Toni Erdmann (2016) 7/10 Maren Ade

Un film allemand audacieux, qui sort des sentiers battus et qui a une vraie personnalité.

Cet ovni du cinéma a un ancrage dans une thématique très actuelle :

– L’incommunicabilité entre un ancien monde marchand faits de rapports francs et directs, comme pour vous et nous, et ce nouveau monde ultra-codé des communicants hyper-spécialisés. Ces bêtes de travail que l’on retrouve dans les plus grandes compagnies internationales de consulting, d’audit et d’évaluation.

A ceci près que ceci est décliné sur le mode père (ancien) et fille (nouveau). Ce qui rend le gap encore plus intéressant.

C’est traité comme une création Netflix avancée (que ce n’est pas), c’est à dire avec une bonne dose de réalisme et de sérieux, et pas mal d’inventivité.

***

La jeune femme a réussi dans son travail. Elle est reconnue par sa direction internationale. On lui fait même miroiter un projet d’association.

En attendant, elle est en mission en Roumanie, dans une équipe détachée, chargée de faire passer un gros plan de restructuration et d’externalisation.

Les dirigeants étrangers d’une grosse firme, souhaite vampiriser un complexe industriel du cru. Mais ils ne veulent pas endosser eux-mêmes les conséquences sociales de ce boulot ingrat, et sans doute nécessaire. C’est la raison d’être de ces firmes intermédiaires, une de celles où travaille la fille.

L’information étant au centre du job, elle doit aussi composer avec ces Roumains, en passe d’être absorbés, et qui jouent avec les chiffres et les données. Le terrain est mouvant.

Sa vie privée est totalement bouffée par son boulot. Elle est constamment sur le qui vive et perpétuellement au téléphone pour traiter. Ce sacrifice de la vie personnelle est considéré comme un must, pour qui veut progresser dans les échelons. Même sa pauvre vie sexuelle se réalise en interne.

Et tout ce beau monde cède à toutes les coutumes élitistes du genre. Un grand patron est accompagnée d’une « créature » russe. Les uns et les autres ne fréquentent que les Palaces et les boutiques de luxe. Ils sortent dans les boites à la mode et se livrent à tous les excès acceptables dans ce milieu. Un peu de coke par ci et pas mal d’alcool par là.

Le réalisateur a pris soin d’intercaler, très discrètement, des arrières plans de misère et mendicité, pour mieux mettre en relief les situations.

Lors d’un rapide retour chez ses parents en Allemagne, la fille semble absente. Son père qui est le héros de l’histoire, tente maladroitement de la dérider, et de se rapprocher d’elle. Au fond, il craint pour elle. Car elle semble fondamentalement insatisfaite.

Ce gros nounours, malin comme un singe, fait de grosses pitreries, mais comme un enfant.

Il se farde en zombie, ou bien il met des perruques grotesques et des fausses dents. L’histoire de provoquer grossièrement, en interprétant plusieurs caricatures de personnages. Il est à la limite du ridicule et du pathétique. C’est sans méchanceté, mais sans finesse apparente. Rien de calculé, semble-t-il. Il se fie à son instinct.

Il imagine peut être, au fond de lui-même, que ces immersions dans ce monde enfantin vont la faire revenir aux sources, qu’elle va redevenir le petit être innocent qu’elle était.

Mais il est clair que sa fille évite le plus possible le contact. Elle ne fait plus partie de son monde de rêveries.

Somme toute, ce veuf à la retraite, est lui aussi isolé. Son rapport le plus « humain », semble être avec son vieux chien, qui va mourir sous peu.

N’ayant plus ce dernier lien avec son animal, il va se rendre sans prévenir, pour un mois, en Roumanie. L’histoire de surprendre sa fille.

Ce grand gaillard apparaît plus ou moins déguisé, comme à son habitude. Et la jeune femme, qui est au point culminant de ses tractations roumaines, est bien embarrassée par ce clown imposant et difficile à cacher.

Elle tente de l’intégrer un tout petit peu dans son monde professionnel, tout en essayant de lui fixer des limites. Elle n’y parvient pas. Il ne cesse de jouer avec les uns et les autres. Il continue à se travestir, à interpréter des rôles. Il nous fait un numéro de vieux business-man en goguette, puis d’ambassadeur d’Allemagne…

Il s’incruste dans les réunions et les « after ». Il l’accompagne sur un chantier, en feignant d’être un professionnel. Partout il dépasse, toujours un peu, les normes permises.

Il cédera même, au coussin péteur. Mais c’est parce que sa fille l’a provoqué, en lui disant qu’il en était à ce niveau.

Elle accepte son père, mais juste parce que le contraire serait contraire aux règles sociales communes. Et elle tente de limiter ses frasques.

