Un Frisson dans la nuit (Play Misty for Me) (1971) 6/10

C’est le premier film de Clint Eastwood en tant que réalisateur. Il se pose encore comme premier rôle. Et c’est bien normal, puisqu’il est avant tout connu comme acteur. Il a sa dégaine bien connue, avec des pattes d’éléphant et une belle tignasse des années 70. Les femmes du film ont également le costume d’époque. On peut sourire de ces clones de Jane Fonda.

Les film a quelques atouts, mais il est encore loin de l’efficacité des ses futures créations.

Le thème est l’érotomanie. C’est un faux ami, mal compris du grand nombre. Rien à voir avec l’érotisme ou la manie dans son acception populaire.

C’est une maladie mentale classique, dûment répertoriée dans les psychoses paranoïaques (*). Et ce n’est pas non plus une psychopathe au sens clinique. Encore une notion fort mal assimilée par les commentateurs.

Le moteur monomaniaque réside dans « l’illusion d’être aimé(e) ». Ce délire force la malade (une femme le plus souvent) à interpréter n’importe quel signe pour nourrir ce fantasme. Quoiqu’on lui dise, elle gardera cette conviction insensée qu’elle est l’objet du désir de l’autre. Surtout si bien sûr, comme dans le film, l’homme s’est laissé aller à coucher avec elle.

L’autre est souvent un personnage inaccessible. En général une vedette. Ici Clint est un présentateur célèbre de radio et la belle communique avec lui par des messages téléphoniques en ligne. Cela semble assez romantique à ce stade, malgré une certaine insistance. Cette femme, jouée par Jessica Walter, veut à plusieurs reprises que Clint lui mette le disque Misty (Play Misty for Me) sur les ondes. De fil en aiguille, cette obstinée parviendra à le faire tomber dans son filet. Ce qui bien entendu n’arrangera pas les choses.

Clint accepte une relation épisodique sous réserve que cela ne l’engage pas. Mais le mal est fait. Et le mal est là, dans la psyché de la femme. Les ennuis ne vont pas tarder à arriver. Et rapidement notre héros voudra mettre un terme à cette histoire désagréable.

Dans cette maladie, les refus de l’autre sont quand même conçus comme des messages positifs, que la malade doit traduire. Il est impossible de raisonner cette personne. C’est collant comme le sparadrap du capitaine Haddock : Bougre de phénomène de moule à gaufres de tonnerre de Brest !

Une fois la phase d’espoir terminée, suit une période dépressive. On peut la calquer sur le dépit amoureux, mais en plus extrême. Les tentatives de suicide sont possibles. C’est le cas dans ce scénario qui semble suivre la pathologie à la lettre. Attention ce n’est pas une sorte d’appel à l’aide sans conséquence, type névrose. C’est une vraie volonté de se détruire, car on est bien dans les psychoses.

Enfin survient une période de rancune tenace, qui peut devenir sans limite. Ici on ira jusqu’au meurtre.

Vu de loin, ces trois phases peuvent ressembler à un cycle « normal ». Mais en réalité, chaque période est profondément « folle » et donc impossible à contrôler. C’est le propre des psychoses paranoïaques que de paraître avoir une certaine « logique », une hyper-logique en fait.

En cela, l’exposé progressif du film est bien construit. Et lorsqu’on arrive à l’enfermement de la malade, on a le sentiment que l’histoire pourrait s’arrêter là. Il n’en est rien. Dommage !

Après de longs plans tournés au Monterey Jazz Festival, qui tombent comme des rushes venus de l’espace dans la soupe, Eastwood rajoute un étage encore plus artificiel. La folle est libérée sous condition dans l’attente du procès. Très improbable vue sa pathologie et ses méfaits criminels. Et là on verse dans un crescendo classique de thriller. Très daté !

La fin n’est pas mieux avec la réunion apaisée, du couple aimant, enfin débarrassée de la méchante (elle finit dans un précipice). Ce sont des chromos lourdingues de baisers en contre-jour, sur fond de soleil couchant, devant le très pacifique océan.

Décevant. Aurait pu faire mieux. Il fera mieux d’ailleurs.

Une belle opération commerciale pour ce film peu coûteux et qui a rapporté gros. On peut le remercier pour avoir permis à l’artiste de réinvestir dans des œuvres plus ambitieuses.

  • (*) Le film montre bien la difficulté pour le profane de comprendre ce qui arrive, tant ce délire est construit, en tout cas au début.
  • Dans la même veine on pourrait exploiter au ciné le thème de ces autres paranoïaques que sont les « quérulents processifs », les « inventeurs méconnus », les « idéalistes passionnés » ou celui des « délires de jalousie » pour lesquels Clérambault a eu ce bon mot : « Plût au ciel, qu’il suffise d’être cocu pour n’être point malade ! »

https://fr.wikipedia.org/wiki/Un_frisson_dans_la_nuit

Clint Eastwood


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