Voyage à Tokyo (1953) 8/10 sens de la famille chez Ozu

Il faut se garder de voir dans le cinéma de Ozu, des particularismes régionaux ou des spécificités exotiques. Ce qu’il nous dit est assez universel. Ce ne sont pas des japoniaiseries.

Simplement, vu de loin les traits sont plus nets, pour cette partie du monde ancrée encore dans la tradition et qui est tentée à la fois par le conservatisme mais aussi l’émancipation.

Cette clarté est une bonne chose, si l’on veut tenter d’en extraire les grandes lignes.

Au centre de tout, il y a le nouveau mode de coexistence d’après guerre, sous la forme de famille nucléaire. C’est à dire un noyau formé quasi exclusivement par le couple et ses enfants. Dès le mariage, cette entité vit indépendamment de leurs propres parents. Chaque noyau « expulsé » s’assume séparément des autres. C’est un mode libertaire qu’on associe généralement au système libéral anglosaxon. Cela a à voir également avec l’habitat non extensible des grandes villes.

  • A noter que par le passé, ce qui prédominait au Japon c’était la famille souche, dans laquelle, pour simplifier, on peut dire que les générations étaient juxtaposées sous le même toit. Autant que possible.

Autre mutation considérable : le système patriarcal inégalitaire, privilégiant le fils aîné, autorisant le contrôle interne des unions, a été aboli après guerre.

La famille japonaise moderne et citadine est double. Devenue nucléaire, elle n’a pas pour autant renoncé aux liens forts avec les ancêtres et avec l’ensemble de la chaîne des ascendants et descendants.

Signe des temps, les petits enfants sont devenus insolents avec les anciens. On voit cela dans le film.

Des grands parents âgés ont décidé de rendre visite à leurs enfants. Lesquels sont pour la plupart à Tokyo. Ils vivent très loin de chez eux. Ce déplacement n’est pas une mince affaire. Cela pourrait même être le dernier.

Leurs enfants ont un métier, un logis, une famille. Leur situation n’est pas vraiment à la hauteur de ce qu’espéraient les parents. Mais ils sont tous assez résignés, parents comme enfants.

  • Le médecin exerce dans une zone défavorisée. Ce foyer ne roule pas sur l’or.
  • Leur fille est mariée, a des enfants. Elle dirige un petit salon de coiffure et d’esthétique. Elle est directe et pas très sentimentale.
  • Les vieux rendent également visite à leur belle fille. Elle vit chichement dans un petit studio pas folichon du tout. Depuis 8 ans elle vit dans le souvenir de son jeune mari défunt. Alors qu’elle n’a ni lien de sang, ni obligation, c’est sans doute celle qui est le plus proche de nos visiteurs.
  • Un autre fils, plus jeune, vit dans une autre ville, ils se rendront chez lui à un autre moment.

Les uns et les autres semblent avoir fait des enfants pour se conformer à un dixtat social supérieur, mais aussi pour combler le vide. Chez Ozu, l’ennemi c’est la solitude.

Ces protagonistes poussent à fond les rites sociaux. En façade, il s’agit de montrer qu’on est satisfait. Le sourire précède le constat. C’est un système qui se veut autoréalisateur.

A priori, ils se réjouissent mutuellement de ce jeu de rôle, où tout le monde semble avoir trouvé une place.

Mais en aparté, chacun trouve à redire.

Pour les grands parents, la réalité est bien en dessous de leurs espérances. Ils sentent l’insatisfaction et les souffrances de leur progéniture. Ils ne sont pas trop à l’aise non plus, car ils ne se sentent pas tellement bien reçus que cela. Mais ils sont très conciliants et compréhensifs. Avec si peu de place et relativement peu de moyens, cette visite est une contrainte supplémentaire. Mais bon, sous réserve que cela ne dure pas trop longtemps, on s’en satisfait quand même.

Les couples sont en effet chahutés, ils ont quand même d’autres échéances. Distraire les vieux, n’est pas si simple que cela. Et puis le grand-père est entraîné un soir dans une beuverie avec d’anciens camarades. Il en revient semi-comateux. Il a été alcoolique dans le temps et on redoute qu’il replonge.

La mort d’un très vieux parent n’est pas vraiment une surprise, mais c’est à nouveau un de ces vides qui inquiètent tant.

Cette situation inconfortable de la visite des anciens chez les jeunes couples et largement traitée au cinéma. Je pense à ce fameux épisode du père en goguette qui va chez son fils (Mastroianni) dans la Dolce Vita de Fellini Un grand moment, dont le sens profond n’est pas très éloigné du message de ce Voyage à Tokyo. Dans l’un et l’autre on sent la nécessité de cette profonde indulgence.

Formellement le récit de cette tranche de vie est très long 2h15. C’est sans doute nécessaire pour en donner toutes les nuances, par autant de petites touches. On ne s’en plaindra pas.

https://books.openedition.org/pup/6982?lang=fr

https://fr.wikipedia.org/wiki/Voyage_%C3%A0_Tokyo


Chishū Ryū

Chieko Higashiyama
Setsuko Hara
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