Une Valse dans les allées (In den Gängen) (2018) 8.5/10

Sans doute que tout le monde ne partagera pas mon lyrisme, mais au moins j’aurais essayé.

Si vous me faites confiance, allez voir le long métrage avant de me lire.

Cela se passe de nos jours, le soir dans un grand centre de distribution, un genre de supermarché de demi-gros situé quelque part dans un lieu perdu de l’ex Allemagne de l’Est. A l’heure où les clients cèdent la place à l’équipe du soir. C’est une ambiance très particulière. Mais qui dit forcément quelque chose à ceux qui ont été d’astreinte la nuit.

Les vastes locaux sont un peu usés. Mais l’entreprise tourne bien.

L’activité des manutentionnaires est soutenue. Il s’agit de remplir à nouveau les immenses rayons. Les employés sont assez consciencieux, pas question de trop flemmarder. Et on limitera les petites rapines.

La première scène nous montre, ce qu’on pourrait appeler une « valse » des chariots élévateurs. Lesquels circulent en long et en large dans les allées. Cette introduction puissante est tempérée par la musique du Beau Danube bleu de Strauss.

La bande musicale est directement dictée par le vieux chef d’équipe de la de nuit. C’est lui qui diffuse ses propres CD. Lequel a une préférence pour le classique. Il y aura une exception vers la fin avec le magnifique chant à cappella de Son House – Grinnin’ In Your Face.

Ce début, qui pourrait n’avoir l’air de rien, est en fait déjà en soi, d’une rare profondeur. Ces déambulations de chariots électriques nous situent très précisément le lieu de l’action. Elles finissent par marquer des sortes de sillons inconscients dans nos têtes. Un canevas dans lequel nous sommes désormais enfermés nous aussi.

Cela a à voir avec l’unité de lieu du théâtre classique et plus encore. D’emblée ce cadre est bien plus qu’un décor. On entre de plein pied dans une réalité en dur et strictement délimitée.

Ce n’est pas rien, dans la mesure où cela contient la deuxième vie de ces personnels. Surtout pour des anciens qui sont là depuis des décennies.

Et c’est même pour certains leur première vie, tant leur existence privée est réduite à quasi rien. Cette précision n’est pas anodine.

La solitude dans nos sociétés est bien plus importante qu’on ne le pense.

Ceux qui conduisent ces chariots électriques et qui manipulent les casiers à bouteilles ou les grands cartons de produits divers, sont présentés avec la même intensité du réel. Et ce n’est pas une formule creuse. Ils semblent si vivants qu’on se croirait nous aussi projeté dans ce monde.

Leur coexistence, leur complicité ou leurs bisbilles, le soucis qu’ils ont de garder la main sur leur territoire, est également d’un réalisme confondant. C’est exposé de manière net, simple et propre.

On sent profondément les liens de travail qui finissent par unir ces équipes de nuit. Une catégorie de travailleurs qui se situent un peu hors des limites habituelles. Des errants condamnés à remplir des rayons vides de casiers et de caisses, et toujours recommencer. Un peu comme le ferait Sisyphe avec son rocher. Personne ne peut vraiment les comprendre. Nombreux sont ceux qui se sentent paria et sont en souffrance. Pour les plus marqués, la seule voie pour s’échapper de sa condition est himmelweg. Et ce ne sont pas juste des mots.

Le nom des trois protagonistes apparaît l’un après l’autre sur un plan fixe à l’entrée du chapitre qui les concerne le plus. Là encore, ce n’est pas gratuit, le procédé est là pour graver quelque chose dans nos esprits.

CHRISTIAN

Le jeune débutant dans le métier, c’est Christian. Un taiseux qui doit faire ses classes. Il ne commente jamais et se contente de répondre par un oui ou par un non. Il donne ainsi l’impression d’une grande timidité. On pourrait même croire qu’il est un peu simplet. Il ne l’est pas.

Il est nécessairement maladroit – il n’est pas de cette branche – mais il parvient à apprendre ce qu’il faut, malgré quelques fausses routes bien compréhensibles. Manier un chariot électrique de cette dimension, avec un siège transversal, n’est pas une mince affaire. Le metteur en scène a pris le grand soin de rendre cela direct, documenté et prenant.

