Enfants de Cro-Magnon. Avis documentaire 7/10

Bien qu’il n’en ait pas l’air à première vue, le titre est volontairement déroutant. Il n’y a qu’un tout petit moment où le documentaire mentionne une image de petit main de gamin peinte en négatif, guidée par un adulte. Mais pour le reste, les petits ne sont pas du tout en avant, dans le sujet traité.

En fait, les enfants de Cro-Magnon, c’est nous ! La belle affaire !

Ce qui compte ici ce sont les rapports entre cet art pariétal qui nous touche et ce que peuvent en déduire nos contemporains. Les savants présents avouent qu’ils n’ont pas d’explication univoque ou indiscutable pour cette production. Les plus humbles sont les plus intelligents, comme Hubert Reeves. D’autres partent dans les pistes classiques comme les scènes de chasse, le chamanisme etc.

Plus intéressant est le consensus sur l’émotion artistique que nous ressentons à leur vue. Un des conférenciers dit même avoir pleuré la première fois qu’il les a vu en vrai. Chose qui ne lui était jamais arrivé auparavant.

  • Très modestement, j’ai eu la même poussée incoercible en voyant pour la première fois certaines Meules de foin de Van Gogh à Amsterdam ; alors que ce sont loin d’être les œuvres les plus connues et les plus caractéristiques. J’ai ressenti toute la détresse du personnage et cette volonté de raccrocher les morceaux épars de son être, dans une convention apparemment anodine, sur les traces de Millet. Et même ce socle on ne peut plus terrien et solide, commence à se dérober. C’était foudroyant.
  • Une œuvre d’art est donc « quelque chose » qui véhicule un message important et qui nous frappe… sinon ce n’est rien. Et nos compositeurs préhistoriques avaient quelque chose à dire qui va au-delà du comptage des bêtes ou de la transmission de ficelles techniques de chasse. Il suffit de voir ces compositions intermédiaires mi-humaines mi-animales pour être fixé. On déborde vite le sujet initial. Les signes sexuels portés au rang de symboles sont dans le même esprit. L’homme découvrait la force de la modélisation et de la projection au-delà du réel tangible.

Tous sont frappés par ce qu’on pourrait appeler le « professionnalisme » de ces travaux. Il y a une qualité intemporelle là dedans. Et comme dans tous les domaines de l’art que nous pouvons embrasser actuellement, avec tant de recul, il est difficile de vraiment dire pourquoi nous sommes emballés ou non. Pourtant ce n’est pas juste une mode. Cela traverse les époques, les lieux, les civilisations…

Dans le domaine de l’art, je ne crois pas du tout au prix de la sueur ou aux vertus du réalisme perfectionniste. Ça c’est bon pour la manière pompier et autres tacherons du dimanche. Dans ces grottes, c’est tout le contraire, il y a de l’épure, de l’ellipse voire une dose d’abstraction – ce qu’on appelle le dépassement. Juste ce qu’il faut. Car celui-ci doit toujours être presque à notre portée.

Et si les fresques épousent souvent les formes de la roche, ce n’est pas si littéral que cela. C’est juste une manière de composer avec un autre défi, mais cela sait s’échapper à ce déterminisme. Les sculptures de bois des arts premiers sont dans ce registre là. Le morceau de bois dicte certaines contraintes mais l’artiste sait en tirer profit pour les dépasser. Figure imposée. Le matériel est à son service et non le contraire.

Mais on peut y voir aussi une transition entre la restitution volumique et l’évolution vers un langage strictement à deux dimensions.

D’ailleurs le « dialogue » 3D et 2D est partout, déjà parce qu’il se situe dans des lieux tourmentés dont les perspectives partent dans tous les sens. Si on ne ressent pas la force gravitationnelle, comme dans les restitutions en ligne de ministère, alors les boyaux de Lascaux sont difficiles à orienter.

A Lascaux, sept pigments différents sont utilisés. Cela tient de l’atelier de peinture, pas du graffiti.

Les fresques colorées voisinent des gravures. Il y a donc plusieurs modes d’expression distincts, avec sans doute des créateurs spécialisés dans l’un ou l’autre.

Deux artistes actuelles tentent de se lancer dans une œuvre pariétale in situ, devant nos yeux. Leur approche est méticuleuse et ce ne sont pas des bras cassés. Pourtant, c’est plus difficile qu’elles ne le pensaient. Et le résultat n’est pas terrible, comme elles le constatent elles-mêmes. Il manque l’essentiel en fait ; cette absolue nécessité qui guide le créateur.

