Une jeunesse dorée (2019) 6/10

Que faisiez-vous en 1979 ? Étiez-vous au Palace, la boîte à la mode des nuits parisiennes (*) ?

Ce fut pourtant le lieu emblématique des plaisirs festifs extrêmes de l’époque. Sexe, drogue et liberté totale (**).

On peut y voir aussi les limites d’un parti pris du seul hédonisme. Certains s’y sont sérieusement brûlés les ailes.

Et avec le recul, cette modernité à tout prix, ce choix de tout essayer, a pris un coup de vieux.

Ici ce ne sont que des oisifs, rentiers ou non, et toujours déguisés. C’était l’utopie du bonheur dans la jouissance sans entraves, dans une société des loisirs perpétuels. Ici régnait l’aristocratie des plus grands jouisseurs, ou supposés tels. Dans cette illusion de pays de Cocagne, le principe de réalité part rapidement en fumée.

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Un jeune couple bohème fréquente assidûment cet endroit. Assurément ces beautiful people s’aiment de toutes leurs forces, comme souvent les débutants.

– Lui est un joli peintre en devenir, d’environ 22 ans. Et finalement il n’est pas plus génial que cela. Il est incarné par Lukas Ionesco.

  • Sa mère, qui est la réalisatrice du film, a du mal à cacher sa dévotion pour ce fils adoré. La caméra incestueuse le caresse en long et en large. Comme l’appareil photo de la grand-mère jadis le faisait pour elle.

– Sa compagne est une mineure, fugueuse de la DASS + maison de redressement. Elle n’a pour elle que sa candeur, sa pulsion vitale et son sex-appeal. Elle n’est pas si extraordinaire que cela. Elle fait preuve d’une vulgarité sans réel talent. Mais elle sait mettre en valeur le peu qu’elle a à offrir.

Ce rôle interprété par Galatéa Bellugi est bien curieux. D’un côté elle paraît bien bêtasse avec ses deux à trois mots de vocabulaire, et de l’autre, ce petit animal hyper-sexué, mine de rien, semble capable de tenir son monde et de diriger sa barque.

Et quand vers la fin elle intègre une école de théâtre, elle parait parfaitement maîtriser la situation, en tout cas pour ce qui est de la démonstration de son talent de comédienne. S’agirait-il de nous faire la leçon ? En ce sens que le scénario « démocratique » voudrait démontrer que même en descendant dans le caniveau on peut s’en sortir par le haut ?

Un couple plus âgé, à la situation très confortable et aux mœurs très libres, pioche dans ce vivier nocturne. Ils connaissent les codes et sont appréciés. Ils ont de l’argent et du pouvoir. Ils savent attirer à eux les petits jeunes.

– Le mari est interprété par le fringuant Melvil Poupaud. Il figure un écrivain célèbre mais qui est en panne d’inspiration. Il s’investit plutôt dans la drague – femmes et hommes – en soignant son air décalé de Palamède de Guermantes, le baron de Charlus.

– La femme est Isabelle Huppert, sexagénaire tout de même, qui ne rêve que de se faire le jeune artiste. Elle lui livre une cour assidue. Ce qui met hors d’elle la gamine.

Mais chemin faisant, ils finissent par coucher tous entre eux. Le château du couple sera le lieu de tous les excès. Personne n’est vraiment perdant. Chacun cherche son intérêt dans ce micmac de rapports « intéressés ».

Une fois le calme revenu, Huppert propulsera le peintre dans une galerie New-yorkaise. Et Galatéa Bellugi volera de ses propres ailes, en fréquentant grâce à Melvil, une école d’art dramatique.

Bien que cela tienne du biopic, l’intrigue paraît bricolée. Les rôles semblent superficiels et maladroits. Et on voit que la plupart des acteurs « jouent » un rôle. Cela vaut pour les célébrités, y compris Huppert, comme pour les autres. Il faut dire que c’est dur de jouer aux vamps à 66 ans.

Mais l’époque était un peu comme cela. Et donc ce côté factice peut passer… mais tout juste, au bénéfice du doute. En réalité je ne pense pas qu’ils l’aient vraiment fait exprès. Il reste un goût d’inachevé et de froid, d’un peu « chabrolesque ».

A noter que la réalisatrice Eva Ionesco posait nue gamine pour sa mère, la très controversée Irina Ionesco. Des clichés érotiques d’enfant qui ont fait scandale. Elles se sont fait des procès. Son père était lui un Nazi hongrois !

Eva a été assidue au Palace dès l’âge de 13 ans ! Elle a touché aux drogues dures et elle a été elle-même en maison de redressement, comme la fille dans le film. On pourrait croire à une autobiographie.

Et pourtant, malgré son hérédité et son histoire, même le côté méphitique du sujet traité reste bien édulcoré et peu incisif, avec un freudisme frelaté dans ces recensions des rapports mère fille et/ou maître et esclave.

Ce film de 2019 paraît très daté dans sa conception et sa réalisation.

  • (*) Je n’ai jamais fréquenté le Palace, mais j’ai été une fois, une seule, aux Bains Douches. Cela ne m’a pas laissé un souvenir marquant. C’était peut-être aussi déjà l’heure de la dégringolade. Il y avait aussi là des vedettes. Annie Girardot était à deux tables de la notre. La pauvre alcoolique était déjà bien marquée. Je ne me suis pas senti trop bien dans cet endroit. On est parti.
  • (**) « Le Palace n’est pas une « boîte » comme les autres : il rassemble dans un lieu original des plaisirs ordinairement dispersés : celui du théâtre comme édifice amoureusement préservé, jouissance de la vue ; l’excitation du Moderne, l’exploration de sensations visuelles neuves, dues à des techniques nouvelles ; la joie de la danse, le charme des rencontres possibles. Tout cela réuni fait quelque chose de très ancien, qu’on appelle la Fête, et qui est bien différent de la Distraction : tous un dispositif de sensations destiné à rendre les gens heureux, le temps d’une nuit. Le nouveau, c’est cette impression de synthèse, de totalité, de complexité : je suis dans un lieu qui se suffit à lui-même. »
  • — Roland Barthes, Vogue Hommes, 1978 (cité dans Wikipédia)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Une_jeunesse_dor%C3%A9e

Isabelle Huppert
Melvil Poupaud
Galatéa Bellugi

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