Truffaut/Godard – Scénario d’une rupture (2015) 8/10

Documentaire.

Truffaut vient d’un milieu modeste et n’a cessé de s’élever. Lui, qui a grandi sans père, a toujours cherché à être aimé et reconnu.

Ses films sont travaillés au plus haut point, afin d’abord qu’ils puissent plaire.

Bien que l’on doive considérer certains de ses travaux comme révolutionnaires, il ne dédaigne pas le consensus. Il obtiendra même un Oscar à Hollywood et de nombreuses autres distinctions. Certains le considèrent comme le vrai descendant de Renoir – le cinéaste. C’est dire le néo-classicisme !

On pourrait dire d’une certaine manière qu’il a fini par s’embourgeoiser – dans le sens du confort, pas de l’empâtement. Comme l’a fait un Kubrick. Les biens matériels qu’ils ont accumulé grâce à leur talent, ils les ont mis au service du renouvellement permanent de leur œuvre.

Godard a fait le chemin inverse. Il est issu d’une famille aisée et fera tout pour brûler ses racines. Il se contrefiche de ne pas être aimé. Au contraire, il savoure sa position de gourou terrorisant (*). Il ne craint pas de virer à l’extrémisme maoïste. Son art se veut expérimental et sans concession. Son côté révolutionnaire, tel qu’il s’exprime dans de nombreux films, est à prendre au premier degré. Mais dans le fond, il voudrait ne pouvoir être qu’un théoricien, un chercheur… salarié, comme un gars du CNRS ! Il faut dire qu’il court en permanence à la recherche d’improbables financements.

L’un et l’autre, passionnés précoces de cinéma, se sont beaucoup côtoyés et aidés, tout en respectant alors leurs profondes différences. Au début, ils ont un parcours très voisin. Ils ont passé un long moment à n’être que des critiques de films. Truffaut était assez doué pour cela. Il n’avait pas sa plume dans sa poche. Il a esquinté la plupart de ses contemporains, dits de l’ancienne vague. Les contributions de Godard étaient plus modestes.

Un jour, ils ont franchi le pas de la réalisation.

D’abord Truffaut avec « les 400 coups », un coup de tonnerre dans les salles obscures. Le vieux cinéma a pris 400 coups mortels, bout portant ! Il ne se relèvera pas.

Et Truffaut aidera Godard pour son premier long métrage. Ce fut « A bout de souffle », l’autre chef d’oeuvre de ce nouveau cinéma. Le naturel de Belmondo et de Seeberg a poussé aux oubliettes, tous les rôles convenus et compassés de l’époque. Et Godard choisit délibérément d’y faire tout ce qui est tacitement interdit lors de la prise de vue. Une réussite !

La critique, qui attendait pourtant ces « confrères » au tournant, a été tétanisée. Ils ont compris qu’on touchait là à l’intemporel. La reconnaissance mondiale a fait le reste.

Par la suite l’un et l’autre ont commis d’autres œuvres majeures.

La plupart des films de Truffaut sont intéressants.

Pour Godard, c’est plus compliqué. A part À bout de souffle, il y a bien entendu Le mépris, Pierrot le Fou… on peut rajouter le documentaire en immersion avec les Rolling Stones One Plus One (Sympathy for the Devil). Mais il y a aussi son cinéma lourdement politique et expérimental, qui me semble franchement barbant. Pour rester poli.

En réalité, ils n’étaient complices, que de circonstance. Les deux pères de la nouvelle vague avaient certes cet enfant en commun (**). En dehors de cela, les deux hommes, profitant de leur notoriété, aimaient les belles femmes. Mais ce n’étaient pas les mêmes. Tout le reste les séparait.

Godard était jaloux des succès de Truffaut. Il attendait son heure. La Nuit américaine était l’occasion rêvée. Ce film a obtenu un Oscar chez les « impérialistes ». Pourtant le regard qu’il porte là sur les entrailles du cinéma, semble assez classique et romancé. On peut facilement lui préférer Huit et demi de Federico Fellini (1963).

Et donc Godard se déchaîne :

  • « … Probablement personne ne te traitera de menteur, aussi je le fais. Ce n’est pas plus une injure que fasciste, c’est une critique, et c’est l’absence de critique où nous laissent de tels films, le tien et ceux de Chabrol, Ferreri, Verneuil, Delannoy, Renoir, etc. dont je me plains. […]. J’en viens à un point plus matériel. J’ai besoin, pour tourner « Un simple film », de cinq ou dix millions de francs. Vu La Nuit américaine, tu devrais m’aider, que les spectateurs ne croient pas qu’on ne fait des films que comme toi.« 

Dans la réponse de Truffaut :

  • « « Je te retourne ta lettre à Jean-Pierre. Je l’ai lue et je la trouve dégueulasse. C’est à cause d’elle que je sens le moment de te dire, longuement, que selon moi tu te conduis comme une merde. Je me contrefous de ce que tu penses de La Nuit américaine […]. A mon tour de te traiter de menteur. Au début de « Tout va bien », il y a cette phrase : “Pour faire un film, il faut des vedettes.” Mensonge. Tout le monde connaît ton insistance pour obtenir Jane Fonda qui se dérobait, alors que tes financiers te disaient de prendre n’importe qui. […] Tu l’as toujours eu, cet art de te faire passer pour une victime. […] Il te faut jouer un rôle et que ce rôle soit prestigieux. J’ai toujours eu l’impression que les vrais militants sont comme des femmes de ménage, travail ingrat, quotidien, nécessaire. Toi, c’est le côté Ursula Andress, quatre minutes d’apparition, le temps de laisser se déclencher les flashes, deux, trois phrases bien surprenantes et disparition, retour au mystère avantageux. Comportement de merde, de merde sur son socle« 

Ce documentaire de qualité, nous offre de bonnes interventions d’Olivier Assayas et de Karmitz.

Mais c’est à Mathieu Almaric qu’on doit cette réflexion, quand il nous dit qu’on n’a pas à trancher entre Godard et Truffaut : « C’est absurde de devoir choisir entre les Rolling Stones et les Beatles. On aime les deux pour des raisons différentes […] et parfois, ça se rejoint. »

On a envie de continuer à filer la métaphore. Pourquoi pas un « Bach / Zappa » ? Ou tout ce que vous voudrez. C’est vrai qu’on est capable de faire cohabiter des paradigmes bien différents, voire opposés.

De plus, Almaric nous livre un secret bien gardé. Dans son excellent film « Tournée » (2010). Un des dialogues est calqué sur les échanges de la rupture Godard/Truffaut. Les mots définitifs qu’ils ont écrit, il les met dans la bouche de deux acteurs, jusqu’au merde sur son socle. Belle révérence, non pas à l’un ou à l’autre, mais à leur rupture. C’est subtil !

Ce documentaire a ceci de bien, qu’il ne traite pas les deux protagonistes comme des statues (avec un socle ou non), mais comme de simples humains… qui auraient réussi.

  • (*) Gourou terrorisant : c’était dans l’air du temps. Ceux qui voulaient mettre à bas les mandarins, étaient des tyrans intellectuels à leur manière. Outre Godard, on peut citer bien sûr Lacan et Sartre.
  • (**) Il y a eu d’ailleurs un vrai « enfant » qu’ils se sont partagés, ce fut Jean-Pierre Léaud, qui a tourné beaucoup avec les deux. Et bizarrement plus avec Godard, mais cela on s’en souvient moins.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Claire_Duguet

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