On a donc bien à faire, dans ces temps reculés, à de véritables artistes expérimentés. Ils doivent avoir appris quelque chose de leurs pairs. Il y a eu transmission. D’ailleurs, malgré le fait que cela s’écoule sur des siècles et des millénaires, il y a des styles qui se dégagent. On pourrait dire, des écoles. Le fait de laisser une lisière claire entre deux animaux, dont l’un cache une partie de l’autre, pour bien marquer la différence, est un « truc » qu’il faut connaître. La polychromie, l’estompe, la perspective, les réserves, l’anamorphose… sont des méthodes complexes qui nécessite un sérieux bagage.

Ce reportage est plaisant, hors la voix off féminine qui tombe à côté quand elle déblatère sur la place des femmes, l’harmonie avec la nature et tous ces mantras bien pesants.

Ce que l’on sait est maigre et n’apporte pas grand-chose.

  • A l’intérieur des grottes, des lieux étaient privilégiés. Par exemple au bout d’un chemin, dans une niche… Et les peintures étaient mises en scène dans ces endroits là.
  • Lascaux est une sorte de labyrinthe 3D. Y avait-il la possibilité d’un parcours initiatique ? Si oui quels étaient les « prêtres » chargés de cela. Ils ne sont jamais représentés.
  • Il y a des compositions. Les animaux se potentialisent dans le même sens ou s’opposent.
  • Il faut tenir compte de l’éclairage faible et mouvant des torches pour se faire une idée du ressenti à l’époque.
  • A Lascaux on a découvert un millier d’objets, souvent travaillés artistiquement. Ces salles n’étaient donc pas que picturales.
  • Quoi penser de ces bâtonnets, points et signes rectangulaires associés aux travaux figuratifs ?
  • Un seul renne est représenté à Lascaux alors qu’il s’agissait de la viande de chasse la plus accessible.
  • Le cheval domine. A quoi servait-il alors ?
  • La tête de l’homme est très rarement représentée. Chez les Vénus cet « élément » est absent ou stylisé à l’extrême. Curieux.
  • L’habitat n’est jamais montré. Alors que ces humains n’habitaient pas ces grottes. Il fallait forcément qu’ils se protègent en dehors. Pourquoi une telle occultation ?
  • Il est réducteur de limiter la statuaire des origines à l’os, la corne, l’ivoire, l’argile ou la pierre. Les arts premiers africains sont riches en statues et gravures de bois. On y trouve des animaux anthropomorphes (artefacts du royaume d’Abomey), comme dans les grottes qui nous concernent. Le bois peut se travailler tranquillement à l’extérieur. Il est léger et transportable. Compte tenu de la difficulté de conservation de ce matériau, il nous manque certainement un tas d’éléments paléolithiques déterminants, faits dans cette matière. L’idole de Shigir serait la plus vieille statue de bois retrouvée, on lui donne 12.500 ans et plus de 5 mètres de long à l’origine. Elle comporte plein de symboles et est construite comme un totem amérindien. Encore un effort les chercheurs, c’est dans cette bonne vieille tourbe, qu’on aura encore des surprises

Mais un tas de questions ne sont même pas posées.