  • On sent que l’acteur a vraiment appris lui aussi à circuler sur son engin électrique, avec ses essais et ses erreurs.
  • La formation en interne, cours et examen à l’appui, ne manque pas de sel. Ce récit bien pesé du lent cheminement nécessaire, n’est ni lourdingue, ni bêtement informatif.

Nous avons le privilège d’observer cet élément constitutif de ces êtres qu’est l’apprentissage. Une phase parfois gênante et qui appelle ainsi soit la moquerie soit le détournement du regard. Et pourtant, on nous permet de voir de très près la progression. Il est vrai que les Allemands sont très en pointe dans ce domaine, avec tant de jeunes en formation et de l’attention pour les cols bleus.

Et l’on finit par avoir nous aussi du respect pour ce genre de tâches, que d’aucun considérerait comme subalternes.

Et il ne s’agit pas de ma part de la considération polie et un peu hypocrite pour les travaux manuels. C’est un salut à autre chose. On parle là de cette dimension intemporelle et irréductible de l’apprenant qui est intrinsèquement liée à notre condition humaine (*) – Avec ces grands élans, ces profondes limitations, et bien entendu ces petits pas de côté.

Notre Christian est très simple, mais très volontariste. D’ailleurs dans un autre emploi, il a cassé la gueule à son patron, parce que celui-ci le traitait à tort de fainéant.

Il a eu aussi un passage de deux ans en prison. Il s’est laissé entraîné à faire de petits cambriolages, par deux fréquentations semi-punks, très antipathiques. Ces petites frappes haineuses et faussement amicales, sont figurées avec soin. Un travail d’orfèvre dans la prise de vue, les maquillages, les accessoires, associé à un très bon jeu d’acteur, a permis de les rendre indiscutablement crédibles.

On sent parfaitement le danger qu’ils représentent en se repointant, à un moment de plus grande fragilité de l’acteur principal.

MARION

Le bon Christian a eu un petit coup de foudre pour une blonde qui travaille dans l’allée des confiserie. Avec cette détermination muette qui le caractérise, il entame quelques rapprochements désarmants. Il est falot ici aussi. Mais son manque de malice et sa gaucherie plaisent à la jeune femme. Cependant il finit par découvrir un grand obstacle, elle est mariée. Son époux qui serait violent, n’est pas estimé par l’équipe. Tout n’est pas perdu.

Une main doucement posée sur la main de la belle, ou à l’inverse la tête de celle-ci furtivement glissée sur l’épaule de cet homme, prennent énormément d’importance. On est très loin de la surenchère facile de ces torrides et peu convaincants baisers de cinéma. Ici c’est le retour aux sources, avec le minimalisme hésitant des vraies expériences de ce type. Et c’est très bien comme cela. Quelle leçon !

Il se permettra un jour de rentrer chez elle à son insu, alors qu’elle prend son bain, pour déposer en cachette un bouquet de fleur. Son cheminement furtif dans la maison, avec ce regard incroyable sur les objets qu’elle utilise, est encore un grand moment.

BRUNO

Bruno est un ancien dont l’abord est difficile, pour qui n’est pas encore dans le cercle de confiance. C’est celui qui est chargé de former Christian. Et bien que le vieux renâcle au début, il finira par s’y faire. Au point même qu’il se nouera une sorte de relation père/fils, entre les deux. Mais c’est sans concession et sans démonstration d’affection. C’est un guide indulgent, voilà tout.

Le maximum d’amitié qu’il pourra témoigner au jeune, c’est de le conduire une seule fois chez lui, en voiture, pour partager une bière. Il ne le ramènera même pas. Christian devra se débrouiller.

Cette scène, bien plus complexe et signifiante, qu’il y paraît à première vue est constellée d’éléments à peine cachés. Là encore le travail cinématographique est discret mais pourtant manifeste, pour ceux qui sont attentifs. C’est d’une grande intelligence.

Bruno est compétent et estimé de tous. Mais sa vie personnelle est un naufrage. Au point qu’il s’est créée une épouse qui n’existe que pour la galerie. Il est devenu ce type d’alcoolique chez qui cela ne se voit pas trop. Malheureusement.

