covid-19 !

Il faut reconnaître cependant quelques pas de côté du scénario, en direction de l’irrationnel bâtard.

  • Que ces Trolls se transforment en pierre ou explosent, l’explication par le gaz ne tient pas trop la route. On est clairement dans le soucis de coller à tout prix au canevas légendaire. Je reconnais pourtant que je n’ai pas de solution pleinement satisfaisante non plus.
  • Et ces pièges à très gros gibier où le savoureux appât consiste en un parpaing assaisonné de charbon de bois. Ils poussent quand même.
  • Plus grave c’est la répulsion des Trolls pour les croyants chrétiens, lesquels auraient une odeur particulière (de sainteté ?) – Là, on entre de plain-pied dans la franche déconnante. L’auteur s’amuse et continue dans sa gamme, en recrutant une nouvelle camérawoman, musulmane cette fois. Une religion épargnée, qui sait ?

Vraiment un bon film, servi par des acteurs talentueux, dont les noms « Ikéa » (le pays d’à côté) ne vous diront pas grand-chose : Otto Jespersen – Glenn Erland Tosterud – Johanna Mørck -Tomas Alf Larsen – Hans Morten Hansen – Urmila Berg-Domaas – Torunn Lødemel Stokkeland…

On ne peut que remercier les auteurs, dont le réalisateur-scénariste André Øvredal, d’avoir si bien réussi à entretenir l’intérêt pour ce trésor national norvégien que sont ces grosses bêtes. Je suis sûr que cela va donner un coup de pouce au tourisme. Plus drôle que la pêche au saumon dans les Fjords.

Et cela fait plaisir d’apprendre au générique final que « no trolls were harmed during the making of the picture ». Il y a encore des gens respectueux du bien-être animal et de la biodiversité sur cette planète où la rigolade est prise avec autant de sérieux.

https://fr.wikipedia.org/wiki/The_Troll_Hunter

Otto Jespersen
Glenn Erland Tosterud
Johanna Mørck
Tomas Alf Larsen

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