Aya. Film Avis. Marie-Josée Kokora, Simon Coulibaly Gillard. 8/10

Sur l’île de Lahou, en Côte d’Ivoire, la vie n’est pas facile, mais on ne se plaint pas. Soit on s’accommode, soit on prend les devants. Mais une lassitude générale fait qu’on laisse venir le plus souvent et/ou qu’on s’en remet à dieu.

La mer empiète sur les territoires occupés. Le phénomène est progressif et jusque là on s’est contenté de déplacer les habitations. Le cimetière a lui aussi été chamboulé plusieurs fois. Ce qui donne des images étonnantes d’exhumation.

Les autochtones sont pauvres, centrés sur la pêche, et doivent se débrouiller avec les moyens du bord. Les infrastructures promises par l’État n’ont jamais été mises en place.

Une veuve consciencieuse est légitimement préoccupée. Sans ressources propres, elle doit continuer à nourrir son tout petit garçon et sa fille Aya, qui est en train de sortir de l’adolescence. Et c’est toujours ric-rac.

Les ressources sur l’île s’amenuisent et on ne peut pas lui faire de cadeaux.

En plus sa fille, qui est en âge de travailler (14 ans), est délicieusement insouciante. Bien que ne sachant pas nager, elle est captivée par la très belle mer, les beaux paysages et les fruits qui sont à portée de main. Mais notre petite luciole ne sait même pas faire la différence entre une noix de coco mûre et une qui est immangeable.

Elle est superbe, et le spectateur occidental, qui vit par procuration ce paradis tropical, lui pardonne aisément. Marie-Josée Kokora joue à merveille cette radieuse innocence.

L’avenir ne la préoccupe pas du tout. Elle se laisse vivre. Sa joie naturelle en fait une belle lumière dans ces situations difficiles. Mais telle la cigale, elle finira par se faire attraper.

Sa mère la prévient. Si tu as le malheur de coucher et de tomber enceinte, je te laisse à ton propre sort. C’est forcément menaçant mais cela traduit surtout une réalité objective. Elle ne peut plus assumer.

Les rapports familiaux affectifs sont légitiment subordonnés aux contingences.

  • On n’est pas ici dans le cocon douillet européen où les enfants récriminent pour n’importe quoi et les parents démissionnent, pensant contribuer à l’éducation par ce laisser faire.

C’est, dans ce film de 2021, un retour aux vraies relations, où quelques claques sont parfois utiles, et n’engendrent pas des cris d’orfraie de consciences bidons.

  • A ce sujet, l’humour est éclairant aussi. Il faut voir ou revoir le sketch de la talentueuse Ivoirienne Claudia Tagbo et la baffe au moutard blanc.

Et une balade en pirogue avec un beau garçon semble tomber sous le coup de l’interdit de maman. Ce qui donne une très mignonne scène d’approche amoureuse. Là encore on est totalement indulgent, car sous le charme.

La sanction tombe. Elle doit partir. On la retrouve à la ville, accoutrée comme pourrait l’être une prostituée. Elle fait cependant une dernière excursion vers un rivage. Le film s’arrête et on ne saura donc pas si elle est définitivement perdue.

***

Quel grâce dans cette réalisation immersive ! Quels jeux d’acteurs convaincants ! Beaucoup de non-dit et d’ellipses, nous obligent à lire entre les lignes, voire à broder nous-même. C’est qui est très bien et très respectueux.

La prise de vue est très belle, mais aussi sans concession. C’est la vie dure au naturel, pas une carte postale du club med.

Cette écriture fraîche et raffinée est un salutaire renouvellement du cinéma. Félicitations au réalisateur, filmeur, directeur, preneur de son, producteur… Simon Coulibaly Gillard (bulgaro-belge) et aux comédiens que je ne peux pas tous citer : Marie-Josée Kokora, Patricia Egnabayou, Junior Asse, Eli Kokora…

Le film a été tourné en 6 mois sur place et a nécessité 6 mois de montage par la suite. Son concepteur le voulait artisanal dans le bon sens du terme. Ça c’est de l’engagement !

On peut rendre grâce à toute cette équipe de ne pas avoir fait un énième film dégoulinant de pathos sur les malheurs du tiers monde et le dérèglement climatique.

D’ailleurs le réalisateur le confirme :

Ce qui est intéressant dans la fiction, c’est qu’elle « cache » le sujet. Le film est très simple, et finalement très commun, c’est un sujet, l’adolescence, que l’on retrouve peut-être bien dans 50% des films! Je trouve qu’Aya en fait ressemble à ma petite sœur, me parle d’elle. Le sujet du film semble être la perte d’un territoire, mais en fait, c’est vraiment un film sur la perte de l’enfance. Et le sable qui se désagrège était la métaphore parfaite pour ça, pour dire l’espace de l’enfance qui disparaît.

Il rajoute :

Ici, la relation humaine remplace l’argent, et la grandeur de l’équipe.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Claudia_Tagbo

https://www.cinevox.be/fr/simon-coulibaly-gillard-la-perte-du-territoire-comme-la-perte-de-lenfance/

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