  • Combien de temps restaient les hommes dans ces grottes ? Cela peut nous dire beaucoup. Il doit bien avoir des traces de combustion à mesurer. Des études pratiques sont faites sur les torches de préférence multi-branches (+ déplacements) les lampes à huile + lampes à moelle (espaces confinés), les feux en foyers (grandes espaces seulement – mais les grands feux à flammes hautes chassent la fumée par convection et apportent un confort thermique (essais à Chauvet).
  • Comment se fait-il que sur des millénaires, il n’y ait pas eu plus de dégradations ou de transformations radicales des œuvres par les générations suivantes ?
  • Ces peuples n’étaient pas sédentaires. Que signifiaient pour eux ces points fixes que sont les grottes ornées ? Etaient-ce des repères ? Comment pouvaient-ils partager ces « trésors » fixes en harmonie avec des tribus différentes.
  • Les objets finement travaillés et les parures pouvaient faire l’objet d’un commerce (d’échanges) et témoignent de l’existence de statuts différents. Quelle organisation sociale là derrière ?
  • Compte tenu du petit nombre d’œuvres, cela ne fait pas beaucoup par génération, si on les répartit sur des millénaires. Il y a donc eu de nombreuses périodes contemplatives et sans interventions. Ce pourrait-il qu’une caste de prêtres en aient profiter pour essayer de faire croire à des créations divines ? Des gardiens auraient pu se sédentariser à titre individuel. Ils auraient contribué à l’étonnante bonne conservation. Leur rôle serait alors déterminant dans l’avènement d’une idée commune dépassant les aventures de chaque tribu.
  • On est généralement discret sur le fait que cet homme à tête d’oiseau, qui semble à terre, bande, on ne peut plus manifestement (disons ithyphallique pour faire bien). Il est en présence d’un bison éventré et d’une perche surmontée d’un autre oiseau. Sans compter les autres symboles présents. Les « forces » sexuelles sont très souvent représentées ; ici elles sont associées à ce qui pourrait être la mort et en tout cas la violence. Il y a une grammaire à explorer, sans pudibonderie cette fois.
  • Lascaux ce sont des boyaux qui évoquent en soi des éléments organiques ; coliques ou vaginaux selon vos préférences. Les lieux ont donc une importance symbolique dès le début, avant même les dessins. Etaient-ils considérés comme accueillants ou hostiles ?
  • Il n’y a pas à Lascaux ces stalactites et stalagmites qui en feraient une sorte de cathédrale. C’est plutôt monotone et étouffant. Surtout avec le peu d’air saturé en fumées.
  • A certains endroits des chevaux étaient à l’envers et les plafonds de cette petite Chapelle Sixtine ont été privilégiés par les concepteurs. Quels étaient les points de vue ? Visionnait-on cela couché ? A Altamira c’est le même procédé mais les espaces sont bien plus vastes. Et cet immense plafond d’un seul tenant a de quoi frapper les esprits.
  • A Lascaux, les animaux sont-ils orientés préférentiellement comme allant au fond de la grotte ? Auquel cas la grotte n’est plus une place d’exposition neutre mais le but.
  • Marchait-on debout dans ces lieux, comme maintenant, ou bien devait-on ramper parfois ?
  • Il faudrait rajouter ici une discussion sur la grotte Chauvet (36.000 ans! Découverte en 1994) et son millier de réalisations d’une précision incroyable, dans ce qui est cette fois une cathédrale. Par certains côté les œuvres structurées dépassent ce qui se faisait dix mille ans plus tard. La chronologie avec son idée d’un progrès graduel est remis en cause.
  • Si nous ne sommes pas différents fondamentalement d’eux, il y a-t-il des manifestations de l’humour paléolithique ? Les grosses dondons de pierre appelées Vénus ? Il y en avait peut être tellement de risque à la moquerie qu’ils ne prennaient pas le risque de personnaliser les figures (absentes ou stylisées). Pas d’attaques perso ! A noter cependant qu’art et humour tendent à se neutraliser. Pas trop étonnant qu’ils cohabitent si peu, même maintenant.
  • Et vlan, voilà maintenant les neurosciences qui veulent donner leur avis : « cette admiration pour une réalisation physique particulière activait des zones somatosensorielles et musculosquelettiques spécifiques.Cela suggère que l’admiration pour les compétences d’autrui peut « inciter notre propre désir d’être habile » (ImmordinoYang et al. 2009, 8021). En appliquant cette observation aux images de Chauvet, nous pouvons noter qu’il n’y avait rien que nos ancêtres de la période glaciaire auraient plus admiré que les compétences de chasse des ours et des lions. C’est le regard intense associé à une telle admiration qui a abouti à la mise en place des riches réseaux de leur perception qui les a amenés à imaginer leurs formes dans les murs tachés de la grotte, aussi sûrement qu’à partir d’une photo ».

https://fr.wikipedia.org/wiki/Grotte_de_Lascaux

https://archeologie.culture.gouv.fr/lascaux/fr/visiter-grotte-lascaux#diverticule-axial

https://fr.wikipedia.org/wiki/Idole_de_Shigir

https://archeologie.culture.gouv.fr/chauvet/fr/visiter-grotte?pano=5815

https://ueaeprints.uea.ac.uk/id/eprint/65291/1/Accepted_manuscript.pdf

https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0250497&fbclid=IwAR0ppCLnyvl0X19ZJRIf_cwfNmsm5YejONvdCqKNMY4S12IBVTXxDo9pR1M

https://www.researchgate.net/profile/Julien-Monney/publication/348648791_Le_SIG_Atlas_Chauvet/links/60dc6d60299bf1ea9ed265e5/Le-SIG-Atlas-Chauvet.pdf

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