Lui agit ici, dans l’idée de tenter de la comprendre, de savoir pourquoi elle n’est pas heureuse, de la dérider. Mais cela tombe très mal. En réalité la démarche de ce père intelligent, semble largement inconsciente et instinctive, et à côté de la plaque.

  • On connaît tous ces personnages qui nous disent qu’il faut se détendre, qu’il faut prendre des vacances, alors qu’on est en train de résoudre de savantes équations. Ce ne sont pas ces phrases creuses et démobilisatrices, qui nous aideront à résoudre un problème. Cela rajoute au contraire au stress.

Et comme la fille est dans une négociation ultra délicate, que sa vie perso est lamentable, qu’elle ne peut compter sur personne, ce fardeau supplémentaire, la met à deux doigts de craquer.

Après plus de deux heures d’un scénario riche et assez habile, on arrive à l’intéressante scène finale.

Les supérieurs de la jeune femme lui demande de trouver une idée pour resserrer sa petite équipe. Pour plaire à sa hiérarchie, elle va transformer son anniversaire, en une réunion de « détente professionnelle », dans son appartement. Un peu comme ces stages de remotivation avec du « tree climbing », a priori avec plus d’alcool et de petits fours, et moins d’adrénaline.

Mais un grain de sable se glisse dans la belle mécanique. Ici ce sera la fermeture éclair de sa robe, qu’elle ne parvient plus à maîtriser. Trop tard les collègues/invités arrivent. Elle ne peut que tout enlever.

N’ayant pas trop le choix, elle décide tout de go, de les recevoir totalement nue, de masquer cela en happening. Elle décrète à qui veut l’entendre que c’est un anniversaire impliquant, où tout le monde doit être à poil. Peu s’y plieront.

Et son père arrivera « à poils », c’est à dire avec un gigantesque costume traditionnel de Yéti, plus de deux mètres de haut, qui n’est fait que de longs poils. Un animal sacré à qui on ne peut pas voir le visage – de quel côté est-il ? – ou le moindre centimètre carré de peau. Rien ne dit explicitement d’ailleurs, que c’est le père. Le totem est silencieux.

Le contraste violent et absurde entre tous ces protagonistes est saisissant. On est dans une sorte de scène primordiale d’un Buñuel allemand. Surréaliste au sens premier, l’emphase en moins. Et décidément fortement existentialiste.

L’histoire se termine bien, puisque la belle (quasi nue) et la bête (plein de poils) se feront enfin un gros câlin, en plein Bucarest.

***

Les situations sont souvent très inconfortables, et même désagréables, mais c’est le sujet qui veut cela. Et elles évitent le pathos et le piège de la démonstrativité.

Ce n’est pas un récit situationniste de père écolo ex soixante-huitard, au secours de sa fille bouffée par la « société » et les multinationales, comme on pourrait le penser maladroitement, selon une lecture rapide.

C’est juste un père et une fille, côte à côte, dans des mondes parallèles, chacun offrant la tolérance et/ou la méfiance qu’il peut. Et le film semble nous dire qu’il y a des passerelles bénéfiques possibles. Jacques Tati n’est pas loin.

Le duo Sandra Hüller et Peter Simonischek est parfaitement à la hauteur. On sent un immense travail.

Un très bon récit, non édulcoré, au rythme très particulier voire déroutant, mais qui ne plaira pas à tout le monde.

On retiendra l’opposition frappante entre des relations familiales plus ou moins « vraies », quasi instinctives, et ces échanges fabriqués de toutes pièces, à la limite de la tromperie, au service des manipulations sociales de haut niveau. Là où les êtres deviennent des chiffres dans un tableur.

Cela sans parti pris sommaire.

Le film semble nous dire : cela existe, il faut faire avec, ne vous voilez pas la face, mais de grâce, n’oubliez pas les bases et les fondamentaux.

Toni Erdmann est un film exigeant qui a rencontré son public, aussi curieux cela soit-il.

Une œuvre très appréciée de la critique, qui avait certes besoin d’être secouée. Prix de la critique internationale à Cannes et de nombreuses autres récompenses.

Une nouvelle preuve, que le cinéma européen n’est pas mort, quand il s’en donne la peine.

  • Anecdote :
  • J’ai connu cela dans mon parcours professionnel. Alors que j’avais des responsabilités dans une clinique privée. Le groupement avait fait appel au cabinet international Coopers & Lybrand, pour un audit et pour faire passer ses idées, dans le cadre d’une nouvelle construction et d’un nouveau projet d’établissement. Il s’agissait de cerner les objectifs, d’évaluer les meilleurs secteurs médicaux, de tenter d’améliorer les performances et de couper les branches mortes. Le tout guidé par des pros de la chose, avec un lourd parfum de jeu d’influence… et forcément pour le bien commun.
  • Avec un minimum de levées de boucliers.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Toni_Erdmann

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