– – –

Avec ce savant mélange des talents de tous, cette histoire apparemment banale et simple, se révèle d’une grande profondeur.

Elle est importante pour les personnages qui y participent, car ce cadre restreint est souvent toute leur vie.

Mais elle tend aussi à être une parabole assez explicite pour nous tous, sur le travail et le vivant.

  • Cette nouvelle dimension est atteinte en sachant donner corps à ces êtres humains. Ce n’est plus tant du cinéma. S’il y a bien un terme à mettre en exergue, c’est le réalisme.
  • Et même plus encore, il semble que le réalisateur les a tellement buriné qu’il en a fait des statues, c’est à dire des archétypes figés dans la pierre et donnés en exemple à tous les hommes.
  • Ce travail précis de sculpteur rend les êtres et les situations tangibles. On sent dans notre chair, cette dureté et cette force.
  • Tant de rigueur permet aussi d’atteindre la dimension de la tragédie classique, avec ces héros qui ne sont pas dépourvus de petites faiblesses. N’ayons pas peur de cette comparaison.

Il y a vraiment quelque chose d’essentiel qui se passe dans ce film, une sorte de chemin initiatique existentialiste. A nous d’en découvrir les indices (*). C’est tellement vrai que l’on ne se rend pas compte qu’il dure en réalité plus de deux heures.

  • Grâce au travail méticuleux du réalisateur on est vite transporté sur un plan bien plus vaste que celui de la simple technicité ou des petites histoires.
  • C’est bien le même homme qui a du se débrouiller, confiné avec quelques bâtons de couleurs dans une grotte, ou celui qui est comme ici en période d’essai et doit trouver rapidement son chemin, grâce à la débrouille et l’apprentissage sur ces robots modernes, ou bien celui qui est coincé avec ses collaborateurs dans un bureau ovale et qui doit se décider pour quelque chose qui engage le sort du monde.
  • Ce que j’exprime là n’a rien de grandiloquent, au contraire. Il s’agit de ramener tout un chacun à cette dimension humaine, qui n’a pas autant d’amplitude qu’on voudrait bien le croire. Il n’y a pas tant d’écart ontologique, que l’on soit un petit ou un grand personnage.
  • Le cinéma nous montre de grands et de petits destins, avec des parcours tellement variés. Et pourtant à chaque fois nous pouvons nous identifier à plusieurs de ces personnages. C’est bien la preuve de ce que j’avance, quant à ce vaste noyau dur commun à tous. Et que l’on revisite toujours avec autant d’intérêt.

Voilà presque tout est dit. Il n’est pas question bien sûr d’en dévoiler davantage. Ce film est un cadeau que nous fait le cinéma allemand d’aujourd’hui. A vous de le découvrir.

  • (*) Cette phrase du réalisateur Thomas Stuber, que j’ai découvert après avoir écrit cette critique, ne dit pas autre chose. C’est la preuve qu’il maîtrise son sujet de bout en bout et qu’il a parfaitement fait passer le message :
  • « … Le bruit de l’autoroute près de l’aire de chargement, la pause cigarette, la machine à café, le gérant de nuit qui serre la main à tout le monde à la fin du service… l’histoire de Clemens Meyer est profonde et tragique, mais il y a beaucoup de non-dits. Le lecteur, et désormais le spectateur, doivent rassembler tous les indices… »

PS : une toute autre lecture est bien entendu possible. Un ami m’en a livré une autre. Et je vois bien l’importance qu’il donne à un regard politique et même « situationniste » à cette œuvre. Il constate la tristesse des personnages, mais il n’en reste pas là. Il donne des explications historiques et appelle implicitement ces prolétaires à s’en sortir.

Alors que ma vision est sans doute plus « existentialiste » et donc plus résignée. Sans doute car, je vois au delà des contingences de ce film, qui ne me semble qu’un cadre imposé, une sorte de permanence des êtres, qui pour moi se révèle bien ici, mais qui me semble pouvoir s’exprimer de la même manière dans quasi toutes les situations et tous les systèmes.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Une_valse_dans_les_all%C3%A9es

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